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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 10:01

 

Souvent les médecins et les remèdes nous manqueront, ou bien le médecin n’arrivera pas à connaître notre maladie. En cela encore il faut nous unir à la divine volonté, qui en dispose ainsi pour notre bien. On raconte qu’un malade, dévot à saint Thomas de Cantorbéry, se rendit au tombeau du saint pour demander sa guérison, qu’il obtint. Rentré chez lui, il se mit à réfléchir : « Si, peut-être, cette maladie était plus utile à mon âme, quel avantage me procure la santé ? » Travaillé par cette pensée, il refait son pèlerinage, et prie le saint de demander pour lui à Dieu ce qui était le plus expédient pour son salut éternel. Il retomba aussitôt malade, et s’en estima fort heureux, bien assuré que Dieu soignait ainsi ses plus chers intérêts (S. Antonin, archevêque de Florence, O. P., « Chronica », pars 2, tit. 16, cap. 3, § 2). Surius rapporte un fait semblable : un aveugle avait guéri à l’intercession de saint Vaast ; mais il n’hésita point à solliciter le saint évêque de lui rendre sa cécité, si son âme devait en tirer profit : sa prière faite, il redevint aveugle (Surius, De probatis sanctorum historiis, die 6 februarii, in « Vita S. Vedasti Surius » – ou plutôt « Alcuin ».)  […]

 

Le temps de la maladie, je l’appelle la pierre de touche de la spiritualité, car c’est lui qui découvre de quel aloi est la vertu que possède une âme. Si elle ne s’impatiente pas, ne se plaint pas, ne demande rien, mais obéit aux médecins, aux supérieurs, si elle se tient là tranquille, toute abandonnée à la divine volonté, c’est un signe qu’il y a en elle un vrai fonds de vertu. Par contre, que penser d’un malade qui se plaint sans cesse, tantôt de ce qu’on ne s’occupe guère de lui, tantôt de ses souffrances qui sont insupportables, tantôt des remèdes qui ne sont bons à rien, ou du médecin qui est un ignorant, quelquefois même du bon Dieu, qui frappe trop fort ? Saint Bonaventure nous a conservé le trait suivant de la vie de saint François. Un jour que le saint souffrait plus cruellement qu’à l’ordinaire de ses habituelles douleurs, un des religieux, homme extrêmement simple, lui dit : « Père, priez Dieu qu’il vous traite un peu plus doucement, car il semble bien appesantir par trop sa main sur vous. » Entendant cela, le saint poussa un cri, et répondit : « Écoutez, frère : si je ne savais que vous n’avez parlé ainsi que par simplicité, je ne pourrais plus supporter de vous voir, après que vous avez eu l’audace de trouver à redire aux jugements de Dieu sur moi. » Et aussitôt, bien qu’affaibli par la maladie jusqu’à l’épuisement, il se précipita de son lit contre le sol, qu’il baisa en disant : « Seigneur, je vous rends grâces pour les douleurs que vous m’envoyez. Je vous supplie de me les accroître au centuple, s’il vous plaît ainsi. Mon contentement est que vous m’accabliez d’afflictions sans m’épargner aucunement, car l’accomplissement de votre sainte volonté est la plus douce consolation que je puisse goûter en cette vie (S. Bonaventure, « Legenda S. Francisci », cap. 14, n. 2 Opera, VIII, ad Claras Aquas, 1898.). »

 

18. […]

 

Souvent les âmes dévotes manquent grandement sur ce dernier point, faute de se résigner aux dispositions divines. Ce ne sont pas nos pères spirituels qui nous donnent la sainteté, mais Dieu. Sans doute, Dieu veut que nous mettions à profit la direction des guides de notre âme, tant qu’il nous les conserve ; mais quand il vient à nous les ôter, il veut que nous nous soumettions, et que, redoublant à cette occasion de confiance en sa bonté, nous lui disions : « Seigneur, c’est vous qui m’aviez donné cet appui, et c’est vous encore qui me le retirez : que toujours votre volonté soit faite ! A vous maintenant de pourvoir à mes besoins, et de m’enseigner ce que je dois faire pour vous servir. »

 

Telle doit être, d’ailleurs, notre attitude, telle notre acceptation, chaque fois que Dieu nous met une croix quelconque sur les épaules.

 

Vous me direz : «  Bien des épreuves ne sont que des châtiments. » Soit, vous répondrai-je ; mais les châtiments que Dieu envoie en cette vie, ne sont-ils pas des grâces, des bienfaits. Si nous l’avons, il nous faut bien satisfaire à sa divine justice en quelque façon : ou en cette vie, ou en l’autre. Nous avons donc tous à faire nôtre cette prière de saint Augustin : « Brûlez, Seigneur, tranchez, ne m’épargnez point ici-bas, afin de m’épargner dans l’éternité (S. Augustin, « Enarratio in Ps. CII », n. 5, ML 37-1319 ; et surtout « Enarratio in Ps. XXXIII », sermo 2, n. 20, ML 36-319) », et cette parole de Job : « Que ce soit là ma consolation, dans les douleurs dont Dieu m’afflige, de n’être point épargné (Job, 6 : 10) ». N’est-ce pas, en effet, une consolation, pour qui mérite l’enfer, de voir que Dieu le châtie en ce monde, et ne doit-il pas trouver là un grand encouragement à espérer qu’il veuille nous délivrer du châtiment éternel ? Lors donc que Dieu nous frappe, disons-lui avec le grand prêtre Héli : « Il est le Seigneur : ce qui est bon à ses yeux, qu’il le fasse (I Rois, III, 18). [C'est ainsi qu'il convient de les considérer, et non comme des épreuves qui nous empêchent de sauver notre âme.] »

  

19. […] Aucun saint qui n’ait passé par ces désolations et abandons spirituels. « Comme mon cœur s’est desséché et durci ! disait saint Bernard. Je n’ai plus le goût à lire, ni de la faciliter à méditer, ni de joie à prier (S. Bernard, « In cantica », sermo 54, n. 8, ML 183-1042). » Les aridités furent le partage habituel des saints, et non les consolations. Celles-ci, Dieu ne les accorde que rarement, et de préférence, peut-être, aux âmes dont la faiblesse requiert ce secours pour qu’elles continuent leur route. Les délices qui sont une récompense, il nous les réserve pour le paradis. La terre est un lieu de mérite, et de mérite par la souffrance ; le ciel est le lieu de la rémunération. Aussi, sur la terre, ce n’est pas à la ferveur sensible avec ses douceurs qu’aspirent et travaillent les saints, mais à la ferveur de la volonté, au milieu des souffrances. « Mieux vaut mille fois, disait le bienheureux Jean d’Avila, être dans les labeurs » des aridités et des tentations « par la volonté de Dieu, que de goûter de célestes suavités » dans la contemplation, « en dehors de cette divine volonté (B. Jean d’Avila, « Trattato spirituate sopra in verso : Audi, filia », cap. 26). »

 

Vous me direz : « Si je savais que cette désolation vient de Dieu, je serais dans la paix ; mais ce qui me tient en affliction et inquiétude, c’est la crainte qu’elle ne soit une suite de mes fautes et un châtiment de ma tiédeur. » Que vous corrigiez cette tiédeur et ranimiez mon zèle, très bien : mais, parce que vous êtes dans l’obscurité, pourquoi vous laisser aller au trouble, mettre de côté l’oraison, et doubler ainsi votre mal ? Admettons, comme vous l’assurez, que votre état d’aridité est un châtiment, n’est-ce pas Dieu qui vous l’envoie ? Acceptez-le donc : reconnaissez qu’il vous est dû, et acquiesciez à la volonté divine. Ne protestez-vous pas que vous méritez l’enfer ? Prétendriez-vous, en même temps, mériter que Dieu vous console ? De quoi donc vous plaignez vous ? Allons, laissez-vous traiter par le bon Dieu comme il l’entend ; soyez fidèle à l’oraison, poursuivez votre route, et n’ayez plus désormais qu’une crainte : que vos doléances ne viennent de votre peu d’humilité et de votre imparfaite résignation à la volonté de Dieu.

 

Quand on se rend à l’oraison, quel est le plus grand profit qu’on en puisse retirer ? De s’unir à la volonté divine. Par conséquent, faites des actes de résignation ; dites : « Seigneur, j’accepte cette peine de votre main ; je l’accepte pour aussi longtemps qu’il vous plaira ; si vous voulez me tenir en cette affliction durant toute l’éternité, j’en suis heureux. » À ce compte, votre oraison quoique pénible, vous fera plus de bien que les plus douces consolations.

 

[…] Faire oraison, quand on y trouve ses délices, ce n’est pas merveille. « Tel est ami assis à ta table, qui cessera de l’être au jour de la nécessité (Ecclésiastique, 6 : 10). » Vous tiendrez pour ami véritable, non pas celui qui ne vous tient compagnie qu’à votre table, mais bien celui qui se tient près de vous aux heures pénibles et quand il n’y gagne rien. Lorsque Dieu plonge les âmes dans les ténèbres et dans la désolation, c’est alors qu’il connaît quels sont ses vrais amis. Pallade ne trouvait qu’ennui dans l’oraison ; il s’ouvrit de sa peine à saint Macaire, qui lui dit : « Quand tes pensées te sollicitent de quitter l’oraison, réponds-leur : « Pour l’amour de Jésus-Christ, je reste ici volontiers, à garder les murs de ma cellule (Pallade, « Historia Lausiaca », - « De Vitis Patrum » lib. 8, - cap. 20. ML 73-1119. MG 34-1063). » Voilà votre réponse à vous, quand vous êtes tenté d’abandonner l’oraison parce qu’il vous semble y perdre votre temps ; dites simplement : « Je reste ici pour faire plaisir à mon Dieu. »

 

Quand, à l’oraison, vous ne feriez autre chose que de chasser distractions et tentations, votre oraison, au jugement de saint François de Sales, est fort bonne (S. François de Sales, « Lettre – juin 1617 ? – à Madame Louise de Ballon », religieuse de l’abbaye de Sainte-Catherine, « Œuvres », XVIII, pag. 37). Thaulère assure même que celui qui persévère dans l’oraison malgré l’aridité sera élevé par Dieu à une perfection plus haute que celle où l’auraient conduit de longues oraisons, pleines de dévotion sensibles (Jean Thaulère, « Opera » – curante Surio -, Lugdduni, 1558, 1558 ; « Sermo 1 in Epiphania Domini », pag. 110 ; Instutitiones, cap. 8, pag. 263, 264). Le père Rodriguez rapporte qu’un certain serviteur de Dieu, au cours de quarante années d’oraison, n’avait jamais éprouvé aucune consolation ; mais le jour où il était fidèle à son oraison, il se sentait rempli de force pour l’exercice des vertus, si, au contraire, il l’omettait il se trouvait tout affaibli, et incapable de quoi que ce soit de bon (Rodriguez, « Exercitium perfectionnis », pars 1, tract. 8, cap. 29, n. 6). Saint Bonaventure (« Œuvres de saint Bonaventure », éditions de Lyon, 1668) et Jean Gerson (« De monte contemplationis », cap. 43, « Opera », Antwerpiæ, 1706, III, col. 576) estiment que beaucoup d’âmes, privées du recueillement qu’elles voudraient avoir [oraison de recueillement], n’en servent que mieux le bon Dieu, car ainsi elles font plus d’efforts et sont plus humbles : s’il en était autrement, elles pourraient se laisser gagner par la vanité ou la tiédeur, pensant avoir atteint le terme de leurs désirs. […]

 

21. Enfin, il faut nous unir à la volonté de Dieu en ce qui regarde l’instant de notre mort, soit pour le temps, soit pour les circonstances qu’il plaira à Dieu de déterminer.

 

Sainte Gertrude, gravissant un jour une colline, glissa et tomba dans un ravin. Ses compagnes lui demandèrent ensuite si elle avait eu peur de mourir sans sacrements. La sainte répondit : « Je désire beaucoup recevoir les sacrements à la mort, mais je tiens davantage encore à la volonté de Dieu ; car j’estime que la meilleure disposition pour bien mourir, est de se soumettre à ce que Dieu voudra : aussi je souhaite tel genre de mort qui aura l’agrément de mon doux Seigneur (S. Gertrude, O. S. B., « Legatus divinæ pietatis », liv. 1, ch. 10, - éditions des Bénédictins de Solesmes, pag. 30, 31). » Saint Grégoire, en ses « Dialogues », rapporte que les Lombards, ayant condamné à mort un prêtre nommé Sanctulus, lui laissèrent le choix de son supplice. Le saint homme se garda bien d’user de cette liberté. « Je suis entre les mains de Dieu, dit-il : je recevrai la mort qu’il permettra que vous m’infligiez ; je n’en veux point d’autre que celle-là. » Cet acte d’abandon plut tellement au Seigneur, que, sur la décision prise de trancher la tête au condamné, il arrêta lui-même le bras du bourreau, si bien que, surpris de ce miracle, les barbares laissèrent au saint prêtre la vie sauve (S. Grégoire le Grand, « Dialogorum », liv. 3, ch. 37, ML 77-309, 312). [On voit là ce qui arrive parfois, d’une manière ou d’une autre, à toute personne, en elle et autour d’elle, parvenue à l’accomplisement parfait de la divine Volonté. (cf. S. Marc, XI, 12-14, 20-24 ; S. Luc, XVII, 6 ; S. Jean, XIV, 12-14 ; Daniel, III ; Hébreux, XI, 5-7, 29-30, 32-30 ; XII, 4-11).]

 

Ainsi, quant au genre de mort, nous devons estimer le meilleur pour nous celui que Dieu aura fixé. Chaque fois donc que nous pensons à la mort, disons : « Seigneur, accordez-moi de mourir en état de salut : à part cela, faites-moi mourir comme il vous plaît. »

 

Ayons la même unité de volonté avec Dieu quant à la date de notre mort. Qu’est-ce que cette terre sinon une prison, faite pour y souffrir, et où le danger de perdre Dieu est de chaque instant ? D’où ce cri de David : « Tirez mon âme de cette prison (« Educ de custodia animam meam » : Psaumes, 141 : 8.). » De là aussi , chez sainte Thérèse [d’Avila], cet ennui de vivre, ces soupirs ardents vers la mort, cette joie au son de l’horloge qui lui annonçait qu’une heure de sa vie — une heure de péril — était passée (S. Thérèse, « Vie écrite par elle-même » , chap. 40e ; « Exclamations », XVII : "Mais hélas ! Seigneur, tant que nous jouissons de cette vie mortelle, nous sommes toujours en danger de perdre la vie éternelle."). Pour ce motif, à cause de la possibilité, inhérente à cette vie, de perdre la grâce divine, le bienheureux Jean d’Avila pensait que quiconque se trouve en des dispositions suffisantes, doit plutôt désirer mourir que vivre (Cette pensée est aussi attribuée au B. Jean d’Avila par Rodriguez, « Exercitium perfectionis », pars 1, tract. 8, cap. 20, n. 8, lequel ne cite aucune référence, et nous semble plutôt rapporter le dire de témoins connus de lui).

 

[…] J’ajoute que désirer peu le paradis, c’est témoigner de peu d’amour pour Dieu. Qui aime, soupire après la présence de la personne [surtout si celle-ci est notre souverain Bien !] ; et nous ne pouvons voir Dieu sans quitter la terre [la vie de l’homme étant, selon saint Irénée, la vision de Dieu ; et la gloire de Dieu, l’homme vivant : « Contre les hérésies », IV, 20, 7] ; aussi tous les saints ont ardemment souhaité mourir, pour aller jouir de la vue de leur bien-aimé Seigneur. Entendez les soupirs d’un saint Augustin : « Mon Dieu que je meure, afin de vous voir ! (S. Augustin, « Confessions », liv. 1, ch. 5, n. 5, ML 32-663. – « Noli abscondere a me faciem tuam : moriar, ne moriar, ut eam videam : Ne me cachez pas votre visage. Que je meure, non pour mourir, afin de le voir. ») Et ceux de saint Paul : « J’ai le désir de partir et d’être avec le Christ ! (Philippiens, 1 : 23) » Et ceux de David : « Quand irai-je et paraîtrai-je devant la face de mon Dieu ? (Psaumes, XLI, 3) » Ainsi en est-il de toutes les âmes éprises de Dieu. Un auteur raconte qu’un gentilhomme s’en allait à la chasse à travers une forêt. Tout à coup, il entend une voix d’homme qui modulait un doux chant. Il s’avance, et se trouve devant un pauvre lépreux, au corps à demi consumé déjà. « Est-ce vous, demande-t-il, qui chantiez ainsi ? — Oui, bon chevalier, c’est bien moi. — Et comment pouvez-vous être heureux, avec ce mal qui vous torture et semble bien prêt de vous ôter la vie ? — Bon chevalier, entre Dieu et moi, il n’y a d’autre séparation que ce mur de fange, qui est mon corps : cette barrière, une fois tombée, j’irai jouir de mon Dieu. Or je la vois chaque jour s’écrouler, morceau par morceau : je suis dans la joie et je chante (« Magnum Speculum exemplorum », auctore D. Henrico « Gran », Germano, – qui floruit circa annum 1480, -  distinctio 9, exemplum 138). »   

 

22. […] Je ne crois pas, disait le bienheureux Jean d’Avila, que, parmi les saints, il s’en soit rencontré aucun qui n’ai souhaité être meilleur qu’il n’était ; mais ils n’en perdaient point la paix de l’âme ; car leurs désirs partaient, non d’une ambition personnelle, mais de l’amour de Dieu : ils bénissaient Dieu dans la distribution de ses dons, et se contentaient de leur part, fût-elle moindre, estimant montrer plus de vrai amour à être satisfaits de ce que Dieu leur donnait qu’à désirer d’avoir beaucoup (d’après Rodriguez, « Exercitium perfectionis », pars 1, tract. 8, cap. 30, n. 1 ou 2, selon les éditions : « Egregie R. P. M. Avila). »

 

Cela revient, comme l’explique le père Rodriguez, à ces deux choses. D’un côté, nous devons mettre notre application et tous nos efforts à poursuivre la perfection ; gardons-nous de prendre, comme certains, notre tiédeur même et notre paresse pour excuse, sous couleur de dire : « C’est à Dieu de me donner ceci ou cela, moi je ne puis pas davantage. » D’autre part, quand il nous arrive quelque défaillance, nous ne devrons pas perdre la paix, ni la conformité à la volonté de Dieu qui a permis ce manquement, ni nous décourager : relevons-nous aussitôt par un repentir tout pénétré d’humilité, demandons à Dieu un secours plus puissant, et remettons-nous en chemin. Pareillement, nous pouvons, certes, désirer monter, dans le ciel, jusqu’au chœur des Séraphins, non pas pour en tirer plus de gloire, mais pour rendre plus de gloire à Dieu et pour aimer Dieu davantage : nous devons néanmoins acquiescer à son saint vouloir, en nous contentant de la place qu’il daignera nous accorder dans sa miséricorde.

 

Quant à désirer des dons d’oraison surnaturelles, et, pour être plus précis, des extases, des visions, des révélations, ce serait là une faute par trop marquante. Les maîtres en spiritualité enseignent même qu’une âme favorisée de ce genre de grâces doit demander à Dieu de les lui retirer, afin de marcher dans l’amour par la voie de la foi pure, laquelle offre le plus de sécurité. Beaucoup ont atteint la perfection sans le secours de ces grâces extraordinaires : seules les vertus font monter une âme jusqu’à la sainteté ; les vertus, et principalement l’union de volonté avec la volonté divine. […]

 

23. En résumé, toutes les choses qui nous arrivent ou qui nous attendent dans l’avenir, nous devons les regarder comme venant de la main de Dieu. Toutes nos actions, nous devons les diriger vers cet unique but : faire la volonté de Dieu ; et ne les accomplir que parce que Dieu les veut. […]

 

24. Conclusion : ayons soin de vouloir – toujours et uniquement – ce que Dieu veut : moyennant quoi, il nous tiendra étroitement serrés sur son Cœur.

 

À cette fin, rendons-nous familiers certains passages de l’Écriture qui nous invitent à nous unir toujours davantage à la volonté de Dieu. « Seigneur, que voulez-vous que je fasse (Actes, 9 : 6). Faites-moi savoir ce que vous attendez de moi, car je veux l’exécuter sans aucune réserve. – Je suis vôtre, sauvez-moi (Psaumes, 118 : 94). Je ne suis plus mien, je vous appartiens, mon souverain Maître : faites de moi ce que vous voulez. » Particulièrement s’il vous survient une épreuve plus accablante – mort d’un parent, grave revers de fortune, ou autre adversité – ne manquons pas de dire : « Oui, Père, parce qu’il a été ainsi jugé bon par vous (S. Matthieu, 11 : 26). Oui, mon Dieu et mon Père, qu’il en soit ainsi, puisqu’il vous a plu qu’il en fut ainsi. » Par-dessus tout, aimez et redites la prière qui nous a été enseignée par Jésus-Christ : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel (S. Matthieu, 6 : 10). » A sainte Catherine de Gêne, Notre-Seigneur recommanda, chaque fois qu’elle réciterait le Pater Noster, de s’arrêtrer sur ces paroles, et de prier pour que la volonté divine fût accomplie en elle aussi parfaitement qu’elle est accomplie par les saints du ciel (Marabotto et Vernazza, « Vita », cap. 6, n. 4). Faisons nôtre cette pratique, et, sans doute, nous arriverons à la sainteté.

Aimée et louée soit à jamais la divine Volonté, ainsi que la bienheureuse Vierge, Marie immaculée !

 

 

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Saint Alphonse de Liguori, né le 27 septembre 1696 en Italie et décédé le 1er août 1787, évêque de Nocera, fondateur des Rédemptoristes, confesseur et Docteur de l’Église, « La Volonté de Dieu », traduction du Père Delerue, Éd. Nouvelle Cité, 1952, traité paru en 1755, dans la seconde partie des « Operette spirituali », 6e édition, Naples, chez Gessari (extraits).

 

PÈRE, QUE VOTRE VOLONTÉ SOIT FAITE !

