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26 octobre 2014 7 26 /10 /octobre /2014 17:48

Vénérable Mère Marie de Jésus d’Agréda (1602-1665),  Abbesse du Monastère de l’Immaculée Conception de la ville d’Agréda, de l’Ordre de S. François

 

La Cité Mystique de Dieu

 

IIe partie, livre IIIe, chap. XXVI

 

Les démons tiennent un conciliabule dans l'enfer contre la très-pure Marie.

 

322. J'ai dit au paragraphe 130 du chapitre XIe, qu'au moment où s'opéra le mystère ineffable de l'incarnation, Lucifer et tous les autres esprits rebelles sentirent la vertu du bras du Tout-Puissant, qui les précipita dans le plus profond des abîmes. Ils y furent abattus quelques jours, jusqu'à ce que le même Seigneur, par sa providence admirable, leur permit de se relever de cet abattement dont ils ignoraient la cause. Or, après s'être redressé, le grand dragon s'avança vers le monde, pour reconnaître, en parcourant toute la terre, s'il était survenu quelque chose de nouveau à quoi il pût attribuer le coup imprévu qui l'avait frappé, lui et tous ses ministres. Le superbe prince des ténèbres ne voulut point confier cette recherche à ses seuls compagnons; mais il se mit lui-même en campagne avec eux, et explorant le monde entier avec autant de ruse que de méchanceté, il alla s'enquérant partout, guettant de toutes parts les faits pour tâcher de découvrir ce qu'il brûlait de savoir. Il employa trois mois à cette ardente recherche; au bout de ce temps il dut retourner dans l'enfer, aussi ignorant de la vérité qu'il en était sorti, parce que le moment n'était pas encore venu pour lui de pénétrer des mystères aussi divins, sa malignité étant si ténébreuse, qu'il ne devait pas jouir de leurs effets admirables, ni en glorifier et bénir son Créateur comme nous, qui devions participer aux fruits de la rédemption.

 

323. L'ennemi de Dieu se trouvait toujours plus confus et tourmenté, sans savoir à quoi attribuer son nouveau malheur : ce qui fut cause qu'il convoqua toutes les troupes infernales, sans excepter aucun démon, pour délibérer sur ce cas. Et ayant pris la première place dans ce conciliabule, il leur tint ce discours : vous savez bien, mes sujets, avec quelle ardeur j'ai travaillé à me venger de Dieu, en faisant tout pour détruire sa puissance, depuis qu'il nous a dépouillés de la nôtre et bannis de notre maison. Et quoique je ne puisse point l'atteindre lui-même, je n'ai point perdu un instant, je n'ai point négligé une occasion pour attaquer les hommes, qu'il aime, et pour les réduire sous mon empire (1); j'ai peuplé par mes forces et par mes soins mon royaume, et j'ai un grand nombre de nations qui me suivent et qui m'obéissent (2); je gagne tous les jours une quantité innombrable d'âmes que j'éloigne de la connaissance de Dieu et de l'obéissance qu'elles lui doivent, afin qu'elles né parviennent point à jouir de ce que nous avons perdu; je prétends au contraire les entraîner dans les supplices éternels que nous endurons, puisqu'elles ont suivi ma doctrine et mes traces, et j'assouvirai sur elles la haine que j'ai conçue contre leur Créateur. Mais tout cela me parait peu de chose, et je suis encore tout étourdi de la nouvelle secousse que nous avons ressentie; car depuis que nous avons été chassés du ciel , il ne nous était rien arrivé de semblable, et jamais nous n'avions été frappés, terrassés d'une manière aussi violente : je reconnais que ce coup a singulièrement ébranlé mes forces comme les vôtres. Un effet aussi insolite, aussi extraordinaire, ne peut s'expliquer que par une cause nouvelle, et le sentiment de notre faiblesse me fait vivement craindre la ruine de notre empire.

 

(1) Job., XLI, 25. — (2) Luc., IV, 6.

