LE COMMENCEMENT ET LA FIN DE CE QUI A ÉTÉ, DE CE QUI EST ET SERA NE PEUT ÊTRE CONNU QUE PAR « CELUI QUI EST » ET SE NOMME « JE SUIS », C’EST-À-DIRE PAR DIEU OU SON VERBE ÉTERNEL (cf. Exode, 3 : 14 ; S. Jean, 1 : 1; 8 : 24, 28, 58 ; Apocalypse, 1 : 1, 17-18).
LÉON GAUTIER
PROFESSEUR À L’ÉCOLE DES CHARTES
ÉTUDES HISTORIQUES POUR LA DÉFENSE DE L'ÉGLISE, 1864
DÉFINITION CATHOLIQUE DE L'HISTOIRE.
http://www.a-c-r-f.com/documents/GAUTIER-Definition_catholique_histoire.pdf
I. POINT DE DÉPART.
La plus naïve, et cependant la meilleure définition de l'histoire, est celle-ci : « L'histoire est le récit du passé ».
Mais, dans le passé, il est certains faits qui ont eu de l'influence sur le monde, - non pas uniquement sur le monde des corps, mais sur celui des âmes. II en est d'autres, au contraire, qui n'ont rien eu de cette influence. On a réservé le nom d'histoire au récit des événements vraiment influents. De là vient qu'on ne prodigue pas le mot historique, et qu'on en honore certains hommes seulement et certaines choses qui le méritent.
Et comme, en ces événements importants, le doigt de Dieu est, aux yeux du chrétien, constamment et évidemment marqué, on peut dire chrétiennement : « L'histoire est le récit des faits où Dieu est plus particulièrement intervenu » ; ou, en termes plus clairs : « L'histoire est le récit des rapports mutuels de Dieu et de l'homme dans le passé ».
Nous disons : dans le passé ; car il y a un récit des rapports de Dieu et de l'homme dans l'avenir. Ce récit, aussi clair souvent que le premier, et qui le complète, est tout divin. On ne le trouve que dans l'Église catholique : c'est la prophétie.
Si l'histoire est le récit du passé, la prophétie est l'histoire de l'avenir.
L'Église catholique seule apparaît dans le monde avec cette double escorte d'un glorieux passé et d'un avenir encore plus glorieux. Elle est la seule qui voie en avant aussi nettement qu'en arrière, et qui sache aussi nettement ce qu'elle sera et ce qu'elle a été. Comment le présent effraierait-il jamais celle à qui Dieu communique ainsi sa science et sa prescience, sa clairvoyance du passé, sa prévoyance de l'avenir ?
Mais, pour nous borner à l'histoire, si elle est, aux yeux du chrétien, « le récit des rapports passés de Dieu avec l'homme et de l'homme avec Dieu », il résulte de cette définition qu'avant de commencer l'étude de cette science, il faut bien connaître ces deux termes nécessaires de toute histoire : Dieu et l'homme.
Faute de les bien connaître, nous n'aurons qu'une histoire ténébreuse et fausse. Sans la science de ces rapports surnaturels, les faits se succéderont stupidement devant nous, sans se relier à rien, sans se relier entre eux. Tout nous surprendra, et presque toujours douloureusement. Les guerres, les révolutions, les crimes, les horreurs historiques nous scandaliseront ; et nous aurons raison de jeter loin de nous avec indignation ces récits pleins d'un sang dont nous ne comprenons pas l'effusion et d'une absurdité dont nous ne savons pas la cause.
La théologie et la philosophie catholiques sont les prolégomènes nécessaires de tout livre d'histoire. En tête de chacun de ces livres, il en faudrait écrire au moins les principes divins : avec eux nous aurons la lumière, et sans eux le chaos.
Voyons donc ce que c'est que Dieu d'après l'Église, ce que c'est que l'homme ; et marchons ainsi à la conquête d'une meilleure et plus complète définition de l'histoire.
II. DE DIEU, CONSIDÉRÉ COMME PREMIER TERME DE L'HISTOIRE.
Dieu est certainement le plus sûr des définiteurs. Celui qui connaît tout peut tout définir avec certitude : Dieu, qui se connaît parfaitement lui-même, est, par là même, le seul qui se puisse définir parfaitement. Or, il s'est défini quand il a dit : « JE SUIS CELUI QUI SUIS. »
Cette définition résume et contient tout, comme l'a surabondamment démontré un des plus grands théologiens de nos jours (le R. P. Ventura, dans sa Raison catholique, t. II, première conférence sur la Création).