 

S. Alphonse de Liguori, « La Volonté de Dieu », § 8 :

« Ici, il nous faut bien comprendre que, lorsqu’on nous porte préjudice dans notre réputation, notre honneur, nos biens, Dieu ne veut pas le péché de celui qui nous offense : Dieu veut néanmoins notre humiliation, notre appauvrissement, notre mortification. Il est certain, et même de foi, de tout ce qui arrive dans le monde, rien n’arrive que par la volonté de Dieu. ̏ Je suis le Seigneur : je forme la lumière et je crée les ténèbres ; je fais la paix et je crée les maux (Isaïe, 45 : 6-7). ̋ De Dieu viennent tous les biens et tous les maux : les maux, c’est-à-dire les choses qui nous contrarient, et que nous appelons des maux, mais à tort, car, en vérité, ce sont des biens, quand nous les acceptons de la main de Dieu. ̏ Y aura-t-il quelque mal dans la ville sans que le Seigneur l’ait produit (Amos, III, 6) ?  ̋ demandait le prophète Amos. Et le Sage avait dit avant lui : ̏ Les biens et les maux, la vie et la mort, viennent de Dieu (Ecclésiastique, 11 : 14) ̋ . »

 

S. Matthieu, XXVI, 39 :

« Pater mi, si possibile est, transeat a me calix iste. Verumtamen, non sicut ego volo, sed sicut tu (« Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi, cependant, qu’il en soit, non pas comme je le veux, mais comme vous le voulez »). »

 

S. Luc, IX, 23 :

« Si quis vult venire post me, abneget semetipsum, et tollat crucem suam, et sequatur me (« Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il porte sa croix et qu’il me suive »). »

 

S. Alphonse de Liguori, « La Volonté de Dieu », § 21 :

« Je suis entre les mains de Dieu : je recevrai la mort qu’il permettra que vous m’infligiez ; je n’en veux point d’autre que celle-là. »

 

S. Augustin, cité par S. Alphonse de Liguori dans son opuscule « La Volonté de Dieu », § 18 :

« Brûlez, Seigneur, tranchez, ne m’épargnez point ici-bas, afin de m’épargner dans l’éternité. »

 

Job, VI, 1O (cité par « La Volonté de Dieu », § 18) :

Que ce soit là ma consolation, dans les douleurs dont Dieu m’afflige, de n’être point épargné. »

 

S. Alphonse de Liguori, « La volonté de Dieu », § 19 :

« Admettons, comme vous l’assurez, que votre état d’aridité est un châtiment : ce châtiment, n’est-ce pas Dieu qui l’envoie ? Acceptez-le donc : reconnaissez qu’il vous est dû, et acquiescez à la volonté divine. »

 

S. Alphonse de Liguori, « La Volonté de Dieu », § 17, 4° :

« Voulons-nous plaire à Dieu ? Adressons-lui, alors que nous nous voyons confinés dans un lit, cette unique parole : ̏ Que votre volonté soit faite. ̋ Répétons-la sans fin, cent fois, mille fois : par ce seul mot, nous procurons plus de contentement à Dieu, que nous ne pourrions lui en donner par toutes les mortifications et dévotions possibles. »

 

S. Alphonse de Liguori, « La Volonté de Dieu », § 15 :

 

« À ce seul but doivent tendre et tes pensées et tes oraisons, c’est à cela que tu dois travailler, c’est cela que tu dois demander incessament à Dieu, dans la méditation, à la communion, dans la visite au Saint-Sacrement : qu’il te fasse accomplir sa volonté. Ne manque pas de renouveler sans cesse l’offrande de toi-même, en disant : ̏ Mon Dieu, me voici : de moi et de tout ce qui est mien, disposez à votre gré. ̋ C’était là l’occupation continuelle de sainte Thérèse : au moins cinquante fois le jour, la sainte s’offrait au Seigneur, pour qu’il disposât d’elle comme il lui plairait (S. Thérèse, « Avisos », 30). »

 

« Heureux seras-tu, mon cher lecteur, si tu agis toujours ainsi ! Ta sainteté est alors assurée, tu vivras le cœur content, et ta mort sera plus douce encore que ta vie. Quand un chrétien s’en va dans l’autre monde, qu’est-ce qui nous espire l’espoir plus ou moins grand de son salut ? Le plus ou moins de signes qu’il a donnés de sa résignation en ses dernières heures. Mon frère, si, après avoir fait bon accueil aux événements divers de la vie comme à des envoyés de Dieu, tu ouvres les bras à la mort pour accomplir la volonté de Dieu, tu es certainement un prédestiné et ta mort sera celle d’un saint. »

 

S. Alphonse de Liguori, le « Grand Moyen de la Prière », ch. Ier, § 4 : Intercession de la Sainte Vierge :

 

« Dès l’instant que la Vierge-Mère conçut dans son sein le Verbe Divin, elle obtint, si j’ose ainsi parler, une certaine juridiction sur toute procession temporelle du Saint-Esprit » [Bien retenir que la bienheureuse Vierge est la « Fille bien-aimée du Père, la « Mère de Dieu de Fils », et l’ « Épouse du Saint-Esprit ». Mettons toute notre confiance en la Vierge Marie, notre Mère et notre Reine et la dispensatrice de toutes grâces, en lui demandant sans répit de répondre à nos besoins et de soulager nos souffrances et ainsi de nous permettre de persévérer et de mourir dans la foi.]

 

[Si nous disons : ̏ Nous n’avons pas péché ̋ , nous faisons de Dieu un menteur et sa parole n’est pas en nous » (I S. Jean, I, 10). En vérité, nous sommes tous de misérables pécheurs qui ne méritons que la damnation éternelle. Seule la Vierge Marie, notre Mère et notre Reine (cf. Ap., XII,1,  17), a été préservée du péché originel et se dit de droit l’Immaculée Conception (cf. Constitution apostolique « Ineffabilis Deus » du Pape Pie IX, 8 déc. 1854).]

 

 

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S. Matthieu, 5 : 48 :

 

« Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »

 

I S. Pierre : 1 : 15-16 :

 

« … mais, à l’imitation du Saint qui vous a appelés, vous-mêmes aussi soyez saints dans toute votre conduite, car il est écrit : “ Soyez saints, parce que je suis saint (Lévitique, 11 : 45 ; 19 : 2) ”. »

 

Hébreux, 12 : 9-10 :

 

« Ceux-la [verset 9 : nos « pères selon la chair »], en effet, ne nous corrigeaient que pour peu de temps, comme ils le jugeaient bon ; mais celui-ci [verset 9 : le « Père des esprits »] (le fait) pour notre avantage, afin de nous faire participer à sa sainteté. »

 

Genèse, 17 : 1 :

 

« Lorsque Abram fut arrivé à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, Dieu lui apparut et lui dit :

 

“ Je suis le Dieu tout-puissant ; marche devant ma face et sois parfait : j’établirai mon alliance entre toi et moi, et je te multiplierai à l’infini ”. »

 

Lévitique, 11 : 45 (et 44) :

 

« Car je suis Dieu, votre Dieu, qui vous ai fait monter du pays d’Égypte, pour être votre Dieu. Vous serez saints, car je suis saint.

 

Lévitique, 19 : 1-2 :

 

« Dieu parla à Moïse en disant : “ Parle à toute l’assemblée et dis-leur : Soyez saints, car je suis saint, moi Dieu, votre Dieu ”. »

 

S. Matthieu : 12 : 50 :

 

« Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, c’est lui qui est mon frère et ma sœur et ma mère. »

 

S. Matthieu, 6 : 9-10 :

 

« Vous autres, priez donc ainsi : “Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié ! Que votre règne arrive ! Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel”. »

 

S. Jean, 4 : 34 :

 

« Ma nourriture, leur dit Jésus, est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et j’achèverai son œuvre. »

 

S. Jean, 5 : 30 :

 

« Je ne peux rien faire de moi-même. Je juge d’après ce que j’entends, et le jugement que je rends est juste, parce que je ne recherche pas mon vouloir, mais le vouloir de celui qui m’a envoyé. »

 

S. Jean, 6 : 37-38 :

 

« Tout ce que me donne le Père viendra à moi, et celui qui viendra à moi, je ne le rejetterai pas, car je suis descendu du ciel pour faire non ma volonté à moi, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. »

 

S. Jean, 11 : 41 (la résurrection de Lazare) :

 

« On ôta donc la pierre [verset 17 : du « tombeau de Lazare où il se trouvait depuis déjà quatre jours »]. Jésus, les yeux levé au ciel, dit : “ Père, je te rends grâces de ce que tu m’as exaucé. Je savais bien, quant à moi, que tu m’exauces toujours ; mais c’est à cause de cette foule qui m’entoure que je l’ai dit, afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé ”. »

 

Hébreux, 10 : 5-7 :  

 

« Voilà pourquoi le Christ dit, en entrant dans le monde : “ Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation, mais tu m’as formé un corps. Tu n’as agréé ni holocaustes ni sacrifices pour le péché. Alors j’ai dit : Voici que je viens, — c’est écrit dans le rouleau du livre , — pour faire, ô Dieu, ta volonté (Psaumes, 39 : 7-9)”. »

 

Ézéchiel, 18 : 23 :

 

« Prendrais-je plaisir à la mort de l’impie ? - oracle du Seigneur Dieu, — n’est-ce pas plutôt à ce qu’il se détourne de ses voies et qu’il vive ? »

 

II S. Pierre, 3 : 9 :

 

« Non, le Seigneur ne retarde pas l’accomplissement de sa promesse, comme quelques-uns se l’imaginent, mais il use de patience envers vous, ne voulant qu’aucun ne périsse, mais que tous viennent à la pénitence. »

 

I Timothée, 2 : 3-4 :

 

« Cela est bon et agréable aux yeux de Dieu notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. »

 

S. Jean, 14 : 12 :

 

« En vérité, en vérité, je vous le dis : celui qui a foi en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais ; et il en fera de plus grandes encore, car je m’en vais auprès du Père. »

 

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Pater noster : « Que votre volonté soit faite sur la terre … » (S. Matthieu, VI, 10).

 

À l’exemple de Jésus, faisons la seule volonté de notre Père céleste !

D’où les miracles de Jésus

Cf. S. Jean, 5 : 30 ; 11 : 41 (la résurrection de Lazare).

 

Je suis entre les mains de Dieu : Je reçois de Lui l’épreuve qu’Il permet que d’aucuns m’infligent ; je n'en veux point d’autre que celle que j’ai reçue de Lui : Sa Volonté.

 

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S. Matthieu, VII, 13-14 :

 

« Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite ; car large la porte et la voie spacieuse conduisent à la perdition, et nombreux sont ceux qui y passent ; car elle est étroite la porte et resserrée la voie qui conduit à la vie, et il en est peu qui la trouvent ! »

 

Références scripturaires à méditer

 

Ire Épître de saint Paul aux Thessaloniciens, IV, 3 et 7 :

 

« Car la volonté de Dieu, c’est votre sanctification, c’est que vous vous absteniez de la fornication ; […] Car Dieu ne vous a point appelés à l’impureté, mais à la sanctification. »

 

Ézéchiel, XVIII, 32 :

 

« Car je ne prends point plaisir à la mort de celui qui meurt, - oracle du Seigneur Dieu : convertissez-vous et vivez. »

 

Ibid., Ézéchiel, XIV, 19-20 :

 

Parole de Dieu : « Ou si j’envoyais la peste sur ce pays (Jérusalem) et que je répandisse sur lui ma colère dans le sang, en exterminant hommes et bêtes, et que Noé, Daniel et Job fussent au milieu de ce pays, je suis vivant, - oracle de Seigneur Dieu : ils ne sauveraient ni fils, ni filles, mais eux sauveraient leur âme par leur justice. »

 

Ibid., XVIII, 21-23 :

 

« Quant au méchant, s’il se détourne de tous ses péchés qu’il a commis, s’il observe tous mes préceptes et agit selon le droit et la justice, il vivra, il ne mourra pas. De toutes les transgressions qu’il a commises, on ne se souviendra plus ; à cause de la justice qu’il a pratiquée, il vivra. Prendrai-je plaisir à la mort du méchant, - oracle de Dieu ? N’est-ce pas plutôt à ce qu’il se détourne de ses voies et qu’il vive ? »

 

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La sublime vie de saint Alphonse de Liguori

 

Ne savons-nous pas que sans le divin secours de l’Esprit Saint, il n’est rien de bon en nous, rien en nous qui ne soit pur ? La vie de saint Alphonse de Liguori nous le rappelle sans cesse en considérant  les épreuves  qu’il a reçues de Dieu pour parvenir à la vraie vie qui conduit à une fin heureuse et aux joies éternelles.

 

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Ô DIEU, QUE VOTRE VOLONTÉ SOIT FAITE ! (2/3 ) - Le Présent éternel

 

 

 

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POUR PARVENIR À UNE RÉSURRECTION DE VIE (CF. S. JEAN, V, 25, 28-29) - Le Présent éternel

 

 

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 16:21

DIEU EST LE MAÎTRE DE L’IMPOSSIBLE HUMAINEMENT PARLANT.

IL EST L’ÊTRE MÊME, LE TOUT-PUISSANT ET NOTRE SOUVERAIN BIEN.

 

L’Apocalypse (1) nous révèle clairement l’existence de deux temps distincts et successifs : le premier (2) durant lequel les nations sont séduites par le « Prince de ce monde » (3), et le second durant lequel celui-ci cessera de les égarer après avoir été enchaîné pour une période de 1.000 années (4).

Notons bien que ces deux temps s’achèvent par la victoire du Christ, le Verbe incarné, mais que le second, les 1.000 années étant écoulées, s’achève par un bref relâchement de Satan qui en profitera pour « séduire les nations des quatre coins de la terre » (5), et enfin par le jugement de toutes les nations (6). Ce que corrobore magistralement au IIe siècle, saint Irénée de Lyon, évêque de Lyon (7), dans son célèbre traité « Contre les hérésies » (8), dont tout catholique ou tout homme de bonne volonté devrait s’inspirer pour « se garder de l’abîme de la déraison et du blasphème » (9). Et il ne s’agit pas là d’une « imagination johannique » comme le prétend le P. E.-B. Allo des Frères Précheurs dans son monumental ouvrage intitulé « Saint Jean – L’Apocalypse » à la page 289, C. 9. (10). Voilà ce que fait un dominicain de la Révélation de Jésus-Christ, — et un professeur. Ce qui est proprement scandaleux et passible d’anathème, car il s’agit de la Révélation que Dieu le Père a donnée à son Verbe ou à son Fils Unique Jésus-Christ (11). Et, comme d’aucuns le prétendent insolemment, il ne s’agit pas non plus des événements qui précèdent la mort sur la croix de Jésus, l’Agneau divin, mais de ceux qui la suivent (cf. Apocalypse, 1 : 18-10) jusqu’à « la rénovation de toutes choses » par Dieu.

1)  Apocalypse, du grec Apokaluyiz voulant dire Révélation, — et non Révélation de l’apôtre saint Jean, mais il s’agit de la Révélation que le Père donna à Jésus-Christ, son Fils unique : cf. Apocalypse, 1 : 1 ;

2)  6.000 années depuis la chute d’Adam ; cf. II S. Pierre, 3 : 8 ;

3) S. Jean, 14 : 30 ; cf. Apocalypse, 19 : 20 ; 13 : 7, 11-12 ; S. Matthieu, ch. 24 [Au sujet des châtiments de Dieu, notons bien également qu’il est écrit que Ses serviteurs seront préservés des sept coupes de Sa colère (cf. Ap., 7 : 3 ; 16 : 1 ; 22 : 19) et que « tous ceux qui refusèrent d’adorer la Bête » et « furent décapités » « reprirent vie », tandis que « les autres morts ne le purent pas avant l’achèvement des mille années » (cf. Ap., 20 : 4, 6, 9)] ; cf. Apocalypse, 20 : 2 ; septième jour, jour de repos, septième millénaire. — Cf. Notre-Dame de la Salette et le Secret (Secret qui, à la limite, ne s’imposerait pas dans nos conclusions tirées des Saintes Écritures que saint Irénée a également citées en les analysant magistralement pour en arriver à des conclusions que nous ne pouvons que partager, les Écritures constituant des prémisses certaines et par conséquent irréfutables) ; cf. Ap., 3 : 12-13 ; 19 : 20 ; 20 : 7-9 ; 22 : 1-2, 15 ; cf. S. Irénée, Contre les hérésies, V, 26, a ( cf. Ap. 17 : 12-14 ; 19 : 19-21). — lat. : ad sanitatem gentium, gr. : « eis qerapeian twn eqnwn » : à la guérison des nations ; cf. Ap. 22 : 12, 15 ; 22 : 1-3 ; 22 : 13-14 (Nouvelle Terre Sainte – allusions au paradis terrestre, cf. Genèse, II : 8-17 ; Ézéchiel, 47 : 1-12 ; cf. S. Irénée, Contre les hérésies, III, 21, 1, j ; 4, 1, a ; V, 35, 2 : Ap. 20 : 12-14 ; 20 : 15 ; 21 : 1-4 ; V, 36, 1 : Ap., 21 : 5-6, etc.)].

4) Cf. S. Matthieu, 26 : 52-54 ; S. Jean, 19 : 10-11 ; Apocalypse, 19 : 19-20-21 ; 20 : 7-10 : fin du 6e millénaire et début du 7e - il s’agit bien de deux combats eschatologiques ; cf. également ch. 21 : 10-11 ; cf. S. Irénée, « Contre les hérésies », V, 35, 1-2 (les temps du Royaume : la terre renouvelée et Jérusalem rebâtie sur le modèle de la Jérusalem d’en haut) ; Baruch, 4 : 36-35 ; 5 : 1-4 ; Apoc., 20 : 11 ; 

5)  Cf. Apocalypse, 20 : 3 ; 7 ;

6)  Cf. Apocalypse, 20 : 11-15 ;

7)  Un évêque commence par être un docteur de la foi en apportant la Parole de Dieu (cf. Dom Gréa, L’Église et sa divine Constitution, Éd. Casterman, 1965) ;

8)  « Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur », Livre V, IIIe Partie, 25, 1 à la Conclusion : 36, 3 ;

9)  Cf. Livre I, Préface, 2 ; 

10)  Paris, Éd. Gabalda, 1921 ; livre entaché de naturalisme et de rationalisme [Ou les paroles du Verbe incarné, ainsi que celles des Saintes Écritures, de l’Apocalype (la Révélation DE JÉSUS-CHRIST : Ap., 1 : 1), de saint Irénée, évêque de Lyon, porte-parole de l’Église primitive émanent de la vraie religion, ou nous avons été égarés depuis deux mille ans, ce que l’histoire de l’Église romaine infirme manifestement par ses multiples miracles et ses merveilleux saints et saintes. Que la divine Trinité libère les chrétiens de leurs hérésies « qui ne s’accordent ni avec les Écritures ni avec la Tradition » qui vient des Apôtres ou avec « l’enseignement du Fils de Dieu », la présence de la vérité excluant celle du mensonge (S. Irénée, « Contre les hérésies », III, 2, 2 ; Préliminaire)]  ;

11)  Cf. Apocalypse, 1 : 1, 19 ; 22 : 16-19.

 

Apocalypse, I, 1-3, 7-8 :

 

Révélation de Jésus-Christ, que Dieu (a) [le Père] lui (b) [Dieu le Fils] a donnée pour découvrir à ses serviteurs les événements qui doivent arriver bientôt (c) ; et qu'il a fait connaître, en l'envoyant par son ange, à Jean, son serviteur, qui a attesté la parole de Dieu et le témoignage de Jésus-Christ en tout ce qu'il a vu. Heureux celui qui lit et ceux qui entendent les paroles de cette prophétie, et qui gardent les choses qui y sont écrites, car le temps est proche ! […] Le voici qui vient sur les nuées (Dn 7 : 13 ; Mt 24 : 30), et tout œil le verra, et même ceux qui L'ont percé ; et toutes les tribus de la terre se lamenteront sur Lui (Zc 12 10). Oui. Amen ! "Je suis l'Alpha et l'Oméga " (Ap 2 : 8 ; 21 : 6 ; 22 : 13) [le commencement et la fin - Dieu vit et voit toutes choses dans un présent éternel, et c’est la raison pour laquelle le temps de la fin est « proche » de Lui à qui rien n’échappe], dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était et qui vient (d), le Tout-Puissant.

a)  Dieu, c’est-à-dire Dieu le Père ;

b)  « Lui », du latin : illi ou du grec : autw. — Il s’agit donc bien de Dieu le Père qui donna à son Fils unique sa prophétie ou sa Révélation (Apocalypse) qui transitera par un ange puis par l’apôtre Jean pour l’attester en tant que parole de Dieu le Père et témoigner de Jésus-Christ en tout ce qu’il a vu. En tant que créés nous ne voyons les choses que les unes après les autres ; et c’est pourquoi il nous sied par la grâce de Dieu, Acte pur, de retrouver logiquement l’ordre chronologique des paroles prophétiques de ce livre en identifiant les éléments identiques d’un événement particulier permettant de les relier ;

c)   Il s’agit donc bien d’événements non conditionnels ;

d)  « Celui qui est, qui était et qui vient », c’est-à-dire le Verbe de Dieu ou Dieu le Fils auprès du Père (cf. S. Jean, I : 1), puis le Verbe incarné ou Dieu le Fils en tant qu’Homme durant son séjour terrestre, et finalement Dieu le Fils en tant que Dieu et en tant qu’Homme parfait, nouvel Adam, pour demeurer éternellement avec nous (cf. Apocalypse, 22 : 20).

 

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 16:19

 

 

 

Notre plan de salut : La foi, la croix, la vie éternelle bienheureuse en union avec notre souverain Bien,

le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant (Ap., 1 : 8 ; 21 : 4 ; 22 : 6, 12-15).

 

Hébreux, XI, 1-3 :

 

« Or la foi (a) est la substance des choses qu’on espère, une conviction de celles qu’on ne voit point. C’est pour l’avoir possédée que les anciens ont obtenu un bon témoignage. C’est par la foi que nous reconnaissons que le monde a été formé par la parole de Dieu, en sorte que les choses que l’on voit n’ont pas été faites de choses visibles. »

a)  Principe divin de Causalité finale surnaturelle. — Cf. S. Thomas d’Aquin, Les principes de la réalité naturelle, ch. III, § 14 : Les quatre causes : matière, forme, agent et fin.

 

S. Thomas d’Aquin, Les principes de la réalité naturelle, ch. III, § 14 : Les quatre causes : matière, forme, agent et fin :

 

14. — Comme le dit Aristote dans son second livre livre de Métaphysique, tout ce qui agit, agit en vue d’un but ; il faut donc encore un autre principe, le but auquel tend l’opérateur (du lat. operante) : on l’appelle la fin.

De ce que tout agent (du lat. agens), naturel ou volontaire, agisse en fonction d’une fin, il ne s’ensuit pas que tout agent connaisse cette fin ou qu’il en délibère. La connaissance de la fin est nécessaire pour les êtres dont les actions ne sont pas déterminées, mais se choisissent entre des possibiltés opposées, comme c’est le cas pour les agents volontaires : il leur est indispensable de connaître la fin, car c’est par elle qu’ils déterminent leurs actions. En revanche, les agents naturels ont des actions déterminées : ils n’ont pas à choisir eux-mêmes ce qui convient à leur fin. Avicenne donne l’exemple d’un joueur de cithare qui n’a pas besoin de délibérer pour savoir quelle corde il faut toucher, parce que cela est déterminé en lui-même ; sans quoi il y aurait une interruption entre chaque note, ce qui n’irait pas. Mais l’existence ou l’absence de délibération nous est davantage perceptible dans le cas de l’agent volontaire que dans le cas de l’agent naturel : si nous comprenons que l’agent volontaire, qui nous est mieux connu, peut agir quelquefois sans délibération, alors que nous devons admettre à plus forte raison qu’un agent naturel ait la possibilité d’agir sans avoir délibéré. Il est donc possible qu’un agent naturel tende vers sa fin sans aucune délibération : « tendre vers sa fin » n’est pas autre chose pour lui qu’avoir une inclination naturelle dans une certaine direction.

D’où il ressort qu’il existe quatre causes : la cause matérielle, la cause efficiente, la cause formelle et la cause finale. 

 

Hébreux, XI, 5, 8, 13, 39-40 :

 

« C’est par la foi qu’Enoch fut enlevé sans qu’il eût subi la mort : “ on ne le trouva plus, parce que Dieu l’avait enlevé ”, car avant cet enlèvement, il avait reçu ce témoignage “ qu’il avait plu à Dieu ”. Or, sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu ; car il faut que celui qui s’approche de Dieu croie qu’il existe, et qu’il est le rénumérateur de ceux qui le cherchent. » […] « C’est par la foi qu’Abraham, obéissant à l’appel de Dieu, partit pour un pays qu’il devait recevoir en héritage, et se mit en chemin sans savoir où il allait. C’est par la foi qu’il séjourna dans la terre promise, comme dans une terre étrangère, habitant sous des tentes, ainsi qu’Isaac et Jacob, héritiers comme lui de la même promesse. Car il attendait la cité aux solides fondements, dont Dieu est l’architecte et le constructeur. » […] C’est dans la foi que ces patriarches (Abraham, Isaac et Jacob) sont tous morts, sans avoir reçu l’effet des promesses (a) ; mais ils l’ont vu et salué de loin, confessant “ qu’ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre ”. » […] « Cependant eux tous que leur foi a rendus recommandables, n’ont pas obtenu parce que Dieu nous a fait une condition meilleure pour qu’ils n’obtinssent pas sans nous la perfection du bonheur. »

a) Cf. S. Irénée, évêque de Lyon, « Contre les hérésies », V, 32, 2, — sa magistrale et incomparable analyse sur « la promesse faite jadis par Dieu à Abraham ».

 

ID., ibid, XII,4-7 :

 

« Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché, et vous avez oublié l’exhortation qui vous est adressée comme à des fils : Mon fils, ne méprise pas la correction du Seigneur et ne te décourage pas quand il te reprend ; car le Seigneur corrige celui qu’il aime, et il fouette tout fils qu’il reconnaît pour sien (Prov., 3 : 11-12). Ce que vous avez à supporter est une correction : Dieu vous traite comme des fils. Quel est, en effet, le fils que son père ne corrige pas ? Si la correction, qui est le lot commun de tous, vous est épagnée, vous êtes donc des batards et non des fils. D’ailleurs, nous avons eu pour nous corriger des pères selon la chair, et nous nous sommes inclinés : ne devons-nous pas, à plus forte raison, nous soumettre au Père des esprits afin d’avoir la vie ?