 

324. « Cette affaire demande une nouvelle attention, ma fureur persiste, et l'ardeur de la vengeance me dévore toujours. J'ai quitté l'abîme, j'ai parcouru toute la terre, j'en ai examiné avec un très-grand soin tous les habitants, et je n'ai trouvé aucune chose, notable. J’ai observé et persécuté toutes les femmes vertueuses et parfaites appartenant à la race de l'ennemie implacable que nous avons connue dans le ciel, pour tâcher de la rencontrer parmi elles; mais aucun indice ne me marque qu'elle soit née, car je n'en vois aucune avec les qualités que me parait devoir réunir la femme appelée. à être la, Mère du Messie. Une fille que je craignais à cause de ses grandes vertus, et que je persécutai dans le Temple, est maintenant mariée ainsi elle ne peut être celle que nous cherchons, car Isaïe a dit qu'elle doit être vierge (3). Néanmoins je la crains et je, la déteste, car étant si vertueuse, il pourrait bien arriver que d'elle naquit la Mère du Messie ou quelque grand prophète; il ne m'a pas été possible de me l'assujettir jusqu'à présent en aucune chose, et, je pénètre moins dans la conduite de sa vie que dans celle des autres. Elle m'a toujours résisté avec une, fermeté invincible; je la perds facilement de vue, et quand je pense à elle, je ne puis m'en approcher autant que de ses compagnes. Je ne parviens point à discerner si cette difficulté et cet oubli proviennent d'une cause mystérieuse, ou s'ils résultent du mépris même que je fais d'une simple femmelette. Mais j'y prendrai bien garde à l'avenir, car elle nous a commandé en deus occasions récentes où nous n'avons pu résister à son empire, ni à l'énergie souveraine avec laquelle elle nous a privés de la possession que nous avions des personnes dont elle nous a chassés. Cela est digne de toute notre attention, et cette créature mérite mon indignation par cela seul qu'elle a opéré dans ces occasions. C'est pourquoi je jure de la persécuter et de la dompter, et pour cette entreprise je demande le concours de toutes, vos forces, de toute votre malice; car celui qui se signalera dans cette victoire que je me promets de remporter, recevra de ma grande puissance des récompenses considérables. »

 

325. Toute la populace infernale, après avoir écouté attentivement Lucifer, loua et approuva, ses intentions; elle lui dit de ne pas craindre que cette femme compromît ses succès ou ternit ses triomphes puisque son pouvoir était si grand, qu'il avait assujetti à son empire le monde presque entier (1). Les démons convinrent ensuite des moyens qu'ils prendraient pour persécuter la très-chaste Marie, comme femme distinguée par ses vertus et par une sainteté singulière, et non point comme Mère du Verbe incarné; car, comme je l'ai dit, ils ignoraient alors le mystère caché. Après qu'ils eurent pris cette résolution, notre divine Princesse eut à soutenir un long combat contre Lucifer et ses ministres d'iniquité, afin qu'elle pût écraser d'autant plus souvent la tête à ce dragon infernal (4). Et quoique dans le cours de la vie de cette Vierge puissante, ç'ait été là une grande et mémorable bataille, elle en livra une plus grande encore au prince des ténèbres, lorsqu'elle resta sur la terre après l'ascension de son très-saint Fils. Je parlerai de celle-ci dans la troisième partie de cette divine histoire, à laquelle on me l'a fait rapporter, car elle fut fort mystérieuse, attendu qu'à cette époque Lucifer connaissait la Mère de Dieu; saint jean en a fait mention au XIIe chapitre de l'Apocalypse, comme je le dirai en son lieu.

 

(3) Ephes., II, 2 ; Joan., XIV, 30. — (4) Gen., III, 15.