« Je suis celui qui suis » : il résulte de là que Dieu est véritablement le seul être, puisque tous les autres êtres ne se doivent pas l'être et le lui doivent.
« Je suis celui qui suis » : il résulte de là que Dieu est indépendant et qu'il est un, deux êtres indépendants ne pouvant exister ensemble, et l'un devant nécessairement être un effet de l'autre. Or, si Dieu est indépendant, il est tout-puissant.
« Je suis celui qui suis » : il résulte de là que Dieu est la Bonté, la Beauté, la Vérité, la Perfection même, puisque le mal, le laid et le faux sont des négations ; puisque le moins bon, le moins beau, le moins vrai et moins parfait ne sont que des diminutions. Or, la négation et la diminution ne sont pas, et ne peuvent se trouver en ce qui est.
Dieu donc est un, indépendant, tout-puissant ; il est le Beau idéal, le Bien suprême, le Vrai absolu ; il est « parfaitement infini et infiniment parfait ».
Mais où voulons-nous en venir, et par quel lien allons-nous rattacher à notre sujet ces magnifiques enseignements de la théologie ? Le voici :
Dieu, étant souverainement parfait, est souverainement heureux ; le malheur ne peut l'atteindre, car le malheur est une imperfection : c'est à ce point de vue uniquement que nous voulons nous arrêter.
Dieu, disons-nous, est souverainement heureux. Le bonheur de Dieu s'appelle gloire.
Or, du moment que Dieu eut créé des êtres intelligents, il dut se sentir dévoré d'un grand désir : celui de leur commu
niquer son bonheur, sa gloire. Car Dieu est amour, et l'amour aime à communiquer tout ce qu'il a.
Mais aussi ces êtres intelligents auxquels Dieu voulait communiquer sa gloire, avaient été créés par lui libres et par conséquent responsables.
D'un autre côté, ils étaient faibles.
Il ne restait donc à Dieu qu'une ressource, celle de les aider puissamment à ne pas repousser ce bonheur et à parvenir à l'éternelle béatitude.
C'est ce que Dieu a fait : il nous apparait constamment penché sur l'humanité et aidant sans cesse notre liberté, sans jamais la détruire.
Voilà ce qu'il était nécessaire de savoir avant d'ouvrir un livre d'histoire, et l'on peut dire, en commentant la belle parole : « L'homme s'agite et Dieu le mène », on peut dire de Dieu qu'il est le grand aideur, le grand meneur de l'humanité dans la voie de la béatitude. DIEU EST UN ÊTRE MENANT, DE MÊME QUE L'HOMME EST UN ÊTRE MENÉ.
III. DE L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME DEUXIÈME TERME DE L'HISTOIRE.
Dieu, avant que l'histoire naquît, ouvrit un jour ses deux mains ; et de l'une il fit jaillir la création spirituelle, de l'autre la création matérielle ; de l'une le monde des esprits, de l'autre le monde des corps.
C'était au commencement du sixième jour. Dieu regarda son œuvre et ne la trouva point complète. En effet, il y manquait quelque chose.
Que voyait-on d'un côté? Des milliards de créatures angéliques, admirablement étagées les unes au-dessus des autres, formant chacune une espèce, et allant ainsi, suivant une merveilleuse échelle, depuis l'ange le plus parfait, le plus voisin de Dieu, jusqu'au moins parfait et au plus éloigné de cette essence béatifique : toutes comprenant Dieu, toutes aimant Dieu, toutes le servant avec une dangereuse mais honorable liberté.
Et sur la terre? Des milliards de créatures matérielles qui, dans trois royaumes distincts et présentant eux-mêmes une hiérarchie savante, s'étageaient aussi, avec des nuances subtiles, les unes au-dessus des autres. Mais tandis que le dernier des anges possédait une intelligence, un cœur et un libre arbitre qui savaient s'élever à Dieu, il n'y avait point trace d'intelligence, d'amour ni de volonté libre dans toute cette autre partie des œuvres divines. Rien sur la terre ne connaissait Dieu, rien sur la terre n'aimait Dieu, rien sur la terre ne servait Dieu. Toutes ces belles créatures racontaient seulement la gloire du Créateur par une beauté qui n'avait point conscience d'elle-même ; et il y avait loin de ce cantique inintelligent au Sanctus et au Te Deum éternels qui faisaient et font encore frémir dans l'Éternité les lèvres spirituelles des créatures angéliques.