 

Prière proposée par le Vénérable P. Du Pont, S. J. dans la quatrième partie de ses « Méditations sur les mystères de notre sainte Foi », Méditation XXXIX, III. — Les Juifs forcent un étranger de porter la croix de Jésus :

 

« Ô bon Jésus, si vous marchez devant moi chargé de cette croix pesante qui vous fait plier les genoux, est-ce beaucoup que je vous suive, chargé, moi aussi, d’une croix dont votre grâce diminue le poids ? La croix que je porte, Seigneur, est à la fois la vôtre et la mienne : elle est vôtre, car vous l’avez portée le premier, elle me vient par votre ordre, et je la porte à cause de vous ; elle est mienne, parce que vous l’avez proportionnée à mes forces (a), et que vous me l’envoyez pour le bien de mon âme (a) : car si vous me gratifiez de votre croix, c’est afin que je recueille des fruits abondants et glorieux qu’elle produit. »

a)  Cf. Romains, 8 : 28 et 17 ; S. Luc, 9 : 23 ; S. Matthieu, 11 : 28-30 ; Philippiens, 3 : 18-19.

 

 

ID., ibid., I4. – Simon le Cyrénéen aide Jésus à porter sa croix, Premièrement :

 

Ô mon Jésus, vous avez porté votre croix par obéissance, et vous vous êtes humilié au point de vous rendre obéissant jusqu’à la mort de la croix ; aussi montrez-vous tant d’amour pour les enfants d’obéissance (a), que, par une prédilection spéciale, vous cédez votre croix à un homme qui tire son nom de cette vertu (Simon) : accordez-moi la grâce de faire et de souffrir tout ce qu’il vous plaira d’ordonner à mon sujet, lors même que la soumission à votre volonté serait pour moi une pesante croix (b).

a)  I Pierre, 1 : 14 ;

b)  S. Matthieu, 26 : 39 ; S. Marc, 14 : 35-36 ; S. Luc, 22, 41-42

 

ID., ibid., Troisièmement :

 

Simon se résigne à porter la croix de Jésus. Les hommes ont naturellement horreur de la croix, et tous la portent en quelque sorte malgré eux, mais de différentes manières. Les uns, selon la pensée de saint Bernard (a), la portent avec impatience et sans aucun mérite ; les autres avec patience et avec mérite, faisant de nécessité vertu, comme Simon le Cyrénéen ; quelques uns, doucement pressés par la puissance de la grâce, se rendent à l’inspiration divine, surmontent toutes les répugnances de la chair, et embrassent la croix avec tant d’empressement et d’amour, qu’ils se font gloire, à l’exemple de l’Apôtre, de la porter en tout temps et en tout lieu.

a)  «  Alii cum rancore humiliantur, alii patienter, alii et libenter » : «  Les uns ont de l'aigreur de se voir humiliés, les autres le souffrent avec patience, et les autres de bonne grâce. » (S. Bern., In Cant., Serm. XXXIV, n. 3.)

 

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 15:02

 

JEAN CASSIEN (360 – 440)

CONFÉRENCES Ire PARTIE 

 

JEAN CASSIEN (360 – 440)

 

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/peres/index.htm

 

TRADUITES PAR E. CARTIER

PARIS

LIBRAIRIE POUSSIELGUE FRÈRES

RUE CASSETTE, 27

1868

 

NEUVIÈME CONFÉRENCE DE CASSIEN AVEC L'ABBÉ ISAAC : DE LA PRIÈRE

DIXIÈME CONFÉRENCE DE CASSIEN AVEC L'ABBÉ ISAAC : DE LA PRIÈRE

ONZIÈME CONFÉRENCE DE CASSIEN AVEC L'ABBÉ CHOEREMON : DE LA PERFECTION

 De la prière continuelle dans la vie religieuse. — Moyens d'y parvenir.— Simplicité, Humilité. —En quoi elles consistent.— Leur différence, selon saint Paul. — Supplication. — Oraison. — Demande. — Action de grâces. — Oraison dominicale — Modèle de la prière. — Pourquoi nous ne demandons pas les choses temporelles. — Des larmes et de leurs causes. — Dispositions de l'âme pour la prière.

 

  

NEUVIÈME CONFÉRENCE DE CASSIEN AVEC L'ABBÉ ISAAC : DE LA PRIÈRE 

 

1. J'ai promis, dans le second livre des Institutions (ch. IX), de parler de la prière continuelle et de son obligation, et j'espère que Dieu m'aidera à remplir cette promesse, en rapportant nos entretiens avec l'abbé Isaac. Je crois satisfaire ainsi aux ordres de l'évêque Castor, de sainte mémoire, comme à votre désir, bienheureux Léonce, et au vôtre, mon pieux et cher Hellade. Excusez avant tout la longueur de ce traité ; j'ai fait tous mes efforts pour être court, en passant beaucoup de choses sous silence, et cependant j'ai été plus long que je ne me l'étais proposé. Je tairai donc ce que le saint vieillard nous dit au commencement de son entretien, et je me bornerai à ce que je vais rapporter.

2. La fin de tout religieux, sa plus haute perfection consiste à persévérer dans la prière, et à conserver, autant que la faiblesse humaine peut le permettre, la paix de l'âme et la pureté du cœur. C'est vers ce bien si précieux que doivent tendre tous les efforts de notre corps et toutes les aspirations de notre esprit  ; et il y a entre ces deux choses des rapports intimes et nécessaires. Tout l'édifice des vertus ne s'élève que pour atteindre la perfection de la prière, et s'il n'arrive à ce couronnement qui unit et lie toutes les parties ensemble, il n'aura aucune solidité, aucune durée. Sans les vertus, il est impossible d'acquérir cette paisible et continuelle prière, et sans cette prière les vertus qui en sont le fondement n'atteindront pas leur perfection. Aussi nous ne pouvons pas traiter convenablement de la prière, et en étudier la perfection, qui s'obtient par le concours de toutes les vertus, sans examiner auparavant ce qu'il faut rejeter ou préparer pour l'obtenir, et sans rechercher, dans les enseignements de l'Évangile, ce qui est nécessaire pour construire cette forteresse si élevée de l'âme. Tous nos travaux seront inutiles et nos murailles ne pourront s'élever solidement, si nous ne nous corrigeons de nos vices, si nous n'enlevons d'abord les débris de nos passions, afin de bâtir ensuite sur la terre solide de notre cœur, et sur la pierre de l'Évangile, les fondements inébranlables de la simplicité et de l'humilité qui doivent soutenir l'édifice de toutes les vertus, et permettre de l'élever en toute assurance jusqu'au ciel. Celui qui bâtit sur de pareils fondements ne craint pas les pluies abondantes des passions, les torrents impétueux des persécutions et les tempêtes furieuses des puissances ennemies. L'édifice ne sera pas renversé ; il ne sera pas même ébranlé.

3. Pour prier avec la ferveur et la pureté nécessaires, voici ce qu'il faut observer avec soin : il faut d'abord retrancher généralement tout désir de la chair ; il faut ensuite éviter l'embarras des affaires et en éloigner jusqu'au souvenir ; il faut fuir les médisances, les paroles inutiles et frivoles, la raillerie, toutes les occasions de tristesse et de colère, tout ce qui peut exciter à la concupiscence ou porter à l'avarice. Et lorsqu'on aura ainsi coupé et arraché les racines de ces vices grossiers qu'aperçoivent les hommes, on appropriera la place, au moyen de la simplicité et de la pureté, afin d'établir les fondements inébranlables d'une humilité profonde, capables de supporter un édifice qui doit s'élever jusqu'au ciel. Il faut ensuite construire cet édifice de toutes les vertus, et préserver son esprit de toutes sortes de distractions, afin qu'il puisse s'accoutumer peu à peu à la contemplation de Dieu et à la vue des choses célestes. Tout ce qui occupe notre âme avant l'heure de l'oraison, se présente nécessairement à notre pensée quand nous prions. Il faut donc nous mettre, à l'avance, dans les dispositions où nous désirons être pendant la prière. Nous retrouverons, au milieu de nos actes de piété extérieure, l'impression des paroles et des actes qui les auront précédés. Leur souvenir se jouera de nous et nous rendra colère ou triste, si nous l'avons été. Nous retrouverons les désirs et les pensées qui nous occupaient, et qui nous feront retomber, à notre honte, dans la distraction et rire sottement d'une parole ou d'une action plaisante. Chassons donc de notre cœur, avant la prière, tout ce qui pourrait la troubler, afin de suivre ce précepte de l'Apôtre : « Priez sans cesse » (I Thess., V, 17) ; et « en tout lieu, levez vos mains pures sans trouble et sans colère. » (I Tim., n, 8.) Nous ne pourrons jamais le faire, si notre âme n'est pas purifiée de tous les vices, et tout appliquée au bien et à la vertu pour se nourrir continuellement de la contemplation divine.

4. Notre âme ressemble à une plume très légère, qui peut s'élever naturellement vers le ciel au moindre souffle, lorsqu'elle n'est pas appesantie par l'humidité ou par une autre cause extérieure ; mais si l'eau la pénètre, elle perdra sa légèreté et ne pourra plus voler dans les airs ; le poids de l'eau la retiendra en bas. Il en est ainsi de notre âme : si elle n'est pas appesantie par les désirs des passions et par les soins de la terre, si elle n'est pas corrompue par la boue des plaisirs coupables, sa pureté lui permettra de s'élever naturellement au moindre souffle des saintes inspirations, et de quitter les choses basses et terrestres pour atteindre la région des choses invisibles et célestes. Notre-Seigneur nous le dit lui-même : « Prenez garde, dit-il, que vos cœurs ne s'appesantissent dans la gourmandise, l'ivresse et les soins de ce monde. » (S. Luc, XXI, 34.) Si nous voulons donc que notre prière monte au ciel et au delà du ciel, ayons soin de purifier notre âme de tous les vices de la terre et de toutes les souillures des passions ; elle retrouvera sa légèreté naturelle, et la prière montera sans obstacle vers Dieu.

5. Il faut remarquer maintenant les causes qui peuvent appesantir notre âme. Notre-Seigneur n'indique pas les adultères, les fornications, les homicides, les blasphèmes, les vols et les péchés, que tous savent être mortels  ; mais il nomme la gourmandise, l'ivresse et les soins de cette vie. Non seulement les hommes du monde ne regardent pas ces choses comme nuisibles, mais, j'ai honte de le dire, bien des religieux s'en embarrassent comme si elles étaient innocentes et utiles. Ces trois choses, selon l'Écriture, appesantissent l'âme, la séparent de Dieu et la courbent vers la terre ; il est facile cependant de les éviter, à nous surtout qui sommes éloignés de tous les embarras du monde, et qui n'avons aucune occasion de nous inquiéter des choses d'ici-bas et de nous laisser aller aux excès du vin et de la bonne chère ; mais il y a des gourmandises et des ivresses de l'esprit, qu'il est plus difficile d'éviter : il y a des inquiétudes temporelles qui tourmentent les religieux dans leur solitude, après avoir renoncé à tous leurs biens et à tous les plaisirs de la table. C'est à eux que le Prophète dit : « Réveillez-vous, vous qui êtes ivres, mais non pas de vin » (Joël, I, 5) ; et encore : « Soyez dans la stupeur et l'étonnement ; hésitez et chancelez comme des hommes ivres, mais non pas de vin ; soyez ébranlés, mais sans ivresse. » (Isaïe, XXIX, 9.) Le vin qui cause cette sorte d'ivresse est, selon le Prophète, la fureur du dragon, et l'on voit par ces paroles la souche qui le produit : « Leur vigne vient de la vigne de Sodome, et leurs branches de Gomorrhe. » (Deut., XXXII,32.) Si vous voulez connaître le fruit de cette vigne, et la sève de ces branches, le texte ajoute : « Leur raisin est un raisin de fiel, et leur grappe est remplie d'amertume. »

Si donc nous ne nous purifions pas entièrement de toutes nos passions, nous aurons beau avoir renoncé aux plaisirs de la table et à l'intempérance, notre cœur pourra tomber dans une ivresse plus dangereuse. Pour nous faire comprendre que, même séparés du monde, nous pouvons cependant nous tourmenter des choses du monde, la règle des anciens qui craignaient ce malheur, nous dit que tout ce qui dépasse le strict nécessaire de chaque jour doit être considéré comme un embarras superflu du siècle. Si, par exemple, un sou que nous gagnons par notre travail nous suffit pour vivre, et que nous voulions en gagner deux et même trois ; si nous ne nous contentons pas de deux tuniques pour nous couvrir le jour et la nuit, et que nous en désirions trois ou quatre ; si nous ne nous bornons pas à une ou deux cellules, et que nous en voulions quatre ou cinq pour être logés plus grandement et plus richement que nos besoins ne le demandent, nous montrons, autant que nous le pouvons, que nous sommes encore tourmentés des passions et des convoitises du monde.

6. Nous savons, par expérience, que c'est l'artifice du démon qui nous entraîne dans ce malheur. Un des plus vénérables solitaires passait près de la cellule d'un religieux atteint de cette maladie de l'âme dont nous parlons ; il se fatiguait chaque jour à construire et à refaire des logements complètement inutiles. Le saint solitaire vit de loin le pauvre religieux qui brisait avec un gros marteau un rocher très dur, et il aperçut près de lui un Éthiopien qui l'aidait. à chaque coup qu'il donnait, et qui l'excitait au travail avec des torches ardentes ; il le regarda longtemps, aussi étonné de l'action du démon que de l'illusion du religieux. L'infortuné n'en pouvait plus de fatigue et désirait se reposer un peu, mais son tyran ne le lui permettait pas, et il lui faisait reprendre le marteau ; il l'empêchait d'abandonner son ouvrage et l'excitait tellement qu'il ne paraissait plus se ressentir de cet excès de travail. Le saint vieillard, ne pouvant souffrir cette méchanceté du démon, vint à la cellule du religieux et lui dit en le saluant : « Quel travail faites-vous là, mon frère? » Celui-ci répondit : « Nous travaillons sur ce rocher, qui est si dur, que nous pouvons à peine le briser. — Vous faites bien de dire : Nous pouvons à peine, car vous n'étiez pas seul à frapper, un autre était avec vous, que vous ne voyiez pas  ; et non seulement il vous aidait, mais encore il vous excitait et vous faisait violence. »

Pour prouver que nous n'avons pas cette maladie des choses de la terre, il ne suffit pas de renoncer à ce que nous ne pourrions pas faire, quand même nous le voudrions, et d'éviter ce qui serait évidemment condamné par les personnes spirituelles comme par les gens du monde mais il faut encore sacrifier avec courage et fermeté tout ce que nous pourrions faire sous un prétexte honnête ; car, en vérité, ces choses qui semblent si petites et si indifférentes aux religieux n'occupent et n'appesantissent cependant pas moins leur esprit que les affaires plus importantes qui troublent et enivrent les hommes du monde. Ces riens ne leur permettent pas de se dégager de la terre pour ne respirer qu'en Dieu, la Vie, le Bien suprême, dont la séparation doit leur sembler plus cruelle que la mort.

Lorsque notre âme sera fixée dans cette paix, et libre de tous les liens des passions humaines, lorsque notre cœur sera fermement attaché à Dieu, le souverain Bien, nous accomplirons le précepte de l'Apôtre : « Priez sans cesse (I Thess., V, 17) », et « en tout lieu élevez vos mains pures, sans colère et sans contestations. » (I Tim., II, 8.) Cette pureté parfaite de l'âme la rend, pour ainsi dire, sur cette terre même, semblable aux anges ; et tout ce qu'elle entend, tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait, devient pour elle une prière très pure et très sincère.

7. L'ABBÉ GERMAIN. Plût à Dieu qu'il fût aussi facile de conserver les pensées spirituelles et saintes, qu'il nous a été facile de les concevoir. À peine laissent-elles dans notre cœur par le souvenir des saintes Écritures et des exemples de vertu, ou par la méditation des mystères, qu'elles disparaissent et s'évanouissent comme des ombres. Si notre esprit, par ses efforts, en fait naître de nouvelles, elles nous échappent comme les premières, sans que nous puissions les retenir ; si nous y réussissons quelquefois, il semble que ce soit plutôt par hasard que par l'action de notre volonté. Car comment nous les attribuer, lorsque nous sommes dans l'impuissance de les conserver ? Mais l'examen de cette question nous entraînerait trop loin et retarderait la solution de celle que nous vous avons d'abord proposée  ; nous y reviendrons à son temps, et nous vous conjurons de nous parler de la qualité de la prière, surtout de celle que saint Paul nous avertit de ne jamais interrompre, en disant : « Priez sans cesse. » (I Thess., V.) Nous désirons savoir en quoi elle consiste et comment elle peut être continuelle. Il faut pour cela une grande application de l'âme ; l'expérience nous le prouve tous les jours, et vos saintes paroles viennent de nous montrer que le but d'un religieux et sa véritable perfection consistent à toujours prier.

8. L'ABBÉ ISAAC. Il est,impossible de comprendre toutes les sortes de prières, sans une grande contrition de cœur, une véritable pureté d'âme et une lumière spéciale du Saint-Esprit. Il y a autant de prières qu'il y a dans l'âme, ou plutôt dans les âmes, de dispositions et d'états. Aussi tout en reconnaissant que notre esprit est trop grossier pour discerner toutes ces différences de la prière, nous tâcherons de les expliquer, autant que nous le permettra notre peu d'expérience.

La prière se modifie selon le degré de pureté de l'âme, selon les dispositions et les circonstances où elle se trouve ; et il est certain que personne ne peut toujours prier de la même manière. On prie autrement lorsqu'on est dans la joie ou dans la tristesse et l'abattement, dans la consolation ou dans l'épreuve ; lorsqu'on demande à Dieu le pardon de ses péchés ou l'abondance de sa grâce, l'acquisition d'une vertu ou la guérison d'un vice ; lorsqu'on pense au feu de l'enfer et à la terreur du jugement, ou lorsqu'on est enflammé du désir et de l'espérance des biens du ciel ; lorsqu'on est dans le malheur et les dangers ou qu'on est dans la paix et l'assurance ; lorsque Dieu nous révèle le secret de ses mystères ou qu'il nous laisse dans l'aridité et la stérilité de toute vertu.

9. Après vous avoir parlé de la qualité de la prière, non pas autant que le demande la grandeur du sujet, mais autant que le permet le peu de temps que nous avons et la faiblesse de notre esprit, nous aborderons maintenant une difficulté plus grande, en expliquant l'une après l'autre les quatre sortes de prières que distingue saint Paul, lorsqu'il dit : «  Je recommande avant tout d'offrir des supplications, des oraisons, des demandes et des actions de grâces. » (I Tim., II,1.) Cette distinction de l'Apôtre n'est certainement pas inutile : Cherchons donc d'abord ce que signifient les mots de supplications, d'oraisons, de demandes et d'actions de grâces  ; nous examinerons ensuite si ces quatre sortes de prières doivent se faire en même temps et se confondre en une seule ; ou si on doit les faire l'une après l'autre, en offrant à Dieu, tantôt des supplications, tantôt des oraisons, tantôt des demandes, tantôt des actions de grâces ; ou si la prière doit varier selon les personnes, les unes employant les supplications, les autres les actions de grâces, selon le degré et l'avancement où l'âme sera parvenue par les efforts de sa volonté.

10. Il faut donc d'abord traiter de la valeur de ces mots et discuter la différence qui existe entre l'oraison, la demande et la supplication. Nous examinerons ensuite s'il faut les faire l'une après l'autre, ou toutes ensemble. Enfin nous rechercherons s'il n'y a pas quelque enseignement caché dans l'ordre établi par l'Apôtre, ou s'il n'a eu aucune intention, en les nommant de la sorte, ce qui me paraît de toute invraisemblance. Comment croire que l'Apôtre ait parlé au hasard et sans l'inspiration de l'Esprit-Saint ? Aussi allons-nous, dans l'ordre indiqué, parler de chacune de ces prières, comme Dieu nous en fera la grâce.

11. « Je vous recommande d'abord de faire des supplications » (I Tim., II, 1)  ; supplier, c'est implorer la miséricorde de Dieu pour ses péchés présents ou passés, lorsqu'on les reconnaît et qu'on en ressent une juste douleur.

12. L'oraison est l'acte par lequel nous offrons ou nous vouons quelque chose à Dieu  ; les Grecs l'appellent un vœu, et il est dit dans les Psaumes : « Je rendrai mes vœux à Dieu : Vota mea Domino reddam.» (Ps. CXV, 14.) Comme s'il y avait : J'offrirai mes prières, mes oraisons à Dieu. Nous lisons aussi dans l'Ecclésiaste : « Si vous faites un vœu à Dieu, ne tardez pas à l'accomplir. » (Eccl., V, 4.) Ce qui pourrait se traduire selon le grec : « Si vous avez promis une prière à Dieu, ne tardez pas à l'accomplir. » Les deux choses se confondent. Nous prions lorsque, renonçant au monde, nous nous engageons à nous mortifier en toute chose pour servir Dieu de tout notre cœur. Nous prions, lorsque nous promettons de mépriser tous les honneurs du siècle et toutes les richesses de la terre pour nous attacher à Dieu, dans toute la componction de l'âme et dans l'esprit de pauvreté. Nous prions lorsque nous promettons de conserver une chasteté parfaite, une inaltérable patience, et d'arracher de notre cœur les racines de la colère ou de cette tristesse qui cause la mort. Et si nous nous laissons aller au relâchement, si nous retombons dans nos anciennes fautes, nous serons infidèles à nos prières et à nos vœux ; et on pourra nous dire : « Il vaut mieux ne pas faire de vœux que d'en faire sans les accomplir » (Eccl., V, 4)  ; c'est-à-dire, selon le grec : « Il vaut mieux ne pas prier que de prier sans y être fidèle. »

13. En troisième lieu viennent les demandes que nous adressons à Dieu, lorsque nous sommes pleins de ferveur, pour les autres, pour nos amis, pour la paix et le salut de tout le monde, priant, selon la recommandation de saint Paul, « pour tous les hommes, pour les rois, et pour ceux qui sont élevés en dignité. »

144. Au quatrième rang sont placées les actions de grâces que l'âme offre à Dieu, pour ses bienfaits passés ou présents, et pour ceux que sa bonté prépare à ceux qui l'aiment  ; car l'âme adresse ses plus ferventes prières, lorsqu'elle contemple d'un œil pur les récompenses qui l'attendent dans le séjour des saints  ; et elle se sent pressée d'en exprimer à Dieu sa joie et sa reconnaissance.

15. Ces quatre sortes de prières en font naître souvent beaucoup d'autres, comme de leur abondance et de leur plénitude. La supplication, qui naît de la contrition des péchés ; l'oraison, qui découle de la foi et de la fidélité dans les promesses ; la demande, qui procède de l'ardeur de la charité ; et l'action de grâces, que produit la vue des bienfaits de Dieu et de son infinie bonté, font sortir de notre cœur d'autres prières ferventes et enflammées.

Il est évident que ces quatre sortes de prières sont utiles et nécessaires à tous, afin que l'âme conçoive les différents sentiments qu'elles inspirent. La première, cependant, convient plus particulièrement à ceux qui commencent et qui ressentent encore le trouble et le remords de leurs fautes. La seconde convient à ceux qui ont fait quelque progrès, et qui veulent avancer dans la vertu et s'élever vers Dieu ; la troisième, à ceux qui accomplissent leurs promesses par leurs œuvres, et qui sont embrasés de charité pour les autres en considérant leur faiblesse. La quatrième, enfin, convient à ceux qui ont arraché de leur cœur tout ce qui peut blesser la conscience, et qui contemplent, dans la paix et la pureté de leur âme, les miséricordes et les grâces que Dieu leur a faites, qu'il leur accorde ou qu'il leur prépare, s'abandonnant à ces élans d'amour, à cette prière de feu, que l'homme ne saurait ni exprimer ni comprendre. L'âme qui est parvenue à ce degré de pureté, et qui déjà y est enracinée, ne néglige pas pourtant les autres prières  ; elle va souvent de l'une à l'autre comme une flamme rapide ; elle offre à Dieu des prières ineffables que l'Esprit-Saint vivifie à notre insu, par des gémissements inénarrables, et elle conçoit tant de choses à la fois, qu'elle ne pourrait en un autre instant, non seulement les exprimer, mais même les repasser dans son souvenir.

À quelque degré qu'on soit parvenu, il arrive souvent qu'on est tout enflammé dans sa prière, parce que, même au premier, au plus humble degré, celui qui pense aux terreurs du jugement et qui en est épouvanté, a quelquefois le cœur si touché, qu'il n'est pas moins rempli de ferveur dans sa supplication que celui qui médite les bienfaits de Dieu et lui en rend des actions de grâces dans toute la pureté de son âme. C'est que, selon la parole du Seigneur, il commence à plus aimer, en comprenant qu'il lui a été remis davantage.