 

        326. La providence du Très-Haut fut admirable dans la dispensation des mystères incompréhensibles de l'incarnation, et elle l'est maintenant dans le gouvernement de l'Église catholique. Et il est sûr qu'il fallait que cette farté et douce Providence cachât plusieurs choses aux démons qu'il n'était pas à propos qu'ils sussent, tant parce qu'ils sont indignes de connaître les mystères sacrés, que parce que à l'égard de, ces ennemis, la puissance divine doit se manifester avec plus d'éclat que les autres attributs, afin de les accabler de tout son poids. En outre, grâce à leur ignorance des œuvres que Dieu leur cache, l'économie de l'Église et l'exécution de tons les mystères que Dieu y opère, se déroulent sur un plan plus doux; c'est une barrière contre laquelle viennent se briser tous les efforts du démon furieux, pour les choses que la Majesté divine veut soustraire à ses attaques. Sans doute elle peut et pourrait toujours le dompter et le retenir; mais le Seigneur dispense toutes choses en la manière qui convient le mieux à sa bonté infinie. C'est pour cette raison que le Très-Haut cacha à ces esprits rebelles la dignité de l'auguste Marie, le miracle de sa grossesse, son intégrité virginale avant et après l'enfantement, et en lui donnant un époux, il tenait cela dans un plus grand secret. Ils ne connurent non plus la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ avec certitude qu'à l'heure de sa mort; et dès lors ils découvrirent plusieurs mystères de la rédemption sur lesquels ils s'étaient mépris et aveuglés; car, s'ils eussent connu auparavant cet adorable Seigneur, ils eussent plutôt tâché d'empêcher sa mort, comme le dit l'Apôtre (5), qu'excité les Juifs à lui en infliger une aussi cruelle, ainsi que je le rapporterai en son lieu. Ils auraient prétendu détourner la rédemption, et, publier eux-mêmes devant le monde qu'il était le Christ vrai Dieu; et c'est pour cela que quand saint Pierre le reconnut et le confessa pour tel, il lui ordonna à lui et aux autres apôtres, de n'en rien dire à personne (6). Et bien que les démons se doutassent que le Sauveur fût le Messie, et qu'ils l'appelassent même Fils du Très-Haut, il cause des miracles qu'il faisait et de ce qu'il les chassait des corps, comme le raconte saint Luc (7), sa divine Majesté, ne permettait pourtant pas qu'ils dissent, avec une ferme assurance ce qu'ils pensaient; car, en voyant notre Seigneur Jésus Christ pauvre, méprisé et outragé, les doutes qu'ils avaient se dissipaient aussitôt; c'est qu'aveuglés par leur orgueil démesuré, ils ne purent jamais pénétrer le mystère de l'humilité du Sauveur.

 

(5) I Cor., II, 8. — (6) Matth., XVI, 20. — (7) Luc., VIII, 28; IV, 34.

 

327. Or, comme Lucifer ne connaissait point en la très-pure Marie la dignité de Mère de Dieu lorsqu'il lui prépara la terrible persécution que l'on verra bientôt, il lui en fit depuis subir une beaucoup plus cruelle, sachant qui elle était. Car s'il eût su, dans la circonstance dont je vais parler, que c'était celle qu'il avait vue dans le ciel revêtue du Soleil (8), et celle qui lui devait écraser la tête (9), il eût été pris d'un tel accès de fureur et de rage, qu'il se fût transformé en un feu comparable à celui de la foudre. Que si en la regardant seulement comme une femme sainte et parfaite, les démons conçurent tous contre elle une si grande indignation, il est certain que s'ils eussent connu son excellence, ils eussent, dans la limite de leur pouvoir, bouleversé la nature entière pour mieux la persécuter et même pour l'exterminer. Mais comme le dragon et ses complices ignoraient d'un côté le mystère caché de notre divine Dame, et que d'un autre ils découvraient en elle une vertu si puissante et une sainteté si sublime; dans la confusion où toutes ces choses les mettaient, ils allaient tâtonnant et se perdant en conjectures; ils se demandaient les uns aux autres quelle pouvait être cette femme contre laquelle ils reconnaissaient que tous leurs efforts étaient si impuissants, et si ce n'était point par hasard celle qui devait occuper le rang le plus éminent entre les simples créatures?