Encore une fois, il manquait quelque chose au plan divin ; et ce quelque chose, c'était nous.
Dieu s'est servi, pour nous former, non pas d'une seule de ses mains, mais des deux à la fois : honneur inestimable et unique. Avec cette main qui avait créé les purs esprits, il sut facilement façonner une âme intelligente, affectueuse et libre : il mit un soin tout délicat à en faire le reflet particulier de sa divinité. Et de la main qui avait créé le monde de la matière, il fit le corps humain, le chef-d’œuvre de ce monde dans les derniers degrés duquel Linnée trouvait tant de chefsd’œuvre !
Puis, il réunit ses deux mains et pétrit ensemble, d'une manière indestructible, l'âme et le corps qu'il venait de créer. Il n'en fit pas deux êtres séparés, mais un seul être vivant : en sorte que, suivant le témoignage de l'illustre orateur que nous avons cité plus haut, la matière devint intelligente dans l'homme. La matière eut désormais une intelligence, un cœur, une volonté : l'intelligence, le cœur et la volonté de l'homme. La matière entra dans le chœur des esprits, connut Dieu, l'aima et le servit, et tout cela par l'homme, qui fut ainsi non seulement le Roi, mais le Représentant et le Pontife de toute la création matérielle !
Voilà ce que c'est que l'homme. Relevons la tête, et sans être orgueilleux, soyons fiers.
Mais nous n'avons à insister ici que sur une faculté de cet être jeté si singulièrement sur les confins des deux mondes pour les représenter et les unir : « L'homme est une créature qui a soif de bonheur.»
Cette soif de bonheur résulte naturellement de l'intelligence qu'il a reçue de Dieu. Tout ce qui est intelligent désire le bonheur ; car, dès qu'on connaît le bien, on le doit désirer. Et Dieu ayant donné la raison à l'homme, - la raison, ce sommet de l'intelligence -, l'homme devait désirer le bonheur infini, c'est-à-dire la vue et la possession de Celui vers lequel s'élevait sa raison.
Mais il faut mériter le bonheur : c'est la loi des êtres libres, c'est la loi de l'homme.
Or, cet être libre est faible, il est très faible ; il faudra que Dieu l’aide. C’est ce que Dieu n’a cessé de faire. L’homme est essentiellement un être aidé.
SI DIEU EST UN ÊTRE MENANT, L'HOMME NE PEUT ÊTRE QU'UN ÊTRE MENÉ.
IV. DU BUT DE DIEU RELATIVEMENT À L'HOMME. - DÉFINITION CATHOLIQUE DE L'HISTOIRE.
Ainsi deux êtres sont en présence : Dieu et l'homme.
Dieu est un être glorieux qui ne demande qu'à communiquer sa gloire. L'homme est un être qui aspire à la gloire, mais qui la doit mériter avec l'aide de Dieu. - De quoi s'agit-il donc ?
Il s'agit pour Dieu de faire parvenir l'homme à son éternelle béatitude, tout en lui laissant l'exercice indépendant de sa liberté.
Nous voici enfin arrivés où nous voulions, et voici que nous pouvons définir l'histoire d'une manière plus précise : L'HISTOIRE EST LE RÉCIT DES EFFORTS DE DIEU POUR SAUVER TOUS LES HOMMES ET LES CONDUIRE À L'ÉTERNELLE BÉATITUDE.
Oui, tel est le but que l'Amour divin se proposait, qu'il se propose encore et se proposera toujours.
Quels moyens a-t-il employés pour l'atteindre ? Ne s'est-il pas présenté quelque obstacle au plan surnaturel : obstacle venu de notre liberté ? Enfin comment la force de Dieu a-t-elle triomphé de cet obstacle ?
C'est ce que nous allons faire voir en donnant à notre exposition le plus de clarté possible, et le plus de dignité en même temps.
Mais, c'est tout le plan divin que nous allons exposer : que l'auteur de ce plan soutienne notre voix et en relève les défaillances ! Veni, sancte Spiritus.
À SUIVRE