16. Nous devons tendre, par le progrès de notre vie et par la pratique des vertus, à ces sortes de prières qu'inspirent la contemplation des biens futurs et l'ardeur de la charité, ou qui viennent au moins, dans le cœur des commençants, du désir d'acquérir une vertu ou de détruire quelque vice ; car nous ne pourrons jamais arriver aux prières plus parfaites, sans suivre l'ordre que nous avons indiqué et sans nous y élever par degrés.

 

 

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 14:58

 

 

 

17. Notre-Seigneur a bien voulu nous donner l'exemple de ces quatre sortes de prières, afin d'accomplir ce qui a été dit de lui : « Il a commencé par faire et par enseigner. » (Act., I, 1.) Il a fait une supplication, lorsqu'il a dit : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi » (S. Matth., XXVI, 39) ; ou ce que lui fait dire le Psalmiste : « Mon Dieu, mon Dieu, regardez-moi ; pourquoi m'avez-vous abandonné ? » (Ps., XXI, 2) ; et autres choses semblables. Il a fait une oraison, lorsqu'il a dit : « Je vous ai glorifié sur terre, et j'ai achevé l'œuvre dont vous m'aviez chargé » (S. Jean, XIII, 4)  ; ou encore : « Je me sanctifie pour eux, afin qu'ils soient eux-mêmes sanctifiés dans la vérité. » (Ibid., 19.) Il a fait une demande, lorsqu'il a dit : « Mon Père, ceux que vous m'avez donnés, je veux qu'ils soient avec moi où je serai, afin qu'ils voient la gloire que vous m'avez donnée » (Ibid., 12) ; ou encore : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » (S. Luc, XXIII, 34.) Il a offert des actions de grâces, lorsqu'il disait : « Je vous bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et de ce que vous les avez révélées aux petits. Que cela soit ainsi, mon Père, puisque tel a été votre bon plaisir ? (S. Matth., XI, 25)  ; ou encore : « Mon Père, je vous rends grâces de m'avoir exaucé. Pour moi, je savais bien que vous m'exauciez toujours. » (S. Jean, XI, 41.) Quoique Notre-Seigneur nous ait montré qu'on pouvait séparer, et faire chacune en leur temps, ces quatre sortes de prières, il nous a appris à les réunir aussi dans une prière parfaite, comme il l'a fait lui-même dans cette admirable prière que nous lisons à la fin de l'Évangile de saint Jean. Il serait trop long de la citer ; mais celui qui la méditera avec soin y trouvera de nombreux enseignements. L'apôtre saint Paul, dans son épître aux Philippiens, parle aussi de ces quatre sortes de prières, en intervertissant un peu l'ordre, et il montre qu'on peut les réunir dans l'ardeur d'une même prière : « Que dans toutes vos oraisons, vos supplications, et avec vos actions de grâces, vos demandes soient présentées à Dieu. » (Phil., IV, 6.) Il a voulu ainsi nous apprendre particulièrement, que dans la prière et la supplication l'action de grâces doit toujours être unie à la demande.

18. La prière la plus parfaite et la plus élevée est celle qu'inspirent la contemplation de Dieu et l'ardeur de la charité, lorsque l'âme, absorbée dans l'amour qu'elle a pour son Créateur, lui parle tendrement et familièrement comme à un père. Celle que Notre-Seigneur a enseignée, nous apprend que nous devons toujours tendre à cet état, puisqu'elle commence par ces mots : Notre Père ; nous reconnaissons ainsi que le Dieu et le Seigneur de tout l'univers est notre Père, qui, de la condition d'esclaves, nous a faits ses enfants adoptifs, et nous ajoutons : qui êtes aux cieux, pour nous rappeler que la vie que nous passons sur cette terre n'est qu'un exil dont nous devons souffrir, puisqu'il nous sépare de notre Père, vers lequel nous devons tendre par tous nos désirs, ne faisant rien qui puisse nous rendre indignes de cet honneur et de cette divine adoption, nous priver de l'héritage de notre Père et attirer sur nous la colère et les sévérités de sa justice.

Quand nous serons élevés à cet état d'enfants de Dieu, et que nous brûlerons d'une vraie tendresse filiale, nous ne penserons plus à nos intérêts, mais seulement à la gloire de notre Père, et nous dirons : Que votre nom soit sanctifié. Nous prouverons ainsi que sa gloire est notre désir, notre joie, imitant ainsi Celui qui a dit : « Celui qui parle de lui-même cherche sa propre gloire, mais celui qui cherche la gloire de Celui qui l'a envoyé est sincère, et l'injustice n'est pas en lui. » (S. Jean, VII, 18.)

C'était de ce sentiment qu'était rempli ce Vase d'élection qui désirait devenir anathème pour Jésus-Christ, pourvu qu'il multipliât sa famille et qu'il augmentât la gloire du Père en sauvant Israël. Il souhaite, sans rien craindre, de mourir pour Jésus-Christ, parce qu'il sait que personne ne peut mourir réellement pour Celui qui est la vie (Rom., IX, 3)  ; il dit aussi : « Réjouissons-nous de ce que nous sommes faibles et de ce que vous êtes puissants. » (II Cor., XIII, 9.)

Pourquoi nous étonner si ce Vase d'élection désire être séparé du Christ, pour la gloire du Christ, la conversion de ses frères et le salut du peuple, puisque le prophète Michée désire se tromper et ne plus recevoir les inspirations du Saint-Esprit, pourvu que la nation juive évite les malheurs et la captivité qu'il avait lui-même annoncés : « Plût à Dieu que je ne sois pas prophète, et que mes paroles soient des mensonges. » (Michée, II, 11.) N'oublions pas le grand législateur qui consent à mourir à la place de ses frères, lorsqu'il dit : « Je vous en conjure, Seigneur ; ce peuple a commis un grand péché : ou pardonnez-lui sa faute, ou, si vous ne le faites pas, effacez-moi du livre que vous avez écrit.» (Exod., XXXII, 32.) Ces mots : « Que votre nom soit sanctifié, » peuvent aussi s'entendre d'une autre manière. La sainteté de Dieu est notre perfection, et lorsque nous disons : Que votre nom soit sanctifié, nous voulons dire : Père saint, faites-nous tels que nous puissions comprendre votre sainteté et la faire paraître dans toute notre conduite. C'est ce qui s'accomplit en nous, lorsque des hommes voient nos bonnes œuvres et glorifient notre Père qui est aux cieux. (Matth., V, 16.)

19. La seconde prière de l'âme pure est de souhaiter que le règne de son Père arrive promptement, c'est-à-dire que le Christ règne tous les jours dans les saints ; qu'il chasse le démon et détruise les vices dont il infecte nos cœurs, et que Dieu devienne le maître de nos âmes, toutes remplies de la bonne odeur des vertus, en remplaçant l'impureté par la chasteté, la colère par la paix, et l'orgueil par l'humilité.

Ces paroles peuvent aussi signifier le royaume promis à tous les véritables enfants de Dieu, auxquels Jésus-Christ doit dire au dernier jour : « Venez, les bénis de mon Père, et possédez le royaume qui vous est préparé depuis l'origine du monde. » (S. Matth., XXV, 34.) C'est ce bonheur, l'objet de tous ses désirs et de ses efforts, qui fait dire à l'âme : Que votre règne nous arrive ; car le témoignage de la conscience lui dit qu'à la venue de Notre-Seigneur, elle partagera son héritage et sa gloire. Un pécheur n'oserait pas demander et désirer ce royaume  ; car comment vouloir paraître devant le tribunal de ce Juge qui, au lieu de le récompenser de ses vertus, doit certainement le punir de ses crimes ?

20. La troisième demande des enfants à leur Père est celle-ci : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Il ne peut y avoir de plus belle prière que de souhaiter que la terre mérite d'être comparée au ciel.En disant : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel », n'est-ce pas désirer que les hommes soient semblables aux anges, et qu'ils fassent sur la terre, non pas leur volonté, mais la volonté parfaite de Dieu, comme les esprits bienheureux l'accomplissent eux-mêmes dans le ciel. Personne encore ne peut faire sincèrement cette prière, s'il n'est persuadé que Dieu règle pour notre bien tout ce qui nous arrive d'heureux ou de contraire, et qu'il s'occupe plus de notre salut et de notre bonheur que nous ne pourrions le faire nous-mêmes.

On peut aussi entendre ainsi cette parole : la volonté de Dieu est que tous les hommes soient sauvés, selon ce texte de saint Paul : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (I Tim., II, 4.) C'est de cette volonté que parle Isaïe, lorsqu'il fait dire au Père : « Que ma volonté s'accomplisse entièrement. » (Isaïe, XLVI, 10.) Lors donc que nous lui disons : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel », nous faisons cette prière : Mon Père, que tous ceux qui sont sur la terre soient sauvés comme ceux qui sont au ciel, par la connaissance de votre saint nom.

21. Nous disons ensuite : Donnez-nous aujourd'hui notre pain substantiel, notre pain céleste (S. Matth., VI, 11), qu'un autre évangéliste appelle « notre pain de chaque jour. » (S. Luc, XI, 3.) Le premier exprime la noblesse, la dignité de la substance qui est au-dessus de toute substance, et qui surpasse toutes les créatures en magnificence et en sainteté. Le second exprime son usage et son utilité ; car, lorsqu'il dit : Notre pain quotidien, il montre que nous ne pouvons, sans lui, avoir la vie de l'âme un seul jour, et ce mot aujourd'hui, prouve qu'il faut s'en nourrir chaque jour, qu'il ne suffit pas de l'avoir reçu hier, qu'on doit le recevoir encore aujourd'hui. Nous devons aussi faire toujours cette prière, qui nous rappelle sans cesse notre indigence ; car il n'y a pas de jour où nous n'ayons besoin de fortifier notre cœur par cette nourriture céleste. Le mot aujourd'hui peut s'appliquer aussi à la vie présente, comme si nous disions : Donnez-nous ce pain pendant que nous sommes sur cette terre  ; car nous savons que vous le donnerez éternellement dans le ciel à ceux qui l'auront mérité ; mais nous vous prions de nous le donner aujourd'hui : car si nous ne le recevions pas en cette vie, nous ne pourrions jamais en jouir dans l'autre.

22. Et remettez-nous nos dettes comme nous les remettons à ceux qui nous doivent. Ô ineffable bonté de Dieu, qui, non seulement nous enseigne à prier, à nous rendre agréables à ses yeux, en nous corrigeant de nos défauts et en détruisant les racines de la tristesse et de la colère par l'obligation qu'elle nous impose de toujours prier, mais qui nous donne encore le moyen d'être exaucés, et qui nous ouvre les entrailles de sa miséricorde contre la justice de ses jugements, en nous accordant le pouvoir de tempérer sa sentence et de le forcer à nous pardonner, en pardonnant nous-mêmes aux autres ; lorsque nous disons : Remettez-nous nos dettes comme nous les remettons !

Nous pouvons donc nous confier dans cette prière, et demander le pardon de nos fautes, pourvu qu'en pardonnant les offenses qu'on nous fait, nous ne soyons pas si faciles à l'égard de celles qu'on fait à Dieu. Car souvent nous sommes calmes et insensibles pour les outrages qui s'adressent à Dieu, et qui sont de grands crimes, tandis que nous sommes sévères et inexorables pour la moindre injure qui nous regarde. Celui qui ne pardonne pas à son frère de tout son cœur, n'obtiendra, par sa prière, qu'une condamnation au lieu d'un pardon ; puisqu'il réclame lui-même une plus grande sévérité de son juge : Pardonnez-moi comme je pardonne. Si Dieu écoute sa demande, il se montrera aussi inexorable envers lui qu'il l'a été envers son frère. Si donc nous voulons être traités avec clémence, soyons cléments à l'égard de ceux qui nous ont offensés. Il nous sera pardonné comme nous aurons pardonné.

Quelques-uns, par crainte de se condamner eux mêmes, évitent de réciter à l'église, avec tout le peuple, ce passage du Pater ; ils ne comprennent pas qu'on ne peut apaiser, par de semblables subtilités, le Juge souverain qui a mis dans nos prières mêmes la règle de ses jugements. Il nous a donné le moyen de ne pas le trouver sévère et inexorable envers nous ; c'est de juger nos frères comme nous désirons être jugés nous-mêmes : « Car celui qui ne fait pas miséricorde sera jugé sans miséricorde. » (S. Jacq., II, 13.)

23. Ne nous laissez pas tomber dans la tentation. Ces paroles sont assez difficiles à expliquer ; car si nous demandons à Dieu de ne pas permettre que nous soyons tentés, quelle preuve donnerons-nous de notre constance et de notre vertu ? N'est-il pas dit : « Tout homme qui n'est pas tenté n'est pas éprouvé » (Eccli., XXXIV, 9) ; et encore : « Bienheureux l'homme qui souffre la tentation. » (S. Jacq., I, 12.) Aussi ces paroles : Ne nous laissez pas tomber en tentation, ne veulent pas dire : ne permettez pas que nous ne soyons jamais tentés, mais ne permettez pas que nous soyons vaincus par la tentation. Job a été tenté, mais Dieu ne l'a pas laissé tomber dans la tentation ; car il n'a pas murmuré contre Dieu, et le tentateur n'a pu réussir à le faire blasphémer. Abraham a été tenté, Joseph a été tenté ; mais ni l'un ni l'autre n'a succombé à la tentation, parce qu'aucun d'eux n'a consenti à la tentation du démon.

Enfin la prière se termine par ces mots : Mais délivrez-nous du mal, c'est-à-dire, ne permettez pas que le démon nous tente au delà de nos forces, et avec la tentation, donnez-nous la force d'en sortir et d'en triompher.

24. Vous voyez quel modèle de prière nous a donné celui même qui doit l'exaucer ; il n'y est pas question de richesses, de dignité, de puissance, de force, de la santé du corps et des besoins de la vie. Le Maître de l'éternité n'a pas voulu qu'on lui demandât des choses viles, misérables et passagères ; ce serait faire injure à sa munificence et à sa libéralité infinies que de solliciter ce qui passe, ce qui est méprisable, au lieu des biens éternels. Une semblable prière offenserait plus notre Juge qu'elle ne le fléchirait.

25. La prière que Notre-Seigneur nous a enseignée et recommandée, renferme certainement toute la perfection. Elle élève cependant ceux qui lui sont fidèles à un état supérieur dont nous avons déjà parlé, et elle les conduit à cette prière enflammée que bien peu connaissent, et qu'on ne saurait expliquer, parce qu'elle dépasse les sens de l'homme. Ce n'est pas le son de la voix, le mouvement de la langue, et la réunion des paroles qui la forment ; l'âme éclairée par une lumière céleste n'emploie aucun langage humain, mais elle déborde d'affections, comme une fontaine abondante, et elle s'élève vers Dieu d'une manière ineffable, lui disant tant de choses à la fois qu'elle ne peut les dire et se les rappeler, quand elle revient à elle-même. Notre-Seigneur nous a donné l'exemple de cette prière lorsqu'il se retirait seul sur la montagne (S. Luc, XXII, 39), ou qu'il priait en silence et qu'il arrosait la terre de son sang, dans l'agonie d'une incompréhensible ardeur.

26. Qui pourra expliquer, quelle que soit son expérience, les causes et les différentes origines de ces ardeurs qui embrasent le coeur et lui inspirent des prières si pures et si ferventes ? J'en citerai quelques exemples, si Dieu me permet d'en retrouver le souvenir. Quelquefois le verset d'un psaume que nous récitons, est pour nous l'occasion de cette ardente prière ; quelquefois c'est la voix douce et harmonieuse d'un de nos frères qui nous enflamme. Nous savons qu'une psalmodie grave et régulière a souvent donné de la ferveur aux personnes qui l'entendent. Quelquefois aussi les exhortations et les entretiens d'un saint homme réveillent l'âme abattue et lui inspirent d'ardentes prières. La mort d'un frère ou d'un ami nous remplit de componction, ou le souvenir de notre tiédeur et de nos négligences passées nous jette dans une émotion salutaire. Ainsi, nous devons voir que la grâce de Dieu a une infinité de moyens pour retirer nos âmes de la tiédeur et de la somnolence.

27. Il n'est pas moins difficile d'expliquer de quelle manière différente les sentiments intérieurs de l'âme se manifestent. C'est souvent par une joie ineffable et par des transports spirituels qui ne peuvent se contenir, et qui font arriver, jusqu'aux cellules voisines de nos frères, les signes de notre ravissement. Quelquefois, au contraire, l'âme se renferme dans un profond silence ; l'étonnement où la jette cette illumination subite lui ôte la parole ; tous ses sens sont suspendus, et elle n'a plus, pour élever ses désirs vers Dieu, que des gémissements inénarrables. D'autres fois, le cœur éprouve une componction et une douleur si vives, qu'il n'a, pour se soulager, que l'abondance de ses larmes.

28. L'ABBÉ GERMAIN. J'en ai fait moi-même en partie l'expérience ; car souvent le souvenir de mes fautes fait couler mes larmes, et la visite de Dieu m'inonde alors tellement de cette joie ineffable dont vous nous parlez, que je ne crains pas d'espérer mon pardon. Il me semble que rien ne serait plus heureux que cet état, si nous pouvions nous y mettre volontairement. Mais j'ai beau faire tous mes efforts pour renouveler cette contrition et ces larmes ; j'ai beau me rappeler toutes mes erreurs et toutes mes fautes pour m'exciter à les pleurer, mes yeux restent secs comme la pierre, et je ne puis en tirer une larme. Autant je suis heureux quand je puis pleurer abondamment, autant je souffre quand je ne puis le faire comme je le désire.

29. L'ABBÉ ISAAC. Toutes les larmes ne viennent pas du même sentiment et de la même vertu. On pleure quelquefois, lorsque l'épine du péché déchire notre âme et nous fait dire : « J'ai souffert dans mes gémissements ; je laverai toutes les nuits mon lit de mes larmes, je l'arroserai de mes pleurs » (Ps. VI, 7) ; et encore : « Versez jour et nuit des torrents de larmes ; ne prenez aucun repos, et que la prunelle de vos yeux ne se tarisse pas. » (Thren., II, 18.) On pleure aussi en contemplant les biens éternels, et en désirant la gloire qui nous est réservée. Dans l'attente de cette joie, de ce bonheur ineffable, nos yeux deviennent comme deux fontaines de larmes, et notre âme, altérée de Dieu, qui est l'eau vive, s'écrie : « Quand arriverai-je, quand paraîtrai-je en la présence de Dieu. Je me suis nourri de larmes, la nuit et le jour. » (Ps. XLI, 4.) Elle gémit sans cesse en disant : « Hélas! que mon pèlerinage se prolonge, et depuis combien de temps je suis exilée. » (Ps. CXIX, 5.) Quelquefois ce n'est pas le remords de la conscience qui fait pleurer, mais la crainte de l'enfer et la pensée du terrible jugement. Le Prophète s'écrie alors épouvanté : « Seigneur, n'entrez pas en jugement avec votre serviteur, car aucun vivant ne sera justifié en votre présence. » (Ps. CXLII, 2.) On pleure encore quelquefois non sur ses propres fautes, mais sur l'endurcissement et les péchés des autres. Samuel pleurait sur Saül  ; Notre-Seigneur répandait des larmes sur Jérusalem, comme Jérémie qui avait dit : « Qui donnera de l'eau à ma tête et une fontaine à mes yeux ? et je pleurerai, nuit et jour, les morts de la fille de mon peuple. » (Jér., IX, 1.) Ce sont ces larmes dont parle le Psalmiste : « Je mangeais la cendre comme le pain, et je mêlais mes larmes à mon breuvage. » (Ps. CI, 10.)

Ces larmes sont différentes des larmes du Psalmiste, dans le VIe psaume ; au lieu d'être celles d'une personne pénitente, ce sont celles du juste au milieu des misères de cette vie et des tristesses de ce monde. Non seulement le texte, mais le titre du psaume, le prouve : Prière du pauvre affligé qui répand sa prière devant Dieu  ; et cette prière est celle du pauvre dont parle l'Évangile : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient. » (S. Matth., V, 3.) Combien peu ressemblent à ces larmes, celles qu'on tire avec peine d'un cœur  desséché. Il ne faut pas cependant les croire inutiles ; car elles montrent une bonne disposition, dans ceux surtout qui ne possèdent pas la science parfaite et qui ne sont pas encore purifiés de leurs fautes passées ou présentes.

 

SUITE

 

 

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 14:56

 

 

30. Cependant ceux qui se sont déjà attachés à la vertu ne doivent pas rechercher ces larmes qui coulent avec tant de peine et qui viennent seulement de l'homme extérieur ; car, lors même qu'ils réussiraient à les répandre, elles n'ont aucun rapport avec cette abondance de larmes que Dieu donne tout à coup. Ces efforts ne font que distraire et abattre l'âme qui prie ; elle ne peut s'élever à cette contemplation de Dieu, qui la fixerait en sa présence, et elle retombe sur elle-même, pour n'obtenir que quelques pauvres larmes stériles.

31. Pour vous faire comprendre la véritable prière, je ne vous parlerai pas moi-même ; je laisserai parler le bienheureux Antoine, que nous avons vu souvent si absorbé dans la prière, que le soleil le surprenait dans son extase, et nous l'avons entendu s'écrier : « Ô soleil, pourquoi m'arrêter ? Tu ne te lèves que pour m'ôter la clarté de la lumière véritable. »

 Ce saint homme disait de la prière cette parole surhumaine et céleste : « Il n'y a pas de prière parfaite si le religieux s'aperçoit lui-même qu'il prie. » Nous oserons, malgré notre faiblesse, ajouter quelque chose à cette parole admirable, et nous indiquerons, d'après notre expérience, les moyens de reconnaître que Dieu nous a exaucés.

32. Si, quand nous prions, nous ne ressentons aucune hésitation, aucun doute, si nous croyons sentir que nous sommes exaucés, soyons persuadés que nos prières ont réussi auprès de Dieu. Plus nous croirons que Dieu nous regarde et nous écoute, plus nous mériterons d'obtenir ce que nous demandons ; car Notre-Seigneur est fidèle dans ses promesses, et il a dit : « Tout ce que vous demanderez dans votre prière, croyez que vous le recevrez, et vous l'obtiendrez. » (S. Marc, XI, 24.) 

33. L'ABBÉ GERMAIN. Cette persuasion qu'on sera exaucé ne peut venir que d'une grande pureté de conscience ; mais nous qui avons encore le cœur déchiré par les épines du péché, pouvons-nous espérer que Dieu écoutera nos prières, lorsque nous n'avons, pour les appuyer, aucun mérite ?

34. L'ABBÉ ISAAC. L'Évangile et les prophètes nous apprennent les différentes causes qui font exaucer nos prières, selon les différentes dispositions de l'âme. Vous avez un moyen d'être exaucés, en vous réunissant pour prier, selon cette parole du Sauveur : « Si deux d'entre vous s'unissent sur la terre, tout ce qu'ils demanderont, mon Père qui est au ciel le leur accordera. » (S. Matth., XVIII, 19.) Vous avez un autre moyen, dans la plénitude de la foi, qui est comparée au grain de sénevé : « Si vous avez, est-il dit, de la foi comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : Allez là, et elle ira, et rien ne vous sera impossible. » (S. Matth., XVII, 19.) Vous en avez un autre dans la persévérance de votre prière, qui doit aller, selon Notre-Seigneur, jusqu'à l'importunité : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si ce n'est pas par affection, ce sera à cause de son importunité, qu'il se lèvera et lui donnera ce dont il aura besoin. » (S. Luc, XI, 8.) Vous avez le moyen de l'aumône: « Renfermez votre aumône dans le cœur du pauvre, et elle priera pour vous au jour de la tribulation. » (Eccli., XXIX, 15.) Le changement de vie et les œuvres de miséricorde vous feront aussi exaucer : « Brisez les chaînes de l'impiété ; ôtez les fardeaux qui accablent » (Isaïe, LVIII, 6)  ; et le Prophète ajoute, après avoir parlé de la stérilité d'un jeûne inutile : « Alors vous invoquerez le Seigneur, et le Seigneur vous exaucera ; vous crierez, et il dira : Me voici.» (Ibid., 9.) Quelquefois l'excès de la tribulation vous fera exaucer : « J'ai crié vers le Seigneur, lorsque j'étais dans l'affliction, et il m'a exaucé » (Ps. CXIX,1)  ; et encore : « N'affligez pas l'étranger, car s'il crie vers moi, je l'exaucerai parce que je suis plein de miséricorde. » (Exod., XXII, 27.)