 

(8) Apoc., XII, 1 — (9) Gen., III, 15.

       

        325. Certains répondaient qu'il n'était pas possible que cette femme fût la Mère du Messie que les fidèles attendaient, parce que, outre qu'elle était mariée, son mari et elle étaient fort pauvres, fort humbles et fort Feu connus dans le monde; qu'ils ne se distinguaient point par des miracles, et qu'ils ne se faisaient ni estimer ni craindre des hommes. Et comme Lucifer et ses ministres étaient si superbes, ils ne pouvaient se persuader qu'un mépris aussi souverain de soi-même et une humilité aussi rare fussent comparables avec la grandeur et la dignité de Mère de Dieu, et leur chef s'imaginait que le Tout-Puissant, étant une nature infiniment supérieure à la sienne, ne choisirait pas une condition qui lui avait tant déplu à !ni même. Enfin il fut trompé par sa présomption mime et par son fol orgueil, c'est-à-dire par les vices les plus propres, par les ténèbres qu'ils répandent, à aveugler l'entendement et à précipiter la volonté. C’est pour cette raison que Salomon dit que leur propre malice les avait aveuglés (10) de telle sorte qu'ils ne comprissent point que le Verbe éternel devait choisir de pareils moyens afin d'abattre la hautaine arrogance du dragon, dont les pensées étaient beaucoup plus éloignées des jugements du Très-Haut que le ciel n'est distant de la terre (11); car il croyait que Dieu descendrait sur la terre, pour la combattre, dans un grand appareil et une pompe éclatante, humiliant d'une main puissante les superbes, les princes et les monarques, dont le démon avait enflé le cœur, comme on le vit chez tant de rois qui régnèrent avant la venue de notre Seigneur Jésus-Christ, hommes si pleins d'orgueil et de présomption, qu'ils paraissaient avoir perdu le sens commun et la connaissance de leur condition mortelle et de leur origine terrestre. Lucifer mesurait tout cela suivant ses idées, et il lui semblait que Dieu dût agir dans cette vue avec la même fureur et les mêmes procédés avec lesquels l'ennemi attaque les œuvres du Seigneur.

 

(10) Sap., II, 21 — (11) Isa., LV, 9.

 

329. Mais sa divine Majesté, qui est la sagesse infinie, fit tout le contraire de ce que Lucifer croyait car pour le vaincre elle ne vint pas seulement avec sa toute-puissance, mais elle se servit aussi de l'humilité, de la douceur, de l'obéissance et de la pauvreté, qui sont les armes de sa milice, et non pas dit faste et de l'ostentation de la vanité mondaine, qui s'appuie sur les richesses de la terre (12). Elle vint dans l'obscurité et sans aucun éclat sensible; elle choisit une Mère pauvre, et elle vint mépriser tout ce que le monde estime, et enseigner la science de la vie par la doctrine et par l'exemple; de sorte due le démon se trouva trompé et vaincu par les moyens qui l'humiliaient et le tourmentaient le plus.

 

(12) II Cor., I, 4.

 

330. Dans l'ignorance de tons ces mystères, Lucifer employa quelques jours à étudier et à reconnaître le naturel de l'auguste Marie, son tempérament, ses démarches, ses inclinations, la juste mesure, la tranquillité et l'égalité d'âme qu'elle apportait dans toutes ses actions; car ces choses ne lui étaient point cachées. Et ayant trouvé que tout en elle était si parfait, que, malgré la douceur de son caractère, elle lui présentait comme un mur impénétrable, il consulta de nouveau les démons et leur exposa la difficulté qu'il voyait à pouvoir tenter cette femme, sans dissimuler que l'entreprise était extrêmement ardue. Tous dressèrent leurs batteries, et se préparèrent à l'attaquer de concert par toutes sortes de tentations formidables. Je dirai dans les chapitres suivants comment ils s'y prirent, et j'y raconterai le glorieux triomphe que notre invincible Reine remporta sur tous ces ennemis, et toutes les malices dont ils se servirent contre elle.