Vous voyez qu'il y a beaucoup de manières de mériter la grâce d'être exaucé, et personne ne doit désespérer d'obtenir les biens véritables et éternels. Car si la vue de nos misères nous persuade que nous ne sommes pas dans les conditions dont nous venons de parler, si nous ne pouvons nous unir à quelqu'un, avoir de la foi gros comme un grain de sénevé, et faire les œuvres de miséricorde qu'indique le Prophète, nous pouvons recourir à cette importunité qui est possible à tous et qui suffit pour obtenir de Dieu tout ce que nous lui demandons. Il faut donc persévérer dans la prière, sans hésitation, avec une pleine confiance, et ne jamais douter que nous n'obtenions tout ce qui sera conforme au bon plaisir de Dieu. Car Dieu lui-même, dans son désir de nous accorder les biens célestes et éternels, nous exhorte à lui faire violence par nos importunités, qu'il ne méprise pas, qu'il ne repousse pas, mais qu'il loue, au contraire, et qu'il réclame, promettant d'écouter avec bonté ceux qui espèrent avec persévérance : « Demandez, et vous recevrez ; cherchez, et vous trouverez  ; frappez, et il vous sera ouvert ; car celui qui demande reçoit, celui qui cherche trouve, et il est ouvert à celui qui frappe » (S. Luc, XI, 9) ; et encore : « Tout ce que vous demanderez dans la prière avec confiance, vous le recevrez, et rien ne vous sera impossible. » (S. Matth., XXI, 22.)

Si donc toutes les autres choses qui pourraient nous faire exaucer nous manquent, usons du moins de celte importunité qui ne demande pas de mérite et de grands efforts, et qui dépend seulement de la volonté. Mais il est certain que celui qui doute d'être exaucé ne sera pas exaucé. Prions donc sans jamais nous lasser, à l'exemple du prophète Daniel, qui fut écouté de Dieu dès le premier jour, et qui n'obtint ce qu'il demandait que vingt et un jours après. (Daniel, X, 13.) Nous ne devons donc pas cesser de prier avec ferveur, quoique Dieu paraisse être lent à nous exaucer. Ces retards peuvent être une disposition de la Providence, ou l'ange que Dieu avait chargé de nous apporter ses grâces, a rencontré la résistance du démon, et il ne peut accomplir son message, s'il nous trouve refroidis dans notre prière (1). C'est ce qui serait arrivé certainement au Prophète, si sa vertu incomparable ne l'avait pas fait persévérer dans ses prières pendant vingt et un jours.

Ne nous laissons pas aller au découragement, lorsque nous sentons que notre prière n'est pas exaucée, et ne doutons pas de la promesse de Dieu qui a dit : « Tout ce que vous demanderez avec confiance dans la prière, vous le recevrez. » (S. Matth., XXI, 22.) Il ne faut pas rejeter cette parole de l'évangéliste saint Jean, qui tranche toute difficulté à ce sujet : « Voici la confiance que nous avons en Dieu : tout ce que nous lui demanderons de conforme à sa volonté, nous l'obtiendrons. » (S. Jean, V, 14.)

Il veut donc que nous n'ayons une entière confiance dans nos prières, que quand elles ont pour règle sa volonté et non pas notre bien-être et notre consolation temporelle. C'est ce que nous disons nous-mêmes dans (1) La résistance du démon ne peut arrêter l'action des bons anges auprès de nous que par notre complicité. L'Oraison dominicale : « Que votre volonté soit faite et non la nôtre. » Si nous nous rappelons ce que dit l'Apôtre : « Nous ne savons ce qu'il faut demander et comment il faut demander », nous comprendrons que souvent nous demandons des choses contraires à notre salut, et que Dieu, qui voit bien mieux que nous ce qui nous est utile, nous fait une grande grâce en nous les refusant. Il en fut certainement ainsi pour l'Apôtre des nations, qui demandait d'être délivré de cet ange de Satan, auquel Dieu permettait, pour son bien, de l'insulter : « Par trois fois, dit-il, j'ai demandé au Seigneur de l'éloigner de moi, il m'a été répondu : Ma grâce te suffit ; car la vertu se perfectionne dans la faiblesse. » (I Cor., XII, 9.) Notre-Seigneur, revêtu de notre humanité, a voulu nous donner en cela l'exemple, comme il l'avait fait pour le reste. Il disait dans sa prière : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ; cependant qu'il soit fait, non pas selon ma volonté, mais selon la vôtre (S. Matth., XXVl, 39)  ; et ainsi sa volonté ne différait en rien de la volonté de son Père, « car il était venu sauver ce qui avait péri (S. Matth., XVIII, 11) et donner sa vie pour la rédemption d'un grand nombre. » (S. Matth., XX, 18.) Il avait dit lui-même : « Personne ne m'ôte la vie, c'est moi qui la quitte volontairement ; j'ai le pouvoir de la quitter, et j'ai aussi le pouvoir de la reprendre. » (S. Jean, X, 17.)

David exprime cette union intime des volontés du Fils et du Père : « C'est votre volonté, mon Dieu, que j'ai voulu faire.» (Ps. XXXIX, 9.) Il est dit du Père : « Dieu a tellement aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique » (S. Jean, III, 16)  ; et il est écrit du Fils : « Il s'est livré lui-même pour nos péchés. » (Galat., I, 4.) Il est encore dit du Père : « Il n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous » (Rom., VII, 32), et du Fils : « Il s'est offert parce qu'il l'a voulu. » (Isaïe, LIII, 7.) La volonté du Père et du Fils est donc en toute chose la même, et les deux volontés se sont également accordées dans le mystère de la Résurrection  ; car l'Apôtre dit que le Père a ressuscité le corps de Jésus Christ, » et c'est Dieu le Père qui a ressuscité son Fils d'entre les morts» (Gal., I, 1)  ; et le Fils a déclaré qu'il relèverait le temple de son corps : « Détruisez le temple, a-t-il dit, et je le rétablirai en trois jours. » (S. Jean, II, 19.)

Suivons donc l'exemple de Notre-Seigneur et terminons toutes nos prières en disant : « Cependant, qu'il soit fait, non pas selon ma volonté, mais selon la vôtre.» C'est ce que rappellent les trois inclinations que font les religieux, en achevant ensemble leurs prières. Celui qui n'y pense pas ne saurait en comprendre le sens.

35. Un des préceptes évangéliques qu'il faut observer avec le plus de soin, « c'est, avant tout, d'entrer dans sa chambre, de fermer sa porte pour prier notre Père en secret. » (S. Matth., VI, 6.) Voici le moyen d'accomplir ce commandement : Nous prions dans notre chambre, lorsque nous bannissons de notre cœur le bruit de nos pensées et de nos inquiétudes, pour offrir à Dieu nos prières dans le secret de l'amour. Nous fermons notre porte, lorsque nous fermons nos lèvres, pour prier en silence Celui qui écoute le cœur plus que les paroles. Nous prions en secret, lorsque nous exposons à Dieu nos demandes, de tout notre cœur, de toute notre âme, sans que notre ennemi puisse même reconnaître ce que nous lui demandons ; car nous devons prier en silence, non seulement pour ne pas distraire nos frères présents, par nos soupirs et nos cris, et les empêcher eux-mêmes de prier, mais encore pour cacher nos intentions aux démons, qui nous attaquent surtout pendant la prière. C'est ainsi que nous accomplirons ce précepte : « Fermez votre bouche, et gardez-vous de celle qui dort sur votre sein. » (Michée, VII, 5.)

36. Ainsi nous devons faire des prières courtes, mais fréquentes, de peur que, si elles étaient longues, l'ennemi n'eût le temps de jeter quelques distractions dans notre cœur. C'est là le vrai sacrifice : « Un cœur contrit est le sacrifice agréable à Dieu » (Ps. L, 19)  ; c'est l'oblation salutaire, l'offrande pure, le sacrifice de justice et de louange, l'hostie véritable et grasse, la moelle de l'holocauste (Ps. LXV,15), qu'offre un cœur contrit et humilié. Si nous prions avec cette ferveur et cette disposition d'esprit, nous pourrons bien dire avec David : « Que ma prière monte en votre présence, comme l'encens, et que mes mains s'élèvent comme le sacrifice du soir. » (Ps. CXL, 2.) C'est le sacrifice que l'heure et l'approche de la nuit nous invitent à offrir. Il semble à notre faiblesse que nous avons parlé longtemps et dit beaucoup de choses, et cependant c'est bien peu, si nous considérons la grandeur et la difficulté du sujet.

Les saintes instructions du vénérable abbé nous ravirent sans nous rassasier. Après avoir célébré les vêpres et pris quelque repos, nous le conjurâmes, dès que parut le jour, de traiter plus complètement encore le même sujet. Nous prîmes ensuite congé de lui, tout joyeux de ce qu'il nous avait dit, et de ce qu'il avait promis de nous dire. Il nous avait bien démontré l'excellence de la prière, mais il ne nous avait pas assez expliqué l'ordre et les dispositions nécessaires pour acquérir et conserver la persévérance dans la prière.

  

DIXIÈME CONFÉRENCE DE CASSIEN AVEC L'ABBÉ ISAAC : DE LA PRIÈRE 

 

Moyens d'arriver à la perfection de la prière. — Pureté de Pâme. — Se séparer des choses matérielles et sensibles. — S'unir à Jésus–Christ. — Commencer par les choses les plus faciles. — Beauté de ce verset : Mon Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. — Préparation par la pauvreté d'esprit, les veilles, la méditation, le travail des mains.

 

1. Je suis obligé de rapporter ici une chose qui semble faire tache clans la vie si sublime des solitaires, que je me suis efforcé, avec la grâce de Dieu, d'exposer ailleurs du mieux qu'il m'a été possible (1). Je n'hésite pas à le faire dans l'espoir qu'il en sortira un grand enseignement pour les personnes simples qui liront le passage de la Genèse où il est question de l'image et ressemblance divine. (Gen., I, 11.) L'intelligence de ce texte est nécessaire pour ne pas tomber dans un grossier blasphème, et pour ne pas nier le fondement même de la foi catholique.

(1) Dans le livre des Institutions, autre ouvrage de Cassien.

2. En Égypte, il existe une ancienne coutume ; après l'Épiphanie, que les prêtres de la province appellent la fête du baptême de Notre-Seigneur ou de sa naissance, selon la chair, car ils ne célèbrent pas séparément ces deux mystères, comme le font les Églises d'Occident, le patriarche d'Alexandrie envoie, par toute l'Égypte, des lettres qui indiquent le commencement du carême et le jour de Pâques, non seulement à toutes les villes, niais encore à tous les monastères. Il arriva donc, d'après cette coutume, que peu de jours après la conférence que nous avions eue avec l'abbé Isaac, l'évêque d'Alexandrie, Théophile, envoya des lettres publiques où, en annonçant la fête pascale, il discutait et réfutait longuement l'absurde hérésie des anthropomorphites (1). La plupart des solitaires d'Égypte, dont la simplicité avait été surprise par l'erreur, attaquèrent presque tous l'écrit du patriarche, et la plupart des anciens résolurent de se séparer de lui, comme d'un homme qui faussait la sainte Écriture, en niant que Dieu eût une forme humaine, tandis que la Genèse dit positivement qu'Adam fut créé à sa ressemblance.

 (1) Ces hérétiques attribuaient à Dieu une forme humaine, en interprétant mal quelques passages de l'Écriture.

Enfin les solitaires qui habitaient le désert de Schethé, et qui surpassaient en science et en perfection ceux qui habitaient les monastères de l'Égypte, rejetèrent tous cette lettre ; il n'y eut que l'abbé Paphnuce, prêtre de notre congrégation, qui l'accepta, et aucun des prêtres qui présidaient aux trois Églises du désert ne permit qu'on la lût ou qu'on la récitât dans leurs assemblées.

3. Parmi ces solitaires, tombés dans cette erreur, se trouvait un abbé nommé Sérapion, consommé dans toutes les vertus, et recommandable par l'austérité de sa vie. Son ignorance sur ce point de doctrine nuisait d'autant plus à ses frères, qu'il les surpassait presque tous par son mérite et son expérience. Le saint prêtre Paphnuce chercha souvent, par ses exhortations, à le ramener à la foi véritable, sans pouvoir réussir, parce que cette doctrine lui semblait une doctrine nouvelle, contraire à la tradition. Sur ces entrefaites, arriva de la Cappadoce, pour visiter les solitaires, le diacre Photin, qui était très savant. Le bienheureux Paphnuce le reçut avec une grande affection, et pour bien établir la vérité contenue dans les lettres de Théophile, il le pria d'expliquer, en présence de tous les frères, comment les Églises d'Orient interprétaient le passage de la Genèse : « Faisons l'homme à notre image et ressemblance. » Le saint diacre montra que tous les évêques de ces Églises ne prenaient pas le passage à la lettre, mais qu'ils attachaient un sens spirituel à cette image et ressemblance divine. Il prouva clairement, et par des textes nombreux de l'Écriture, qu'il était impossible d'admettre que la majesté infinie, incompréhensible et invisible de Dieu fût limitée, circonscrite par quelque chose rappelant la forme humaine, parce que sa nature était simple, immatérielle, incorporelle, et que l'œil ne pouvait pas plus la saisir que l'esprit la comprendre. Le bon vieillard, vaincu par des démonstrations si savantes, revint aux croyances de la tradition catholique.

L'abbé Paphnuce ressentit une grande joie de ce changement, et nous fûmes tous heureux de voir que Dieu n'avait pas permis qu'un homme, vieilli dans les austérités et la pratique de toutes les vertus, persévérât, par simplicité et par ignorance, dans une croyance si contraire à la foi ; et nous nous levâmes pour lui offrir de publiques actions de grâces. Pendant notre prière, le bon vieillard, confus de voir se dissiper toutes les images qu'il se formait de Dieu, s'abandonnait, en priant, aux gémissements et aux larmes, et se prosternait à terre en criant : « Hélas ! que je suis malheureux ! ils m'ont enlevé mon Dieu. Je n'ai plus rien pour me fixer  ; je ne connais plus maintenant Celui que je dois adorer et supplier. » Cet événement nous troubla, surtout en nous rappelant ce qu'il avait dit dans notre dernière conférence ; nous allâmes trouver l'abbé Isaac, et dès que nous l'aperçûmes, nous lui parlâmes en ces termes :

4. Mon Père, les choses nouvelles et intéressantes que vous nous avez dites dans votre conférence sur la prière, nous engageaient bien à tout quitter pour revenir profiter de votre expérience  ; mais nous y sommes encore portés davantage, en voyant l'erreur grossière où nous pensons que les ruses de l'ennemi ont fait tomber l'abbé Sérapion. Nous sommes vraiment consternés, en considérant que tant de travaux, tant de peines, admirablement supportés dans le désert, pendant cinquante ans, pouvaient être perdus à cause de son ignorance, et qu'il était même exposé à une mort éternelle. Nous désirons savoir, d'abord, pourquoi il est tombé dans une si grave erreur  ; et nous vous supplions de nous apprendre ensuite le. moyen d'arriver à cette prière, dont vous nous avez déjà si parfaitement entretenus. Cette admirable conférence nous a frappé l'esprit ; mais elle ne nous a pas indiqué les moyens de pratiquer ce que vous nous avez enseigné.

5. L'ABBÉ ISAAC. Il n'est pas étonnant qu'un homme fort simple, qui n'a rien appris sur la substance et la nature divine, soit resté par ignorance et par habitude dans son ancienne erreur ; car, à vous parler franchement, je ne pense pas, comme vous, qu'il ait été trompé par le démon depuis sa conversion, mais qu'il a seulement continué à suivre les données du paganisme qui adore les démons sous une forme humaine. Beaucoup croient ainsi, par habitude, qu'il faut adorer sous la forme d'une image la majesté incompréhensible et infinie de Dieu, bien persuadés qu'ils ne pourront jamais fixer leurs pensées, et bien faire leurs prières, s'ils n'ont pas toujours dans leur esprit et devant les yeux une image à laquelle ils offrent leurs supplications. C'est l'erreur que l'Apôtre condamne, en disant « Ils ont changé la gloire incorruptible de Dieu en la ressemblance de l'image de l'homme corruptible. » (Rom., I, 23.) Jérémie dit aussi : « Mon peuple a changé sa gloire en une idole. » (Jér., II, 11.)

 

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 14:54

 

 

Quoique cette erreur ait pour beaucoup l'origine que nous venons de dire, d'autres, cependant, la partagent sans avoir jamais été souillés des superstitions païennes  ; c'est qu'ils interprètent mal ce passage de la Genèse : « Faisons l'homme à notre image et ressemblance. » Leur ignorance et leur simplicité les font tomber dans l'hérésie des anthropomorphites, qui soutiennent avec une coupable opiniâtreté que la substance simple et infinie de la Divinité a une forme et une figure humaine. Celui qui sera instruit des dogmes catholiques détestera cette doctrine païenne, et pour prier saintement, non seulement il ne donnera à la Divinité aucune forme corporelle, ce qui serait un blasphème, mais encore il effacera de son esprit l'idée de toute action et de toute parole capable d'altérer la vérité.

6. Je vous ai dit, dans notre dernière conférence, que l'âme s'élevait dans la prière selon le degré de sa pureté. Plus elle s'éloigne de la vue des choses matérielles et terrestres, plus elle se purifie et voit intérieurement Jésus-Christ dans les abaissements de sa vie ou dans la majesté de sa gloire. Celui-là ne pourra voir Jésus-Christ dans toute sa puissance, s'il est encore faible comme les Juifs, et il ne dira pas avec l'Apôtre : « Si nous avons connu le Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus ainsi maintenant. » (II Cor., V, 16.) Ceux-là seulement contemplent la Divinité d'un oeil très pur, qui s'éloignent des œuvres et des pensées basses et terrestres, pour monter avec lui sur la montagne élevée de la solitude, où, libres du tumulte des passions et affranchis de tous les vices, ils contemplent à la clarté de leur foi et du haut de leur vertu la gloire et la beauté de son visage, que méritent de voir ceux qui ont le cœur pur.

Jésus, du reste, se laisse voir aussi par ceux qui demeurent dans les villes et dans les bourgs, c'est-à-dire, par ceux qui restent parmi les hommes et dans la vie active ; mais ce n'est pas avec cette clarté dont jouissent ceux qui peuvent monter avec lui sur la montagne des vertus, comme saint Pierre, saint Jacques et saint Jean. (S. Matth., XVII.) C'est ainsi qu'il apparut à Moïse dans la solitude (Exod., III), et qu'il parla à Élie. (Vulgate, III Rois, XVII, XIX.) Notre-Seigneur a voulu nous donner lui-même l'exemple de cette pureté parfaite, et quoiqu'il fût la source inaltérable de toute sainteté, et qu'il n'eût pas besoin de se retirer dans la solitude pour acquérir cette pureté, puisqu'il ne pouvait contracter aucune souillure du commerce des hommes, qu'il purifie et qu'il sanctifie, au contraire, il se retira cependant seul sur la montagne pour prier (S. Matth., XIV, 23), nous enseignant, par cette retraite, à nous séparer, comme lui, de l'embarras des affaires et du bruit de la foule, si nous voulons nous entretenir avec Dieu de toute notre âme et de tout notre cœur. Nous jouirons ainsi dès cette vie, à un certain degré, de cette béatitude promise aux saints dans le ciel  ; car Dieu nous sera tout en toutes choses. (I Cor., XV, 28.)

7. Alors s'accomplira parfaitement en nous cette prière, que le Sauveur adressait à son Père pour ses disciples : « Que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux, et qu'ils soient en nous. Qu'ils soient tous unis ; comme vous, mon Père, vous êtes en moi et moi en vous, qu'ils soient eux-mêmes en nous. » (S. Jean, XVII, 21.)

Cette prière de Notre-Seigneur ne peut manquer de s'accomplir, quand nous l'aimerons comme il nous aime. Et cela se fera lorsque tout ce que nous aimerons, tout ce que nous désirerons, tout ce que nous étudierons, rechercherons, penserons, verrons, dirons, espérerons, sera Dieu et Dieu seul, et que cette unité du Père avec le Fils, et du Fils avec le Père, pénétrera tellement notre esprit et notre cœur, que la charité, qui nous unit à lui, sera continuelle et inaltérable comme celle qu'il a pour nous. En demeurant ainsi unis à lui, Dieu sera notre espérance, notre pensée, notre parole  ; nous arriverons à cet état que Notre-Seigneur nous souhaitait dans sa prière : « Qu'ils soient tous un, comme nous le sommes nous-mêmes. Que je sois en eux, comme vous êtes en moi, et qu'ils soient ainsi consommés dans l'unité. » (S. Jean, XVII, 21.) C'est là le but que doit se proposer un religieux ; c'est vers cette image de la béatitude éternelle qu'il doit tendre, afin de mériter, de goûter dans le vase fragile de son corps, les prémices, les arrhes de ce bonheur, de cette gloire qui l'attendent au ciel. Oui, la véritable perfection pour l'âme est de se dépouiller de tout ce qui est charnel, pour s'élever de plus en plus vers les choses célestes, jusqu'à ce que toute sa vie, tous les mouvements de son coeur deviennent une continuelle prière.

8. L'ABBÉ GERMAIN. Votre première conférence nous avait étonnés, et nous en avions désiré une autre ; mais celle-ci nous étonne davantage. Plus vos enseignements nous donnent le désir de cette heureuse perfection, plus nous nous sentons découragés, parce que nous ignorons les moyens d'atteindre cet état sublime. Permettez-nous donc de vous exposer les pensées qui nous viennent, lorsque nous nous renfermons dans nos cellules pour prier. Vous nous écouterez avec patience, parce que nous savons que votre vertu ne s'offense pas de la folie des faibles, et qu'il leur est bon de se montrer à vous, afin que vous puissiez les corriger de leurs défauts. Il nous semble que dans tout art, dans toute profession, il est nécessaire, pour atteindre la perfection, de commencer par des choses très simples et très faciles, afin que ces premiers essais soient comme un lait nourrissant qui fortifie peu à peu, et permettent de s'élever graduellement des petites choses aux grandes. Les principes les plus élémentaires d'une profession en facilitent les débuts, et font arriver nécessairement et sans peine au plus haut degré de la perfection. Un enfant ne pourrait jamais prononcer les syllabes, s'il ne connaissait d'abord les lettres. Comment lirait-il couramment, s'il savait à peine assembler les mots ? Comment apprendrait-il la rhétorique et la philosophie, s'il ignorait les règles de la grammaire ? De même dans cet art sublime qui nous apprend à nous unir à Dieu, il y a certainement des principes qui servent de fondements solides pour élever l'édifice de notre perfection. Il nous semble que ces principes consistent d'abord dans le souvenir et la pensée de Dieu, et ensuite dans le moyen de fixer en nous ce souvenir et cette pensée. N'est-ce pas là toute la perfection ? C'est pourquoi nous désirons connaître ce moyen de concevoir Dieu, de le retenir en nous, afin que, si sa pensée nous échappe quelquefois, nous puissions promptement la rappeler et la ressaisir sans difficulté ; car il arrive souvent, qu'après nous être égarés dans nos prières, nous revenons à nous, comme si nous sortions d'un profond sommeil, et nous cherchons à ressusciter en nous cette pensée de Dieu que nous avons perdue. Nous nous fatiguons avant de l'avoir retrouvée, et notre attention se relâche bientôt sans avoir pu réussir. Il est évident que nous tombons dans cette confusion, parce que nous n'avons pas quelque chose de fixe, d'invariable qui puisse rappeler notre esprit de tous ses égarements, et le ramener, après bien des tempêtes, au port de la paix. Notre âme souffre de son ignorance et de ces difficultés ; elle va d'objet en objet, comme une personne ivre, recevant de tous les côtés des impressions différentes, et n'ayant de bonnes pensées qu'au hasard, sans savoir comment elles viennent et comment elles disparaissent.

9. L'ABBÉ ISAAC. La demande si précise et si spirituelle que vous me faites, est une preuve que vous n'êtes pas éloigné de cette pureté ; personne ne pourrait, je ne dis pas comprendre ce sujet, mais seulement en exposer les difficultés, sans avoir fait beaucoup d'efforts pour les pénétrer. Il faut avoir longtemps vécu saintement, et acquis de l'expérience pour désirer ainsi cette pureté et frapper à la porte de son sanctuaire. Je vois que vous ne vous êtes pas contentés d'arriver au seuil de la prière véritable, mais que vous en avez pénétré et touché les mystères ; que vous les possédez même à un certain degré. Aussi j'espère que je n'aurai pas beaucoup de peine, avec la grâce de Dieu, à vous faire entrer plus avant, et que vous saisirez sans peine les choses que j'ai à vous expliquer. On est bien prêt de connaître, quand on sait ce qu'il faut chercher, et la science n'est pas éloignée de celui qui commence à comprendre tout ce qu'il ignore. Je ne crains pas d'encourir le reproche d'indiscrétion ou de légèreté, en vous exposant ce que je vous avais caché, dans notre dernière conférence, sur la perfection de la prière ; car au point où vous êtes arrivés, la grâce de Dieu pourrait très bien tout vous apprendre, sans mon intermédiaire.

10. Vous avez fait une très juste comparaison en parlant de l'instruction des enfants, qui ne peuvent recevoir les premiers enseignements, lire et écrire couramment, s'ils n'étudient d'abord la forme des lettres, et s'ils ne s'exercent pas longtemps et avec soin à les reproduire. Il en est de même pour la science spirituelle que vous désirez acquérir : il faut avoir un modèle que vous puissiez regarder sans cesse, méditer et vous approprier de manière à vous élever peu à peu à des pensées plus parfaites. Voici cette règle que vous cherchez, cette formule de la prière, que tout religieux qui désire se souvenir continuellement de Dieu, doit s'accoutumer à méditer sans cesse dans son cœur, en en bannissant toute autre pensée ; car il ne pourra jamais la retenir s'il ne s'affranchit de toute inquiétude et de tous soins corporels. C'est un secret que nous ont laissé quelques-uns de nos anciens Pères, et que nous ne disons qu'au petit nombre de personnes qui le désirent avec ardeur.

Cette formule qui vous rappellera toujours Dieu, et dont vous ne devez jamais vous séparer, est celle-ci : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. Deus, in adjutorium meum intende : Domine, ad adjuvandum me festina (Psaumes, LXIX, 2). » Ce verset, choisi dans toute l'Écriture, renferme tous les sentiments que peut concevoir la nature humaine ; il convient parfaitement à tous les états et à toutes les tentations. On y trouve l'invocation de Dieu contre tous les dangers, l'humilité d'une sincère confession, la vigilance de la sollicitude et de la crainte, la considération de notre faiblesse, l'espérance d'être exaucé, la confiance en un secours présent et certain ; car celui qui invoque son protecteur est toujours certain de sa présence. On y trouve l'ardeur de l'amour et de la charité, la vigilance contre les piéges qui nous environnent et contre les ennemis qui nous attaquent nuit et jour, et l'âme confesse qu'elle ne peut en triompher sans le secours de son défenseur. Ce verset, pour ceux que les démons tourmentent, est un rempart inexpugnable, une cuirasse impénétrable, un bouclier qui nous couvrira toujours lorsque la paresse, l'ennui, la tristesse, le découragement nous accablent ; il nous empêche de désespérer de notre salut, en nous montrant Celui. que nous invoquons présent à nos combats et entendant nos supplications.

Lorsque les joies spirituelles inondent notre cœur, il nous avertit de ne pas nous élever et nous enorgueillir de ce bonheur que nous ne pourrions conserver sans la protection de Dieu, dont nous implorons sans cesse le prompt secours. Ainsi, dans quelque état que nous nous trouvions, ce verset nous sera toujours utile et nécessaire. Celui qui désire être secouru toujours et en toute chose, confesse qu'il a besoin de Dieu dans la prospérité comme dans le malheur ; car Dieu seul peut le tirer de la peine ou le conserver dans la joie, et, sans son secours, la faiblesse humaine succomberait de toute manière. Si je suis tenté de gourmandise, je désirerai des aliments que le désert ne connaît pas  ; et, dans la plus affreuse solitude, je sentirai d'odeur des mets qu'on sert sur la table des rois ; je serai entraîné malgré moi à en souhaiter de semblables. C'est l'occasion de dire : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Je serai tenté d'avancer l'heure du repas, ou j'éprouverai un violent désir d'augmenter la quantité ordinaire de ma nourriture ; je dois dire en gémissant : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Les révoltes de la chair m'obligeront à des jeûnes plus rigoureux, mais la faiblesse de mon estomac et l'état de ma santé m'arrêteront ; pour obtenir de pouvoir jeûner ou d'apaiser sans ce moyen les ardeurs de la concupiscence, je recourrai à la prière : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » En me mettant à table, à l'heure accoutumée, j'aurai horreur du pain et je voudrai pouvoir me passer de nourriture  ; je dirai encore en soupirant : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. »

Lorsque je voudrai, par la lecture, fixer mon attention et mon cœur, le mal de tète m'en empêchera  ; ou dès la neuvième heure le sommeil m'envahira et me fera pencher sur mon livre, je serai porté à cesser ou à prévenir l'heure du repos, et la pesanteur de mes yeux me fera entre-couper la récitation des psaumes et de l'office, je crierai encore: « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Quelquefois, au contraire, le sommeil fuira mes yeux, et le démon, pour me fatiguer, prolongera mes veilles, et m'ôtera, pendant la nuit, toute espèce de repos  ; je prierai alors et je dirai en soupirant : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Je lutterai contre les vices et les tentations de la chair, qui tâchent de me séduire au milieu de mon sommeil. Que faire pour empêcher la flamme étrangère de consumer les fleurs odorantes de la chasteté, si ce n'est de crier : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous vous de me secourir. » Si les mouvements de la concupiscence sont apaisés, comment conserver cet état, ou plutôt cette grâce que la bonté de Dieu m'accorde ? je dirai avec ferveur : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » La colère, l'avarice, la tristesse me tourmentent  ; je perds cette douceur que je cherchais et que j'aimais tant, et je deviens amer comme le fiel, agité comme la tempête  ; je crierai en gémissant : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » 

Quelquefois l'orgueil, la vaine gloire me travailleront, et je ressentirai une secrète complaisance en voyant la négligence et la tiédeur des autres  ; je combattrai les suggestions dangereuses de l'ennemi, en disant de toute la conviction de mon cœur : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Lorsque j'aurai vaincu l'orgueil et obtenu par la componction la grâce de l'humilité et de la simplicité, pour empêcher l'orgueil de revenir, et la main du pécheur de m'ébranler (Ps. XXXV, 12) ; pour que la joie de la victoire ne me cause pas une défaite plus honteuse, je crierai de toutes mes forces : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Mes distractions seront continuelles, infinies  ; je souffrirai de la légèreté de mon pauvre cœur, je ne pourrai retenir l'égarement de mes pensées, et toute ma prière sera traversée par les rêves et les fantômes de mon imagination, sans que je puisse écarter ce souvenir de mes paroles et de mes actions. Je me sentirai dans une stérilité, une aridité si grande, qu'il me sera impossible d'exciter en moi le moindre mouvement vers Dieu. Pour me délivrer de ces ténèbres de mon âme, que ne peuvent dissiper mes soupirs et mes larmes, je crierai encore : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Je rentrerai, au contraire, dans la possession de mon âme et dans la stabilité de mes pensées  ; mon cœur sera inondé d'une joie ineffable, et la visite de l'Esprit-Saint me donnera des lumières surabondantes, et me fera pénétrer les secrets divins et comprendre tout à coup avec évidence ce que j'apercevais à peine. Pour jouir longtemps de ces grâces, je dirai avec ferveur et souvent : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » Les démons m'entoureront de terreurs pendant la nuit, et les esprits impurs me troubleront de leurs fantômes  ; la crainte me fera perdre l'espérance de mon salut et de ma vie. Je me réfugierai dans la prière comme au port, et je crierai de toutes mes forces : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. » La consolation de Dieu viendra me ranimer, et je me sentirai, à sa présence, comme environné d'une multitude d'anges. Les démons, que je craignais plus que la mort, et qui me glaçaient d'épouvante, ne me paraîtront plus si redoutables, et j'oserai moi-même les attaquer. Pour conserver cette force que la grâce me donne, je crierai encore de toute mon âme : « Mon Dieu, venez à mon aide : Seigneur, hâtez-vous de me secourir. »

Ainsi, nous devons sans cesse adresser à Dieu cette courte prière, afin de n'être pas abattus par l'adversité, ou orgueilleux dans la prospérité. Oui, méditez sans cesse ce verset dans votre cœur, récitez-le pendant votre travail, au milieu de vos occupations et lorsque vous êtes en voyage. Que votre esprit s'en nourrisse, en dormant, en mangeant, en subissant toutes les nécessités de la nature ; que sa méditation devienne pour vous comme une formule puissante et salutaire qui non seulement vous préservera de toutes les attaques du démon, mais encore vous purifiera des vices et de la contagion de la terre, pour vous élever à la contemplation des choses invisibles et célestes, et vous faire arriver à cette ineffable ardeur de la prière, que bien peu connaissent. Endormez-vous en récitant ce verset, de manière que, par habitude, vous le disiez encore pendant votre sommeil ; et lorsque vous vous réveillerez, que ce soit la première chose qui se présente à votre esprit. Dites-le en vous agenouillant, dès que vous quittez votre lit, et qu'il vous accompagne ainsi d'action en action pendant tout le cours de la journée. Méditez-le selon le précepte divin : soit que vous reposiez dans votre maison, soit que vous soyez en voyage, soit que vous dormiez, soit que vous vous leviez. Ecrivez-le sur vos lèvres et sur votre porte ; gravez-le sur les murs de votre demeure et au plus profond de votre âme», afin qu'il en découle naturellement, lorsque vous vous mettez en prière, et qu'il vous accompagne ensuite comme une oraison fervente et continuelle dans toutes les occupations de votre vie. 

11. Que l'âme s'attache donc à ces paroles, jusqu'à ce qu'à force de les méditer, elle éloigne et rejette cette abondance, cette richesse de pensées qui pourraient l'occuper, et qu'elle parvienne, en se renfermant dans la pauvreté de ce verset, à cette première des béatitudes de l'Évangile : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux. » L'homme, devenant aussi saintement pauvre, accomplira cette parole du prophète : « Le pauvre et l'indigent loueront votre nom. » (Ps. LXXIII, 21.) Peut-il y avoir une pauvreté plus noble et plus sainte que la pauvreté de celui qui reconnaît manquer de toute force et de tout secours, et sollicite l'assistance continuelle d'autrui. Il comprend que sa vie, son existence de tous les instants dépend de la bonté divine  ; il confesse sincèrement qu'il est le mendiant du Seigneur, et il lui dit humblement chaque jour : « Pour moi, je suis pauvre et mendiant, mon Dieu, assistez-moi. » (Ps. XXXIX, 18.) La science infinie de Dieu l'éclaire, et il commence à pénétrer les plus sublimes mystères, selon cette parole du prophète : « Les montagnes élevées sont pour les cerfs, et les rochers le refuge des hérissons. » (Ps. CIII, 18.) Ce texte convient bien à notre sujet : celui qui vit dans la simplicité et l'innocence, celui qui ne fait aucune peine, aucun mal à personne, qui se contente de sa position, et qui désire seulement se défendre de l'attaque de ses ennemis, semble un hérisson spirituel qui se cache sous la pierre de l'Évangile, c'est-à-dire dans le souvenir de la passion de Notre-Seigneur  ; et la méditation continuelle de notre verset le protége contre toutes les embûches de ceux qui le poursuivent.

C'est de ces hérissons spirituels qu'il est dit dans les Proverbes (XXX, 26) : « Les hérissons sont des êtres faibles qui font leur demeure dans les pierres. » Qu'y a-t-il de plus faible qu'un chrétien, de plus infirme qu'un religieux qui, non seulement ne peut se venger d'aucune injure, mais qui ne doit pas même en éprouver la moindre émotion ?

Celui qui arrive à cet état possède, avec la simplicité de l'innocence, la vertu de discrétion ; il peut exterminer les serpents les plus dangereux, et fouler aux pieds le démon vaincu. Semblable au cerf spirituel, par la ferveur de son âme, il se nourrit sur les hauteurs des prophètes et des apôtres, et se rassasie de leurs plus sublimes mystères. Fortifié par cette céleste nourriture, il se pénètrera tellement des sentiments exprimés dans les Psaumes, qu'il ne paraîtra plus les réciter de mémoire, mais les composer lui-même, comme une prière qui découle du fond de son cœur  ; ou du moins il semblera qu'ils ont été faits pour lui spécialement, et que tout ce qui s'est passé en David s'accomplit encore dans sa personne.

 

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 14:51

 

 

En effet, nous comprenons plus clairement les saintes Écritures, et nous en pénétrons, pour ainsi dire, la moelle, la substance, lorsque l'expérience, non seulement nous en donne l'intelligence, mais encore nous inspire à l'avance le sens des paroles mieux que toutes les explications des hommes. En ressentant dans notre cœur les sentiments qui ont fait composer un psaume, nous en devenons, pour ainsi dire, les auteurs ; nous le prévenons plus que nous ne le suivons ; nous en saisissons le sens avant d'en connaître la lettre. Nous nous rappelons, en le récitant, tout ce qui s'est passé en nous, nos combats de tous les jours, les suites de nos négligences, les conquêtes de nos efforts, les bienfaits de la Providence, ce que nous ont fait perdre les tentations de l'ennemi, le défaut de mémoire, la faiblesse humaine, l'imprévoyance et l'ignorance. Nous trouvons tous nos sentiments exprimés dans les Psaumes ; nous y voyons, comme dans un pur miroir, tout ce que nous aimons, et nous nous servons de leurs paroles, non pas comme si nous les avions apprises, mais comme si elles étaient nées naturellement de notre cœur, comme des fruits de notre expérience plutôt que de notre mémoire. Et c'est ainsi que notre âme arrive à cette perfection de la prière dont nous avons parlé dans notre dernière conférence, autant que Dieu nous en a fait la grâce. L'esprit alors n'est occupé d'aucune image, n'est troublé par aucune parole ; il se laisse entraîner par une volonté, par une ardeur qui ne peut s'exprimer. L'âme s'élève au-dessus des sens et des choses visibles, et n'offre plus à Dieu que des soupirs et des gémissements inénarrables.

12. L'ABBÉ GERMAIN. Non seulement vous nous avez enseigné la manière de prier, mais vous nous avez très clairement expliqué la perfection de la prière. Quoi de plus élevé, de plus parfait, que de s'entretenir continuellement de la pensée de Dieu, en se servant d'un verset qui nous éloigne des choses visibles, et qui renferme, en si peu de mots, tous les sentiments que nous pouvons avoir dans nos prières ? Aussi maintenant, nous vous supplions de nous dire le moyen de retenir sans cesse ce verset que vous nous avez indiqué, afin qu'avec la grâce de Dieu, nous puissions bannir toutes les pensées du siècle et ne garder que celles du ciel.

13. À peine commençons-nous à nous occuper d'un psaume, qu'il nous échappe, sans que nous nous en apercevions, et nous sommes surpris de passer si vite à un autre texte de l'Écriture ; dès que nous nous y appliquons, et avant d'avoir pu l'approfondir, la mémoire s'égare sur un autre passage et nous fait perdre le fruit de notre méditation. Nous passons ainsi d'un sujet à un autre, nous errons de psaumes en psaumes ; nous allons de l'Évangile aux Épîtres de saint Paul, de l'Apôtre aux prophètes, et des prophètes aux pieuses histoires. Notre esprit ne fait que courir à travers les saintes Écritures, sans pouvoir rien écarter ni rien retenir. Il ne médite rien, ne pénètre rien ; il effleure, il goûte à peine le sens des choses, sans produire et s'approprier de saintes pensées. L'âme, toujours mobile, toujours distraite, est comme une personne ivre, même pendant les offices, et reste incapable de bien s'acquitter de ses devoirs. Si nous prions, par exemple, nous pensons à quelques psaumes ou à quelques lectures  ; si nous chantons un psaume, nous nous occupons d'autre chose que du texte qu'il contient  ; si nous lisons, nous nous rappelons ce que nous avons fait, ou ce que nous avons à faire, et ainsi nous sommes le jouet du hasard, sans règle et sans moyen pour fixer notre volonté et pour retenir ce que nous aimerions méditer. Il nous est donc nécessaire de savoir comment nous pourrons bien remplir nos exercices spirituels, et ne jamais oublier le verset que vous nous avez indiqué, afin d'être maîtres de toutes nos pensées et d'en arrêter l'extrême mobilité.

14. L'ABBÉ ISAAC. Ce que nous avons dit dans notre première conférence sur la prière, répondrait suffisamment à votre demande ; mais je résumerai en peu de mots les moyens de fixer notre cœur. Il y a trois choses qui l'empêchent de s'égarer : la veille, la méditation et la prière ; en s'y appliquant fidèlement et généreusement, l'âme devient ferme et inébranlable. On ne pourra cependant y parvenir sans le travail des mains, qu'on doit faire non pas par intérêt, mais pour se rendre utile à la communauté, afin qu'en l'affranchissant de toutes les inquiétudes et de tous les besoins de la vie, nous puissions accomplir le précepte de l'Apôtre : Priez sans cesse. Celui qui ne prie que quand il est à genoux, prie bien peu ; mais celui qui, à genoux, laisse son esprit s'égarer sans cesse, ne prie pas du tout. Aussi, avant de prier, nous devons nous mettre dans les dispositions où nous voulons nous trouver pendant la prière ; car l'état où nous serons alors, dépend nécessairement de celui où nous étions auparavant ; et selon les pensées que nous avions, nous ramperons sur la terre ou nous nous élèverons vers le ciel.

Ici finit la seconde conférence de l'abbé Isaac sur la prière, que nous admirâmes beaucoup. Ce qu'il nous dit sur le verset que doivent méditer sans cesse les commençants, nous frappa particulièrement. Nous avons désiré mettre en pratique cette méthode que nous croyons très facile ; mais l'expérience nous a montré qu'il était difficile de la suivre, et de nous borner à ce seul verset, parce que nous avions l'habitude de parcourir sans règle toutes les saintes Écritures.

Il est certain, cependant, que l'ignorance ne peut empêcher personne d'arriver à la perfection du coeur et à la pureté de l'âme, puisque sans recourir à d'autres moyens, ceux qui méditeront bien ce verset, pourront parfaitement fixer leur esprit en Dieu.


 

ONZIÈME CONFÉRENCE DE CASSIEN AVEC L'ABBÉ CHOEREMON : DE LA PERFECTION

 

Moyens de l'acquérir. — Crainte de l'enfer. — La foi, l'espérance et la charité. — Leurs différents degrés. — La charité parfaite est la vertu de Dieu même, et nous donne sa ressemblance. — De la crainte servile et de la crainte de la charité. 

 

1. Lorsque nous eûmes appris, pendant notre séjour dans le grand monastère de Syrie (1), les premiers fondements de la foi, nous sentîmes peu à peu croître le désir d'une plus haute perfection, et nous résolûmes d'aller en Égypte et de parcourir les déserts les plus éloignés de la Thébaïde. Nous voulions visiter ces saints anachorètes, si célèbres par toute la terre, et les connaître du moins, si nous ne pouvions les imiter. Nous arrivâmes, après une longue navigation, à une ville d'Égypte qui s'appelle Thennèse. Les habitants sont tellement environnés par les eaux de la mer et par des étangs salés, qu'ils n'ont pas de terre à cultiver et qu'ils se livrent entièrement au commerce. Toutes leurs richesses leur viennent de leurs vaisseaux, qui leur apportent tout, jusqu'à la terre qui leur manque, lorsqu'ils veulent bâtir.

1) C'était celui de Bethléhem, fondé par saint Paul, et dirigé par saint Jérôme.

2. À notre arrivée, la Providence, qui favorisait nos pieux désirs, nous fit rencontrer le saint évêque Archebius. Cet homme admirable avait été enlevé de son monastère, pour être fait évêque de Panephyse. Mais il conserva si bien toute sa vie l'amour de la solitude, qu'il ne se relâcha en rien de son humilité première, et ne se glorifia jamais de l'honneur auquel il avait été élevé. Il ne croyait pas avoir reçu cette dignité parce qu'il la méritait  ; mais il se plaignait d'avoir été chassé comme indigne de la vie solitaire, où il prétendait avoir passé trente-sept ans, sans avoir pu acquérir la pureté que réclame une pareille profession. Il était venu à Thennèse pour l'élection d'un évêque. Il nous reçut avec une douce charité, et quand il eut appris notre désir d'aller visiter les saints solitaires au fond de l'Égypte : Venez, nous dit-il, et voyez d'abord les vieillards qui demeurent proche de notre monastère. Leur grand âge courbe déjà leur corps vers la terre, et la sainteté brille tellement sur leur visage, que leur seule vue vaut de longs enseignements. Ils vous apprendront ce que je ne puis pas, hélas ! vous communiquer, et leur sainte vie vous en dira plus que leurs paroles. Je suis trop pauvre pour vous donner ; je n'ai pas la pierre précieuse de l'Évangile que vous cherchez, mais je vous indiquerai où vous pourrez facilement l'acheter.

3. Il prit aussitôt le bâton et le petit sac des solitaires, et nous conduisit lui-même à Panephyse, sa ville épiscopale. Cette ville était autrefois très–riche, et les environs si fertiles qu'ils fournissaient, disait-on, tout ce qu'il fallait pour la table du roi. Mais un tremblement de terre bouleversa tout à coup la mer, et lui fit franchir ses limites  ; presque tous les villages furent renversés, et toutes ces belles campagnes furent changées en étangs salés  ; tellement qu'on pouvait dire avec le Prophète : « Il a changé les fleuves en désert, et il a desséché le cours des fontaines ; il a couvert de sel une terre féconde, à cause de la malice de ses habitants. » (Ps. CVI, 33.) Beaucoup de bourgs qui étaient bâtis sur des éminences furent abandonnés par leurs habitants, et formèrent comme des îles au milieu de cette inondation. Ceux qui recherchaient la solitude y trouvaient une retraite favorable ; et c'est là que s'étaient fixés trois anachorètes d'un grand âge : les bienheureux Choeremon, Nesteros et Joseph.

4. Le saint évêque Archebius aima mieux nous faire visiter d'abord l'abbé Choeremon, plus voisin de son monastère, et plus âgé que les deux autres. Il avait cent ans, et ne vivait plus que par l'esprit. La vieillesse et l'habitude de la prière l'avaient tellement courbé en deux, qu'il était revenu à la faiblesse de l'enfance, et qu'il ne pouvait marcher qu'en s'aidant de ses mains. Ses membres, desséchés, étaient comme morts, et cependant il conservait toute la rigueur de ses anciennes austérités. Nous admirions la gravité de son visage autant que la singularité de son attitude ; et nous lui demandâmes humblement quelques bonnes paroles, en lui disant que le désir de notre avancement spirituel était la cause véritable de notre visite. Le saint vieillard répondit en soupirant : Comment pouvoir discourir avec vous, lorsque le poids de la vieillesse me force au relâchement, et m'ôte le courage de parler aux autres. Aurais-je la présomption de vous enseigner ce que je ne fais pas moi-même, et vous recommanderais-je d'observer ce que j'accomplis si peu et si lâchement. Aussi n'ai-je pas voulu permettre, jusqu'à présent, à de plus jeunes solitaires, d'habiter avec moi dans la crainte que mon exemple n'affaiblît leur ferveur. Les enseignements n'ont aucune autorité, si les actes ne les gravent pas dans le coeur de celui qui écoute.

5. Ces paroles nous remplirent de confusion. Mon Père, lui répondîmes-nous, il nous suffirait pour nous édifier de voir le lieu que vous habitez, et cette vie solitaire que pourrait à peine supporter la plus robuste jeunesse. Votre silence même serait un grand enseignement. Nous vous supplions cependant de le rompre un peu, pour nous aider à imiter la vertu que nous admirons en vous. Notre tiédeur, que Dieu vous a peut-être révélée, ne nous rend pas dignes d'obtenir ce que nous demandons ; accordez-le du moins aux fatigues de notre long voyage ; car nous sommes venus du couvent de Bethléhem jusqu'ici, dans le désir de recevoir vos secours et d'en profiter.