 

Instruction que la très-sainte Vierge me donna.

 

331. Ma fille, je désire que vous preniez bien garde à ne vous laisser pas posséder de l'ignorance et des ténèbres qui aveuglent ordinairement les mortels, en leur faisant oublier leur salut éternel, et en les empêchant de considérer les périls où ils sont exposés parmi les tentations dont les démons les entourent de toutes harts pour les perdre. Les hommes dorment, s'amusent et s'oublient, comme s'ils n'avaient point d'ennemis forts et vigilants à combattre. Cette effroyable négligence tire son origine de deux causes : la première , c'est que les hommes sont tellement livrés aux choses terrestres, animales et sensibles, qu'ils ne savent plus sentir d'autres blessures que celles qui atteignent leurs sens physiques (13), comme s'il n'y avait rien de vulnérable au dedans d'eux-mêmes; la seconde, c'est que les princes des ténèbres sont invisibles et inaccessibles à nos organes; et comme les hommes charnels ne les touchent, ni ne les voient, ni ne les sentent, ils ne songent point à les craindre (14). Et pourtant c'est pour cela même qu'ils devraient se tenir beaucoup plus sur leurs gardes : car les ennemis invisibles sont plus perfides, plus habiles à porter leurs coups à l'improviste, et par conséquent le danger est d'autant plus certain qu'il est moins apparent, et les blessures d'autant plus mortelles, qu'elles sont moins sensibles, moins perceptibles et moins extérieures.

 

(1) I Cor., II, 14. — (2) Ephes., II, 12.

 

332. Écoutez, ma fille, les vérités les plus importantes pour la vie véritable, pour la vie éternelle. Soyez attentive à rues conseils, recevez mes avis et conformez-vous à mes leçons : car si vous vous laissez aller à la négligence, je ne vous dirai plus rien. Or, considérez ce que vous n'avez pas assez remarqué jusqu'à présent dans le caractère de ces ennemis, et. sachez que parmi les anges comme parmi les hommes, aucune intelligence ni aucune langue ne sauraient exprimer la haine forcenée que Lucifer et ses satellites ont conçue contre les mortels, parce qu'ils sont les images de Dieu lui-même et qu'ils sont capables d'en jouir éternellement. Il n'y a que le Seigneur qui puisse sonder les abîmes d'iniquité et de méchanceté creusés par l'orgueil dans cet être rebelle au saint nom qu'il a refusé d'adorer. Que si de son bras puissant il ne tenait pas ces ennemis terrassés, en un clin d'œil ils détruiraient le monde, ils mutileraient tous les hommes et déchireraient leurs chairs avec plus de férocité que des lions affamés, des dragons et des bêtes fauves. Mais le bénin père des miséricordes arrête et réprime leur fureur, et garde ses pauvres petits enfants dans ses bras, afin qu'ils ne tombent point sous la dent de ces loups infernaux.

 

333. Considérez donc maintenant, avec toute l'attention qu'il vous sera possible, si l'on .peut concevoir quelque chose d'aussi douloureux, d'aussi lamentable que de voir tant d'hommes plongés dans l'aveuglement et oublieux d'un tel péril, abandonner volontairement l'asile que leur ouvre le Très-Haut, les uns par légèreté, par des motifs frivoles, en vue d'un plaisir qui passe en un moment; les autres par négligence, d'autres encore à cause de leurs appétits désordonnés, pour se livrer tous entre les mains cruelles de tant d'impies et furieux ennemis, qui se promettent d'exercer leur rage sur leurs victimes, non une heure, un jour, un mois ou un an, mais éternellement, par des tourments qu'on ne saurait ni comprendre ni exprimer. Tremblez, ma fille, et contemplez avec stupéfaction cette horrible, cette effroyable folie des mortels impénitents et des fidèles eux-mêmes, qui, connaissant tout cela par la foi, ont tellement perdu la raison, et se laissent, comme des insensés, au milieu de la lumière que leur fournit la foi catholique et véritable dont ils font profession, aveugler par le démon à tut tel point, qu'ils ne voient ni ne connaissent plus le péril, et qu'ils ne savent point l'éviter.