6. Alors le bienheureux Choeremon nous dit : Il y a trois choses qui éloignent les hommes du vice : la crainte de l'enfer et de la loi, l'espérance et le désir du ciel, l'attrait du bien et l'amour de la vertu. En effet, la crainte fait fuir la contagion du mal ; car il est écrit : « La crainte du Seigneur déteste la malice.» (Prov., VIII, 13.) L'espérance aussi repousse tous les vices. « Ceux qui espèrent en Dieu ne pècheront pas. » (Ps. XXXIII, 23.) L'amour non plus ne craint pas la chute des pécheurs ; « car la charité ne tombe jamais » ( I Cor., XIII, 8)  ; et encore : « La charité couvre la multitude des péchés. » (S. Pierre, IV, 8.) C'est pourquoi l'Apôtre fait consister tout le salut dans la perfection de ces trois vertus. « Les trois choses de la vie présente sont la foi, l'espérance et la charité. » (I Cor., XIII, 13.) La foi fait fuir les vices par crainte du jugement dernier et des supplices éternels ; l'espérance nous isole de la vie présente, et nous fait mépriser les plaisirs du corps, dans l'attente des récompenses du ciel. La charité enflamme notre coeur de l'amour du Christ et des vertus spirituelles ; elle nous inspire l'horreur de tout ce qui leur est contraire. 

Quoique ces trois vertus semblent tendre au même but, en nous éloignant des choses défendues, il y a cependant entre elles de grandes différences. Les deux premières sont celles des hommes qui commencent, et qui n'ont pas encore l'amour des vertus. La troisième est celle de Dieu et de ceux qui portent en eux-mêmes son image et sa ressemblance ; car il n'appartient qu'à Dieu de faire le bien, sans motif de crainte et sans espoir de récompense, mais uniquement par bonté. « Le Seigneur, dit Salomon, a tout fait à cause de lui-même. » (Prov., XVI, 4.) C'est sa bonté qui lui fait répandre en abondance les biens sur les bons et sur les méchants. Les offenses des hommes ne peuvent le lasser, ni leurs injustices l'irriter. Sa bonté est toujours parfaite, comme sa nature est immuable.

7. Celui donc qui aspire à la perfection, doit quitter ce premier degré de la crainte, qui est un état servile dont il est dit : « Lorsque vous aurez tout fait, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles. » (S. Luc, XVII, 10.) Il doit monter au degré de l'espérance, qui n'est pas celui du serviteur, mais celui du mercenaire ; car il y attend la récompense promise. Il ne craint plus le châtiment des péchés qui sont pardonnés, mais il espère le prix des bonnes œuvres qu'il a pu faire, et il n'est pas encore arrivé à cet amour désintéressé du fils qui se confie dans la bonté du père, et sait bien que tout ce qu'il possède lui appartient. C'est à cet état que n'osait aspirer le prodigue, qui croyait avoir perdu son titre de fils, en dissipant les biens de son père. « Je ne suis plus digne, disait-il, d'être appelé votre fils ; traitez-moi comme un de vos mercenaires. » (S. Luc, XV, 19.) Après avoir envié les débris qu'on jetait aux pourceaux et n'avoir pu s'en rassasier, c'est-à-dire après s'être nourri des vices les plus honteux, il revient à lui et ressent une crainte salutaire. Il a horreur de la fange des pourceaux, et redoute le tourment de la faim. Il se considère alors comme un esclave, et désire la récompense des mercenaires. « Combien de mercenaires, dit-il, dans la maison de mon père, qui ont du pain en abondance, et moi, je meurs ici de faim. Je retournerai vers mon père, et je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous  ; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils  ; traitez-moi comme un de vos mercenaires. »

8. Mais dès qu'il a prononcé cette parole d'un humble repentir, son père accourt vers lui, et lui témoigne une tendresse plus grande qu'autrefois. Il ne se contente pas de lui accorder ce qu'il sollicite ; mais il lui rend sur-le-champ sa dignité de fils. Hâtons-nous aussi d'arriver à ce troisième degré des enfants, qui regardent comme à eux tout ce qui est à leur père. Tâchons de recevoir, par la grâce d'une inébranlable charité, cette image et ressemblance du Père céleste, et de pouvoir dire à l'imitation de son divin Fils : « Tout ce que possède mon Père est à moi. » (S. Jean, XVI, 25.) C'est ce que l'Apôtre nous annonce, lorsqu'il dit : « Tout est à vous, Paul, Apollon, Pierre, le monde, la vie, la mort, les choses présentes, les choses futures ; tout vous appartient. » (I Cor., III, 22.) Le précepte du Sauveur nous invite aussi à cette ressemblance : « Soyez parfaits, dit-il, comme votre Père céleste est parfait. » (S. Matth., V, 48.) La ferveur cesse quelquefois dans les esclaves et les mercenaires, lorsque la tiédeur, la joie ou le plaisir affaiblissent l'âme, et lui ôtent la crainte de l'enfer ou le désir des biens futurs. Mais il faut nous servir de ces premiers degrés pour éviter le vice par la crainte du châtiment et l'espoir de la récompense, afin de pouvoir arriver au degré de la charité. « Il n'y a plus de crainte dans la charité, dit saint Jean ; car la charité parfaite chasse la crainte, parce que toute crainte est une peine. Celui qui craint n'est point parfait dans la charité. Aimons donc Dieu, parce que Dieu nous a aimés le premier. (I S. Jean, IV, 18.) Nous n'avons pas d'autre moyen d'arriver à la perfection, que d'aimer Dieu comme il nous a aimés. Il nous a aimés le premier pour notre salut, et nous devons l'aimer aussi uniquement pour lui-même. Efforçons-nous donc de passer de la crainte à l'espérance, et de l'espérance à la charité et à l'amour des vertus, afin qu'en aimant le Bien lui-même, nous y restions toujours attachés, autant que le peut la nature humaine.

9. Il y a une grande différence entre celui qui éteint les ardeurs du vice, par la crainte de l'enfer ou par l'espérance du ciel, et celui qui a horreur du mal et de ses souillures, par le mouvement de la divine charité. Celui qui possède le trésor de la pureté par le seul amour et désir de la chasteté, ne pense pas aux récompenses futures ; mais il jouit dans sa conscience du bien présent, et il fait tout, non parce qu'il redoute le châtiment, mais parce qu'il trouve son bonheur dans la vertu. Celui qui est dans cet état, lors même qu'il est loin du regard des hommes, évite l'occasion du péché et ne s'arrête pas aux tentations les plus secrètes, parce que son amour sincère pour la vertu lui fait bannir de son cœur tout ce qui lui est contraire, et lui en inspire une profonde horreur. Car autre chose est de détester les vices et la concupiscence, par l'amour présent de la vertu, ou de les fuir par l'espérance des récompenses futures. Autre chose est de craindre de perdre ce qu'on possède, ou de redouter des maux éloignés. Enfin il est bien mieux d'être vertueux par amour de la vertu, que d'éviter le mal par la crainte du châtiment ; car, dans le premier cas, le bien est volontaire, tandis que dans le second, il est, pour ainsi dire, obtenu de force, par la peur des supplices ou par le désir des récompenses.

Celui qui fuit les plaisirs coupables par crainte, oubliera sa crainte et retournera bientôt au vice qu'il aimait. Il n'aura aucune stabilité dans le bien, et ne sera jamais à l'abri des tentations, parce qu'il ne possédera pas cette paix profonde et assurée que donne la pureté. Lorsque l'ennemi menace toujours, il y a toujours danger d'être blessé. Le soldat, sur le champ de bataille, quoiqu'il soit courageux et qu'il porte aux autres des coups terribles, est nécessairement exposé à être frappé lui-même par l'ennemi, tandis que celui qui a surmonté les vices jouit d'une paix profonde, et n'a pas d'autre penchant que l'amour de la vertu. Il reste facilement dans le bien auquel il s'est donné tout entier, parce qu'il est persuadé qu'il n'y a pas de plus grand malheur pour lui que de perdre la pureté de son âme. C'est là son trésor le plus cher et le plus précieux, comme le mal le plus grand, est la ruine de la vertu et la contagion du vice. La présence et la considération des hommes n'augmenteront pas sa retenue, et la solitude ne la diminuera pas ; mais partout et toujours sa conscience réglera ses actes et ses pensées, et toute son étude sera de plaire à ce Juge qu'on ne peut ni fuir ni tromper.

10. Si quelqu'un arrive à cet état, non pas en présumant de ses forces, mais en s'appuyant sur la grâce de Dieu, il quittera la condition de l'esclave qui craint et celle du mercenaire, qui aime mieux la récompense elle-même que la bonté de celui qui la donne ; et il commencera à devenir le fils de l'adoption, que la crainte ou le désir ne domine plus, mais que guide la charité qui ne faillit jamais.

 

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 14:49

 

Dieu, en parlant de la crainte et de la charité, montre la part de chacun. « Le fils, dit-il, honore son père, et le serviteur craint son maître  ; et si je suis votre père, où est l'honneur que vous me devez ? et si je suis votre maître, où est ma crainte ? » (Malach., I, 6.) Il est nécessaire que le serviteur craigne ; « car celui qui sait la volonté de son maître et ne l'accomplit pas, méritera de nombreux châtiments. » (S. Luc, XII, 47.) Mais pour celui que l'amour a fait parvenir à l'image et à la ressemblance de Dieu, il se plaira à faire le bien à cause du bien même : il possédera la patience et la douceur divines, et ne s'irritera pas des défauts du prochain ; mais il sollicitera plutôt leur pardon, en compatissant à leur faiblesse, et en pensant qu'il serait sujet aux mêmes misères, si la miséricorde de Dieu ne l'en avait pas préservé. Ce n'est pas par ces efforts qu'il a été délivré des attaques de la chair, mais par la protection divine, et il comprend que ce n'est pas de l'aigreur, mais de l'indulgence qu'il faut avoir pour ceux qui s'égarent. Il chante à Dieu, dans la paix de son cœur, ce verset de David : « Vous avez brisé mes liens ; je vous sacrifierai une hostie de louange. » (Ps. CXV, 17.) Si le Seigneur ne m'eût pas assisté, mon âme était sur le point de tomber en enfer. » (Ps. XCIII, 17.) Et cette humble disposition de sort cœur lui fera accomplir ce précepte de la perfection évangélique : « Aimez vos ennemis, et faites du bien à ceux qui vous haïssent ; priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. » (S. Luc, VI, 27. )

Il méritera ainsi de parvenir non seulement à l'image et à la ressemblance de Dieu, mais encore au titre de son fils. Car il est dit : « Afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste, qui fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et les injustes. » (S. Matth., V, 45.) C'est ce que saint Jean comprenait, lorsqu'il disait : « Pour que nous ayons confiance au jour du jugement, car tel est Celui-là, tels aussi nos sommes dans le monde. » (I S. Jean, IV, 17.) Comment l'homme, si faible et si fragile de sa nature, peut-il être semblable à .Dieu, si ce n'est en l'imitant par la douce charité qu'il aura dans son cœur, pour les bons et les méchants, pour les justes et les injustes ? C'est en faisant le bien par amour du bien même, qu'on arrive à cette adoption des enfants de Dieu, dont saint Jean a dit : « Celui qui est né de Dieu, ne pèche point, parce que la semence de Dieu est en lui  ; et il ne peut pécher, parce qu'il est né de Dieu » (I S. Jean, III, 9) ; et encore : « Nous savons que quiconque est né de Dieu, ne pèche pas, mais que la génération divine le conserve, et que le méchant ne le touche pas. » (I S. Jean, V, 18.) Cela ne doit pas s'entendre de toutes sortes de péchés, mais seulement des péchés mortels. Le même apôtre ne veut pas qu'on prie pour ceux qui refusent d'éviter les péchés et de s'en purifier. « Celui qui sait que son frère commet un péché, mais un péché qui ne conduit pas à la mort, doit prier pour lui, et ses prières donneront la vie à son frère, dont le péché ne va pas à la mort. Il est un péché qui est mortel, et ce n'est pas pour celui-là que je dis de prier. » (Ib.,16.)

Pour les péchés qui ne sont pas mortels, et que les disciples les plus fidèles du Christ et les plus vigilants sur eux-mêmes ne peuvent éviter, l'Apôtre en parle de cette manière : « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous » ; et encore : « Si nous disons que nous n'avons pas péché, nous faisons mentir Dieu, et sa parole n'est pas en nous. » (S. Jean, I, 10.) Car il est impossible, quelque saint qu'on soit, qu'on ne tombe pas en ces fautes légères, par paroles, par pensées, par ignorance, oubli, nécessité, volonté ou distraction ; mais, quoique ces fautes ne soient pas mortelles, il faut toujours s'en repentir.

Celui donc qui sera parvenu à l'amour du bien et à l'imitation de Dieu, aura les entrailles de la miséricorde divine, et priera aussi pour ses persécuteurs, en disant : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » (S. Luc, XXIII, 34.) Il est évident qu'une âme n'est pas encore purifiée de la souillure du vice, si elle ne ressent pas de compassion pour les fautes des autres, et les juge avec sévérité. Comment aurait-il la perfection du coeur celui qui n'accomplit pas ce que l'Apôtre déclare être la plénitude de la loi : « Portez les fardeaux les uns des autres, et vous remplirez ainsi la loi du Christ ? » (Galat., VI, 2.) Et celui-là ne possède pas « la charité qui ne s'irrite pas, ne s'enorgueillit pas, et ne pense pas le mal. Elle souffre tout, supporte tout. » ( I Cor., XIII, 5, 7. ) Le juste a compassion de ses animaux mêmes, tandis que les entrailles des méchants sont sans miséricorde. » (Prov., XII, 10.) Il est certain que les religieux tombent dans les fautes qu'ils condamnent si sévèrement dans les autres. « Un prince sévère tombera lui-même, et celui qui ferme ses oreilles pour ne pas entendre le malheureux, se plaindra à son tour et personne ne l'écoutera. » (Prov., XXI, 13.)

11. L'ABBÉ GERMAIN. Mon Père, vous avez admirablement parlé de la charité parfaite de Dieu. Une chose cependant nous étonne, c'est qu'en la louant si bien, vous ayez présenté comme imparfaites la crainte de Dieu et l'espérance des récompenses éternelles. Il semble que ce n'est pas le sentiment du Prophète, lorsqu'il dit : « Craignez le Seigneur, vous tous qui êtes ses saints ; car il ne manque rien à ceux qui le craignent. » (Ps. XXXIII, 10.) Et il déclare que la vue de sa récompense l'a excité à observer les commandements de Dieu. « J'ai porté mon cœur à observer éternellement vos commandements, à cause de la récompense. » (Ps. CXVIII, 112.) Et l'Apôtre a dit : « C'est par la foi que Moïse, devenu grand, déclara n'être pas le fils de la fille de Pharaon, aimant mieux souffrir avec le peuple de Dieu, que de jouir du bonheur passager des pécheurs, et regardant comme plus précieux que tous les trésors des Égyptiens, les opprobres du Christ, parce qu'il considérait la récompense. » (Hébr., XI, 25.) Comment croire que cette espérance était imparfaite, lorsque David se glorifie d'avoir obéi à Dieu, dans l'espoir de sa récompense, et que le grand législateur, par le même motif, méprise une adoption royale, et préfère les peines les plus dures aux trésors des Égyptiens ?

12. L'ABBÉ CHOEREMON. La sainte Écriture proportionne à l'état et à la mesure de chacun les conseils qu'elle nous donne pour arriver à un certain degré de perfection. Elle ne pouvait proposer à tous le même but, parce que tous n'ont pas la même vertu, la même volonté, la même ferveur. C'est pour cela qu'elle a varié ses conseils selon la vocation de chacun. L'Évangile ne nous propose-t-il pas différentes béatitudes ? il dit : « Bienheureux ceux qui auront le royaume des cieux, bienheureux ceux qui possèderont la terre, bienheureux ceux qui seront consolés, bienheureux ceux qui seront rassasiés. » (S. Matth., V.) Et cependant nous croyons qu'il y a une grande différence entre le séjour du ciel et la possession de la terre, quelle qu'elle puisse être, entre ceux qui sont consolés et ceux qui sont rassasiés de justice, entre ceux qui recevront miséricorde et ceux qui jouiront de la vue et de la gloire de Dieu. « Le soleil a sa clarté, qui est différente de celle de la lune, qui est différente de celle des étoiles, et chaque étoile brille autrement qu'une autre étoile, il en sera de même dans la résurrection des morts. » (I Cor., XV, 41.) Ainsi, quoique la sainte Écriture loue ceux qui craignent Dieu et dise : Bienheureux ceux qui craignent Dieu, en leur promettant une béatitude parfaite, elle dit cependant : « La crainte ne se trouve pas dans la charité, mais la charité parfaite éloigne la crainte, parce que la crainte ressent encore la peine, et celui qui craint n'a pas la charité parfaite. » (S. Jean, IV, 18.) Quoiqu'elle dise qu'il est glorieux de servir Dieu : « Servez Dieu dans la crainte » (Ps. II, 11)  ; « C'est une gloire pour toi d'être appelé mon serviteur » (Isaïe, XLIX, 6)  ; « Bienheureux le serviteur que son maître, à son retour, trouvera faisant ainsi » (S. Luc, XII, 43)  ; cependant Jésus-Christ dit à ses apôtres : « Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous nomme mes amis, parce que tout ce j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître » (S. Jean, XV, 15)  ; et encore : « Vous serez mes amis, si vous faites ce que je vous commande. » (Ibid., 14.) Vous voyez donc qu'il y a différents degrés de perfection, et que Dieu nous invite ainsi à les monter l'un après l'autre, afin que celui qui est heureux et parfait par la crainte de Dieu, avance, comme il est dit, de vertu en vertu, de perfection en perfection, et s'élève avec joie de la crainte à l'espérance, pour arriver enfin à la charité, qui est l'état le plus heureux. Celui qui aura été serviteur fidèle et prudent, méritera l'intimité des amis et l'adoption des enfants. C'est dans ce sens qu'il faut prendre nos paroles.

La considération des peines éternelles ou des récompenses célestes promises aux saints, n'est certainement pas inutile  ; mais quoiqu'elle mette ceux qui s'en servent sur la voie du bonheur, la charité, cependant, qui renferme une confiance plus grande et une joie plus durable, les retire de la crainte servile et de l'espérance mercenaire, pour les élever à l'amour de Dieu et au rang de ses enfants. Elle rend ainsi les parfaits plus parfaits ; car, dit le Sauveur : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. » (S. Jean, XIV, 2.) Tous les astres brillent au ciel ; mais il y a de grandes différences entre la lumière du soleil et celle de la lune et des étoiles. Aussi, l'Apôtre montre que la charité surpasse non seulement la crainte et l'espérance, mais les dons les plus magnifiques de la grâce ; car, après avoir énuméré tous les dons spirituels, il parle ainsi de cette vertu : « Et maintenant, je veux vous montrer une voie bien supérieure : Quand je parlerais les langues des hommes et des anges ; quand j'aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères, quand je posséderais toute science et que j'aurais une foi capable de transporter les montagnes, quand je distribuerais tous mes biens pour nourrir les pauvres, et que je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité, tout ne me servirait de rien. » (I Cor., XIII, 1, 2.) Vous voyez que rien n'est plus précieux, rien n'est plus parfait, plus utile, et je dirais même plus éternel que la charité ; « car les prophéties seront anéanties, les langues cesseront, la science sera détruite, mais la charité ne périra jamais. » (Ibid.) Sans elle, les dons les plus parfaits ne sont rien, et la gloire du martyre même devient inutile.

13. Celui qui sera affermi dans cette perfection de la charité, devra s'élever à un degré plus sublime, qui est la crainte de la charité ; non plus cette crainte qui vient de la frayeur des supplices ou du désir des récompenses, mais celle qui vient de la grandeur de l'amour, la crainte du fils pour son bon père, du frère pour son frère, de l'ami pour son ami, de l'épouse pour son époux ; une crainte qui ne redoute pas les mauvais traitements et les reproches, mais qui s'applique à éviter tout ce qui pourrait affaiblir en la moindre chose une mutuelle affection, non seulement dans les paroles, mais encore dans les actions. Le prophète Isaïe exprime parfaitement la beauté de cette crainte, lorsqu'il dit : « Les richesses du salut sont la sagesse et la science ; la crainte du Seigneur en est le trésor. » (Isaïe, XXXIII, 6.) Il ne pouvait pas exprimer plus magnifiquement la grandeur et le mérite de cette crainte, puisqu'il dit que la sagesse et la science divines, qui sont les richesses de notre âme, ne peuvent être gardées que par cette crainte de Dieu. C'est à cette crainte que le Psalmiste invite, non pas les pécheurs, mais les saints, lorsqu'il dit : « Craignez le Seigneur, vous tous qui êtes saints, parce que rien ne manque à ceux qui le craignent. » (Ps. XXXIII, 10.) Celui qui craint Dieu de cette manière est certainement arrivé à la perfection. C'est évidemment de la crainte servile que parle l'apôtre saint Jean, lorsqu'il dit : « Celui qui craint n'a pas la perfection de la charité, car la crainte est une peine. » (S. Jean, IV, 18.)

Il y a une grande distance entre cette crainte à laquelle rien ne manque, et qui est le trésor de la sagesse et de la science, et cette crainte imparfaite qui est le commencement de la sagesse, qui ressent encore une peine, et qu'éloigne du cœur des parfaits la plénitude de la charité : « Car la crainte n'est pas dans la charité, et la charité parfaite chasse la crainte. » (Ibid.) Et en effet, si le commencement de la sagesse est dans la crainte, où sera sa perfection, si ce n'est dans la charité du Christ, qui renferme en elle cette autre crainte parfaite de l'amour, appelée, non pas le commencement, mais le couronnement de la sagesse et de la science ? Ainsi donc il y a deux sortes de crainte, celle des commençants qui tremblent encore servilement sous le joug, et dont il est dit : « Le serviteur craindra son maître » (Malach., 1, 6)  ; et dans l'Évangile : « Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître » (S. Jean, XV, 15) ; « Le serviteur ne reste pas toujours dans la maison. » (S. Jean, VIII, 35.) Il nous invite ainsi à passer de la crainte servile à la pleine liberté de la charité, à la confiance des amis et des enfants de Dieu.

Saint Paul, qui s'était élevé au-dessus de cette crainte servile, par la vertu de la charité divine, méprise en quelque sorte ce degré inférieur, et reconnaît avoir reçu du Seigneur des dons plus parfaits : « Car, dit-il, Dieu ne nous a pas donné un esprit de crainte, mais un esprit de vertu, d'amour et de sagesse. » (II Tim., I, 7.) Et c'est pour cela qu'il exhorte ceux qui brûlaient d'amour pour leur Père céleste, et qui de serviteurs devenaient enfants par l'adoption divine : « Car, disait-il, vous n'avez pas reçu un esprit de servitude dans la crainte, mais vous avez reçu l'esprit d'adoption des enfants qui nous fait crier : Père, Père.» (Rom., VIII, 15.) C'est de la crainte parfaite que parle le Prophète, lorsqu'il énumère les sept dons du Saint-Esprit, qui doivent remplir l'Homme-Dieu, au moment de son incarnation : « L'esprit du Seigneur, dit-il, reposera sur lui, l'esprit de sagesse et. d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété, » et il ajoute comme complément de ces dons, « et l'esprit de la science du Seigneur le remplira. » (Isaïe, XI, 2.) Remarquez qu'il ne dit pas comme des autres, l'esprit de la crainte du Seigneur reposera sur lui, mais l'esprit de la crainte du Seigneur le remplira. C'est que la puissance de cette vertu est si grande qu'elle occupe, non seulement une partie de l'âme, mais qu'elle la possède tout entière.

Peut-il en être autrement, puisque, étant inséparable de la charité qui ne cesse jamais, non seulement elle remplit, mais encore elle anime sans cesse le cœur dont elle s'est emparée, sans le laisser affaiblir par les joies passagères et les plaisirs de la volupté, tandis que la crainte servile, qu'elle a chassée, n'en préserve pas toujours ? C'est donc de cette crainte parfaite qu'a été rempli l'Homme-Dieu, qui, non seulement venait racheter le genre humain, mais lui offrir le type de la perfection et l'exemple de toutes les vertus : « Celui qui était véritablement le Fils de Dieu, ne pouvait connaître la crainte servile et redouter les châtiments ; car il ne connut point le péché, et la ruse ne fut jamais dans sa bouche. » (I S. Pierre., II, 22.)

14. L'ABBÉ GERMAIN. Après avoir entendu si bien parler de la perfection de la charité, nous désirons ardemment vous entendre aussi parler de la perfection de la chasteté ; car nous n'en doutons pas ce haut degré de charité, qui conduit, comme vous l'avez montré, à la ressemblance divine, ne peut exister sans la perfection de la chasteté. Mais est-il possible de conserver toujours cette vertu sans que le moindre mouvement de la concupiscence la trouble dans notre cœur, et pouvons-nous nous délivrer de cette passion en cette vie, de manière à n'en jamais ressentir les ardeurs ?

15. L'ABBÉ CHOEREMON. Ce serait un grand bonheur et une grâce précieuse de pouvoir toujours nous entretenir de cet amour qui nous unit à Dieu, et de consacrer, à le méditer, les jours et les nuits, comme le dit le Psalmiste, pour que cette méditation soutienne notre âme qui a faim et soif de la justice. Mais il faut aussi penser à notre corps, selon la recommandation de notre bon Sauveur, de peur qu'il ne tombe en défaillance dans le chemin : « Car l'esprit est prompt, mais la chair est faible. » (S. Matth., XXVI, 41.) Prenons donc maintenant un peu de nourriture, afin qu'après avoir satisfait ce besoin, nous soyons plus attentifs à la question que vous désirez examiner.

 

F I N

 

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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 16:54

 

 

LA PRIÈRE ET LA CONTEMPLATION AVEC LE P. BALTHASAR ALVAREZ, S. J. (1/8).

 

Vie du Père Balthasar Alvarez de la Compagnie de Jésus (directeur spirituel de Ste Thérèse d’Avila), par le Vble P. Louis Du Pont, S. J., traduite en français par le P. Marcel Bouix de la même Compagnie, Paris, Librairie Régis-Ruffet, 38, rue Saint-Sulpice, 38, 1873, chapitre XIII. Vers l’année 1567, le Père Balthasar Alvarez est élevé à une très haute contemplation. — Relation sur ses états d’oraison, écrite par l’ordre du Général de la Compagnie, pages 129-143 :

 

Vers ce même temps s’accomplirent les seize années pendants lesquelles Notre-Seigneur retint le Père Balthasar Alvarez dans le mode ordinaire de discours et de méditations ; mais dans ces seize années, il faut comprendre les quatre qui précédèrent son entrée dans la Compagnie, et qui commencèrent, comme on l’a vu premier chapitre, en 1551. À partir de cette époque jusqu’en 1567, où il fit sa profession, il y a juste les seize années que nous venons de dire. Ce terme écoulé, le Père Balthasar Alvarez fut élevé à l’oraison incomparablement plus haute et plus précieuse de quiétude et d’union, à la parfaite et tranquille contemplation, dont nous avons parlé au second chapitre de cette histoire. Il était alors dans sa trente-quatrième année.

Mais comme les sentiments et les faveurs élevées que l’on reçoit dans ce mode d’oraison se passent dans le secret du cœur, ils ne peuvent être connus des autres, à moins que celui qui les reçoit ne les manifeste ; et d’ordinaire l’esprit d’humilité l’incline à les couvrir. Aussi la divine Providence, qui voulait révéler au monde les faveurs extraordinaires accordées au Père Balthasar, prit deux moyens efficaces pour le porter lui-même à les découvrir. Le premier était sa charité et son amour pour le prochain : jugeait-il utile, pour son bien et son avancement spirituel, de lui manifester quelques-unes des faveurs qu’il avait reçues, il ne balançait point à le faire. Le second moyen, tout autrement efficace, fut de lui faire intimer l’ordre par les supérieurs de la Compagnie. Voici à quelle occasion : nous ne faisons ici que l’indiquer, mais nous en parlerons avec étendue au quarantième et au quarante-unième chapitre de cette vie. Quelques membres de la Compagnie qui avaient une opinion défavorables de l’oraison du Père Balthasar, et qui craignaient qu’il ne fût trompé par Satan déguisé en ange de lumière, en écrivirent à Rome. Le Général, pour connaître la vérité, donna ordre au Père Balthasar de lui rendre compte de son oraison et des choses qui s’y passaient.  L’obéissant religieux, fidèle à exécuter le commandement qu’il venait de recevoir, envoya au Père Général une relation complète de tout. Nous avons cru devoir publier ici cette relation, parce qu’elle est nécessaire pour comprendre les grandes faveurs que Dieu lui fit cette année-là. Mais pour la lire avec fruit, et avec l’admiration due aux faveurs qui lui furent accordées, il faut surtout considérer attentivement les douze fruits qu’il tira de l’oraison : car ces fruits résument toute la hauteur de la sainteté et de la perfection chrétiennes. Or, c’est à cette sainteté et à cette perfection que doivent aspirer tous ceux qui désirent être vraiment spirituels, spécialement les religieux, mais plus encore ceux qui ont charge d’âmes, qui les guident dans la voie de l’oraison et du commerce avec Dieu, s’ils veulent que leur ministère contribue à leur propre avancement, comme à celui des âmes qu’ils dirigent. Il faut également considérer le temps que le Père Balthasar employa pour arriver enfin à ce mode d’oraison ; il faut se souvenir de ses efforts et de ses industries, que nous avons fait connaître dans le second chapitre de cette histoire. Et alors, voyant l’un et l’autre à la fois, si le fruit nous plaît, qu’il ne nous en coûte point de nous mettre à l’œuvre pour le cueillir à notre tour.

 

 

Relation envoyée par le Père Balthasar Alvarez au Général

de la Compagnie de Jésus.

 

« Je passai seize ans d’une manière laborieuse, pareil à celui qui laboure et ne moissonne pas. J’avais alors un cœur très petit, m’attristant de n’avoir pas les dons et les qualités que je voyais dans d’autres, et que j’aurais souhaités pour être aimés et estimé d’eux. Je me mettais en quelque sorte en pièces pour parvenir à faire oraison, sans néanmoins apporter ni trouver la paix dans l’accomplissement de mes devoirs. Je surmontai cette tentation, en me résolvant à ne pas vouloir donner à l’oraison plus de temps que l’obéissance ne prescrit, et en rejetant l’inquiétude et le vain désir de me signaler dans cet exercice, et d’y goûter de grands délices, comme ceux qui s’en rendaient plus dignes que moi. Je voyais aussi, durant ce temps, que mes défauts me causaient plus d’amertume que d’humilité. Ils me semblaient être un obstacle aux desseins de Dieu sur moi ; et, à cause de ce cœur étroit que j’avais, je m’affligeais des défauts de ceux qui étaient confiés à ma conduite, et je pensais qu’il était d’un bon gouvernement de les traiter avec rigueur, pour qu’ils travaillassent à leur amendement.

« Quatorze ans s’étant écoulés de la sorte, Dieu me fit entrer dans un nouvel état d’oraison, qui consistait à me mettre en sa sainte présence, attendant l’aumone comme un pauvre. Durant ce temps, comme j’étais trop occupé de moi-même, je me vis dans une grande désolation, d’abord parce qu’il me semblait que je n’arriverai jamais à la perfection ; ensuite parce que Notre-Seigneur ne Se communiquait pas à moi avec les délices et les suavités qu’il faisait goûter à tant d’autres. Je reconnus ma folie ; car, m’étant éloigné de Lui par une mauvaise voie, je voulais m’en rapprocher par une voie pire encore. Faisant donc un retour sur moi-même, je fus plusieurs jours à rougir de honte devant le Seigneur ; et, dans l’excès de ma confusion, je ne pouvais prononcer une parole, si ce n’est pour demander châtiment, pardon et remède, ce qui dura jusqu’à ce qu’il plut au divin Maître de m’appeler à un autre exercice supérieur. Et en me guérissant de la sorte, il en a guéri plusieurs autres.

« Il y avait déjà seize ans que je m’exerçais à la pratique de l’oraison, lorsque je me trouvai tout à coup avec un cœur changé et dilaté, avec un plein dégagement des créatures, et avec un étonnement semblable à celui des bienheureux, lorsqu’ils diront à Dieu, au jour du jugement dernier : “En vous voyant, Seigneur, nous voyons tout bien et tout rassasiement”. Dans ce nouvel état, je reçus plusieurs grâces à la fois. D’abord, j’acquis la juste appréciation de “ce qui est précieux”, et la science “de le discerner de ce qui est vil ”et méprisable (1). Là, je trouvais des moyens faciles pour arriver au ciel, et je me vis moi-même dans une congrégation destinée à la béatitude. Là, je reçus une nouvelle intelligence des vérités où mon âme trouvait une abondante nourriture, intelligence qui produisait la paix et le repos, et qui allait jusqu’à me mettre dans le sein de Dieu, d’où ces vérités sortent comme de leur source. Je fus ensuite privé de cet état durant un peu de temps ; il revenait par intervalle, et maintenant il revient plus fréquemment, grâce à Dieu.

« Là, je reçus encore une force nouvelle pour vivre dans les croix, les travaux, les épreuves autant qu’il plaira à Dieu. Enfin, je perdis cette crainte provenant de mon cœur étroit, et cette pusillaminité que j’éprouvais quand je me trouvais avec des hommes qui m’étaient supérieurs en science ou éminents par leur sainteté. Je n’osais paraître en leur présence, parce que je me sentais comme anéanti au milieu d’eux, et que je me voyais sans talent, sans autorité et sans science. Il me semblait que je ne pouvais vivre sans avoir un saint d’un côté et un homme d’affaire de l’autre. Maintenant, sans cesser d’estimer les personnes dont je parle, et d’apprécier les secours que je puis en tirer, il me semble qu’elles ne me sont plus aussi nécessaires, et qu’il m’est plus avantageux de vivre avec Dieu seul, en qui je trouve tout.

« Là, je reçus l’intelligence de la faculté de l’esprit intérieur, tant pour moi que pour les autres, selon ces paroles du psalmiste : “Parce que Vous avez regardé mon humilité, Vous avez sauvé mon âme de ses nécessités : Quoniam respexisti humilitatem meam, salvasti de necessitatibus animam meam ”(2). A partir de cette époque, j’expérimentai une certaine vie intérieure venant de Dieu, pour me gouverner par Lui-même dans les plus petites choses. Quant à celles qui me causaient autrefois une cuisante sollicitude, je les trouve maintenant mieux faites que si j’employais plusieurs jours et plusieurs nuits à y réfléchir ; en sorte que je compris par expérience ce conseil de saint Pierre : “Jetez en Dieu toute votre sollicitude, parce qu’Il a soin de vous : Omnem sollicitudinem projicientes in Eum, quoniam ipsi cura est de vobis ”(3). Je sens, en effet, avec quelle difficulté je reviens à mon poste, quand je n’ai pas fait ce que je dois. Cette vie intérieure, don de Dieu, m’a été à la fois un aiguillon et une défense dans mes rapports avec le prochain, pour remplir mes devoirs envers lui sans vider mon âme, et pour ne point pécher.

« Là, je reçus allègement intérieur pour le gouvernement des autres, dominant ma charge sans en être dominé. Il n’appartient, en effet, qu’à une volonté libre et dégagée de tout embarras de passer à travers plusieurs soucis, sans aucun souci.

« Là, je reçus la grâce d’entrer au-dedans de moi et au plus intime de mon âme ; et, à partir de cette époque, je portais gravée en mon intérieur une représentation corporelle de Notre-Seigneur, laquelle m’étais comme ordinaire. Là, s’évanouirent les désirs et les tentations d’avoir beaucoup de temps pour l’oraison ; et j’expérimentai que Dieu donne plus en une heure d’oraison à celui qui est mortifié, qu’en plusieurs à celui qui ne l’est pas, et qu’Il me donnait plus dans les occupations entreprises pour Lui et pour Son service que dans le repos et la lecture des vies des Saints, quand je les recherchais en dehors de l’obéissance. Depuis cette époque, mes fautes m’humilient, mais ne me causent point d’amertume ; elles me causent, au contraire, une vraie allégresse en m’humiliant, et elles font que je me fie peu à moi-même, et fonde toute mon espérance en Dieu. Ces fautes me semblent être comme des fenêtres par où entre la lumière de Dieu, et je vois que les fautes non voulues et non commises de propos délibéré ne sont pas un obstacle aux desseins de Dieu : c’est pourquoi je ne m’y arrête qu’autant qu’il est nécessaire pour m’en humilier devant Dieu et reconnaître que nous devons nous renoncer nous-mêmes. Quant à celles du prochain, elles m’inspirent un sentiment de compassion ; je reconnais que c’étais une impatience de ma part de traiter mes sujets avec rigueur, qu’il faut être plein de patience à leur égard, comptant peu sur eux et beaucoup sur Dieu ; et c’est alors que “Dieu donne des sujets soumis”, suivant cette parole du psalmiste : “Qui subdit populum meum sub me ”(4).      

« A partir de l’époque  où Notre-Seigneur me fit cette miséricorde, mon oraison est de me mettre en sa présence, dans le fond de mon âme où Il me découvre son humanité, et cela, non en passant, mais d’une manière permanente, par forme d’habitude : “permanenter per modum habitus” ; là, assez souvent, je m’occupe à me réjouir avec Lui. Sur cet état d’oraison, on peut voir saint Thomas dans sa Somme (5), où il expose la différence qui existe entre les commençants, les avancés et les parfaits. “Tous, dit-il, s’appliquent à tendre principalement à une même fin, à s’unir à Dieu : Omnium studium est ad hoc principaliter intendere , ut Deo inhaereant ”. Mais dans la réponse ad tertium, il ajoute : Bien que les parfaits aillent croissant chaque jour dans l’amour de Dieu, cependant leur principal soin ne tend point là, mais à être unis à Dieu. Et bien que les commençants et les avancés cherchent aussi cette union et cette jouissance, néanmoins le soin principal des premiers est d’éviter les péchés, et celui des seconds d’acquérir les vertus. Il appuie sa doctrine par l’exemple d’un corps en mouvement. Ce corps s’éloigne d’abord de l’endroit où il est, il s’approche ensuite du terme où il tend, et enfin il y arrive et s’y repose. Le même saint, dans son opuscule 63, de la Béatitude, à la fin du troisième argument principal, traitant de la manière dont nous devons jouir un jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le ciel, dit : que nous devons pareillement dans cette vie jouir sans discontinuer de Dieu, attendu qu’Il est notre propre bien, plus qu’aucun autre, et qu’Il est souverainement digne d’être l’objet de notre jouissance, au moyen des dons de Sa grâce. Il ajoute que, par ces dons comme par nos bonnes œuvres, nous devons sans cesse, viser à ce but. Il cite à l’appui de sa doctrine le passage d’Isaïe, chap. IX, où il dit “que le Fils de Dieu nous a été donné pour nous, et pour que nous jouissions de Lui, même dans cette vie”.  Par où l’on voit le grand aveuglement et la folie de ceux qui cherchent toujours Dieu avec anxiété, soupirent pour Le trouver, et, dans l’oraison, crient vers Lui afin qu’Il les entende. Ils ne font pas attention qu’ils sont eux-mêmes Ses temples vivants, comme l’enseigne l’Apôtre, que le souverain Bien habite réellement en nous, que le Dieu de majesté prend son repos en nous ; et voilà pourquoi ils ne songent jamais à jouir de Lui. Que dirait-on de quelqu’un qui va chercher dehors ce qu’il possède chez lui, ou qui prétendrait se sustenter avec des aliments  qu’il cherche ou qu’il voit, mais qu’il ne mange pas ? Or, telle est la vie de ceux qui cherchent toujours Dieu, et qui ne jouissent jamais de Lui. Il résulte de là que leurs œuvres sont moins parfaites. Le même saint Thomas dit encore (6) : Sans doute, c’est un signe de l’amour de Dieu de souffrir pour Lui ; mais c’est un signe plus expressif de laisser toutes les choses qui appartiennent à cette vie, et de se réjouir avec Lui. Il est donc constant que la jouissance de Dieu est le fruit commun des bienheureux dans le ciel et des justes sur la terre.

« Quelquefois, je m’occuppe, dans l’oraison, à discourir, suivant la lumière qui m’est donnée, soit sur quelques paroles de la sainte Écriture, soit sur les instructions intérieures que Dieu me donne. D’autres fois, je me tais, et je me repose. Ce silence en présence de Dieu, ce repos en Lui, est un grand trésor. En effet, toutes choses parlent au Seigneur, et sont ouvertes à Ses yeux : mon cœur, mes désirs, mes vues, mes épreuves, mes entrailles, ma science et mon pouvoir ; et les Yeux de mon divin Maître sont des Yeux qui peuvent m’enlever mes défauts, enflammer mes désirs, me donner des ailes pour voler, attendu qu’Il désire plus mon bien et son service, que je ne le désire moi-même. De là, je tire la conclusion : puisqu’Il est mon guide, et qu’Il marche devant moi pour que je Le suive avec paix et tranquillité, je dois Le suivre en paix, me reposant sur la vérité de foi dont j’ai parlé. Que si je n’obtiens pas ce que je désire, je dois m’en consoler, puisque j’obtiens un plus grand bien, savoir, la conformité de ma volonté avec la volonté de Dieu ; car la vraie vie pour moi est de vouloir ce qu’Il veut ; ne désirant ni plus de science qu’Il ne m’en donne, ni avancer plus vite qu’Il ne veut, ni par d’autres voies que celles qu’Il choisit, conformément à ces paroles du livre de l’Imitation : Si vous parvenez à ne plus vous chercher vous-même, mais moi seul, alors vous Me plairez beaucoup, et vous vivrez dans une grande paix. Mais comme il arrive souvent à la faiblesse du cœur de gémir sous la charge, il faut lui répondre : Ce que Dieu a fait en vous laissera-t-Il pour cela d’être le meilleur ? ou bien, parce que cela vous paraît mal, laissera-t-Il de faire Sa volonté ?

« C’est là, pour le présent, ce qui m’occupe le plus, et je me repose, en voyant que je souffre devant les Yeux de Dieu, et que je suis traité comme Il veut.

« Mais comme, depuis que je suis ce mode d’oraison, j’ai été réprimandé quand il m’arrivait de l’abandonner et de m’occuper de considérations, je me suis appliqué à chercher des auteurs et des raisons pour l’appuyer. Les auteurs sont : saint Denys l’Aréopagite, chap. I de la Théologie mystique ; saint Augustin, lettre 119 ; saint Thomas, passages cités plus haut, et su les paroles de l’Apocalypse, chap. VIII : “Factum est silentium in coelo, quasi media hora : Il se fit un silence au ciel qui dura environ une demi-heure” ; et, sur ces mês paroles, saint Grégoire, livre III des Morales, chap. XXIX, vers la fin ; et chap. XXXIX : “Cui dedi in solitudine domum : A qui J’ai donné une maison dans la solitude” ; et sur Ezzéchiel, en l’homélie 14, à propos de ces paroles du chap. XL : “Et in manu viri calamus mensuræ sex cubitorum, et palmo” ; saint Bernard, sermon 55 sur les Cantiques ; saint Albert le Grand : “de Adhaerendo Deo” : “de l’Union de l’âme avec Dieu” ; saint Jean Climaque, degré 27 ; le Saint-Esprit, dans l’Ecclésiastique, chap. XXXII : “Écoute en silence ce que Dieu t’enseigne ; et pour prix du respect avec lequel tu L’écoutes, Il t’accordera Ses bonnes grâces et Sa familière amitié : Audi tacens, et pro reverentia accedet tibi bona grata ”. Ce repos paraît être le sommeil que Dieu commande aux âmes de respecter, dans les Cantiques, chap. II : “Je vous conjure, filles de Jérusalem, de ne pas éveiller ma bien-aimée jusqu’à ce qu’elle le veuille : Adjuro vos, filiae Jerusalem, ne suscitetis, neque evigilare faciatis dilectam, quoadusque ipsa velit ” (7). L’Épouse répond : “Cette Voix est celle de mon Bien-Aimé”. Mais à quel signe La reconnaît-elle ? C’est que Sa douceur est incomparable, c’est que les effets que cette Voix produit en elle sont trop délicieux et accompagné de trop de sécurité pour pouvoir venir d’un autre que de Dieu. C’est là le repos promis à l’âme comme récompense de tous les travaux auxquels elle s’est livrée pour chercher Dieu. “J’ai trouvé Celui que mon cœur aime, dit l’Épouse dans les Cantiques ; je L’ai saisi, et je ne Le quitterai plus : Inveni Quem diligit anima mea : tenui Eum, nec dimittam ” (8). Goûtant le repos que lui donne la possession de Celui qui est la source de toute allégresse, comment l’âme pourrait-elle être triste ? Quant aux peines et aux tristesses, c’est nous qui les prenons de nos propres mains, en recherchant les choses où elles abondent, et en ne les recherchant pas celles qui renferment en elles la vie et l’allégresse ; d’où il résulte que nos désirs sont nos bourreaux. Le terme de tous les désirs de ceux mêmes qui vivent dans le plus grand désordre dans le monde, est le repos. Ils travaillent dans la jeunesse pour se reposer dans la vieillesse, et l’on plaint comme malheureux ceux qui travaillent toute leur vie sans pouvoir se reposer. Aussi saint Thomas, dans son Opuscule 63, blâme-t-il les personnes spirituelles qui passent leur vie à chercher Dieu sans jamais jouir de Lui, et il dit que leurs exercices sont moins parfaits par cela même. La fin qu’on se propose en tout travail est d’en jouir. Si on plante une vigne, c’est pour en recueillir le fruit. “Qui paît un troupeau, dit saint Paul aux Corinthiens, et ne se nourrit pas de son lait ? Quis pascit gregem, et de lacte gregis non manducat ” (9). C’est dans le même sens que Jésus-Christ Notre-Seigneur dit à Jérusalel, en pleurant sur elle : “Ah ! si tu avais connu ce qui devait te donner la paix ! mais maintenant ce grand bien est caché à tes yeux : Jerusalem, si cognovisses et tu, quae ad pacem tibi ! nunc autem abscondita sunt ab oculis tuis ” (10). L’âme qui ne voit pas qu’elle possède ce bien est travaillée par un désir inquiet, parce qu’elle ne comprend pas qu’elle possède ce qu’elle cherche. Voyez un homme qui en cherche un autre auquel il veut parler ; lors même qu’il l’a trouvé, s’il ne le reconnaît pas, il continue d’être en peine, parce que son désir n’est pas satisfait. C’est ce qui arriva à Magdeleine quand elle était avec Jésus-Christ ressuscité ; elle ne goûta de repos que quand il plut à Notre-Seigneur de se révéler à son âme, et qu’elle Le reconnut. Quel est celui qui prépare toujours un repas, et ne se met jamais à table pour manger ? “Il y a, dit l’Ecclésiaste, un autre mal que j’ai vu sous le soleil : un homme à qui Dieu a donné les richesses, l’opulence, l’honneur, qui possède tout ce qu’il peut désirer, mais à qui Dieu n’a pas donné le pouvoir d’en jouir” (11). Entre celui qui comprend cette vérité et celui qui ne la comprend pas, il y a la même différence qu’entre un affamé qui travaille à chercher son pain et celui qui, après l’avoir cherché, le mange, se repose en le mangeant, et goûte un repos d’autant plus doux qu’il est assis à un meilleur banquet.

«  Après que l’on a travaillé à chercher Dieu et qu’on L’a trouvé, ce qui reste à faire, c’est de jouir de Lui. “Goûtez, et voyez, dit David, combien le Seigneur est doux : Gustate, et videte quoniam suavis est Dominus ” (12). La sublimité de cette voie est décrite par le Saint-Esprit au livre de la Sagesse (13). Lorsque l’esprit de de sagesse descend dans une âme, elle devient tellement précieuse devant Dieu, qu’il n’y a rien au monde de si resplendissant qui puisse lui être comparé : ni l’or, ni l’argent, ni les pierreries, ni la santé, ni la beauté. Tous les biens viennent à l’âme avec la sagesse. Et ce divin Esprit, en se donnant à elle, lui communique toutes Ses qualités. Or, c’est un Maître suave, plein de bénignité, riche, etc. Dès qu’une âme L’a senti et connu, elle prend congé de tous les autres maîtres qu’elle a servis jusque-là, et elle commence à être libre.

 

 

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  • : Thèse et synthèse sur la logique, la philosophie, la métaphysique, la politique, les mathématiques, la physique, la chimie, la théologie et la mystique élaborées à la lumière des premiers principes de la raison spéculative, principes immuables et éternels qui constituent les fondements du thomisme
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