 

334. Et afin que vous le craigniez davantage et que vous vous gardiez d'y tomber, vous devez faire réflexion que ce dragon vous épie depuis l'heure que vous fûtes créée et que vous naquîtes; qu'il rôde nuit et jour autour de vous, sans se reposer jamais, pour saisir l'occasion où vous lui donnerez prise, et qu'il observe vos inclinations naturelles et nième les faveurs que vous avez reçues du Seigneur pour vous attaquer avec vos propres armes. Il complote votre perte avec les autres démons, et il promet des récompenses à ceux qui y travailleront avec plus d'ardeur; et c'est pour ce sujet qu'ils pèsent vos actions avec une grande exactitude, qu'ils mesurent vos pas, et, que tous s'emploient il vous tendre des pièges dans tout ce que vous entreprenez. Je veux que vous considériez tontes ces vérités en Dieu, où vous en connaîtrez la portée; mesurez-les ensuite avec les données que vous fournit l'expérience, et vous verrez, en les examinant ainsi, s'il est raisonnable que vous vous endormiez au milieu de tant de dangers. Et quoique cette vigilance soit importante pour tous les vivants, elle vous est plus nécessaire qu'à qui que ce soit, pour des raisons particulières; et, bien que je ne vous les déclare pas toutes maintenant, vous ne devez pas pour cela douter qu'il ne vous convienne d'apporter à tout ce que vous faites l'attention la plus scrupuleuse; il suffit que vous connaissiez votre caractère doux et faible, dont vos ennemis cherchent à se prévaloir contre vous.

 

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ID., ibid., IIe partie, livre VIe, chap. VIII

 

Les démons s’assemblent dans l'enfer pour délibérer sur le triomphe que notre Sauveur Jésus-Christ reçoit dans Jérusalem. — Ce qui résulte de cette assemblée. — Les princes des prêtres et les pharisiens se réunissent de leur côté.

 

        1128. Tous les mystères que renfermait le triomphe de notre Sauveur furent grands et admirables, comme nous l'avons remarqué; mais ce qui se passa dans l'enfer accablé par le pouvoir divin, lorsque les démons y furent précipités au moment de l'entrée triomphale de Jésus dans la ville sainte, ne nous fournit pas en son genre un moindre sujet d'admiration. Depuis le dimanche auquel ils essuyèrent cette défaite jusqu'au mardi suivant, ils restèrent deux jours entiers sous le poids de la droite du Très-Haut, éperdus à la fois de honte et fureur, et ils exhalaient leur rage devant tous les damnés par des hurlements effroyables ; une nouvelle épouvante se répandit à travers ces sombres régions, dont les infortunés habitants virent s'accroître leurs tourments. Le prince des ténèbres Lucifer, plus troublé que tous les autres, convoqua tous les démons, et se plaçant, comme leur chef, dans un lieu plus élevé, il leur dit :

 

          1129. « II n'est pas possible que cet homme, qui nous persécute de la sorte, qui ruine notre empire et qui brise mes forces, ne soit plus que prophète. Car Moïse, Élie et Élisée, et nos autres anciens ennemis ne nous ont jamais vaincu avec une pareille. violence, quoiqu'ils aient opéré d'autres merveilles ; et je remarque même qu'il ne m'a pas été caché autant d'œuvres de ceux-là que de celui-ci, surtout quant à ce qui se passe dans son intérieur, où je ne sais presque rien découvrir. Or comment un simple homme pourrait-il faire cela, et exercer sur toutes choses un pouvoir aussi absolu que celui que tout le monde lui reconnaît ? Il reçoit sans émotion et sans aucune complaisance les louanges que les hommes lui donnent pour les merveilles qu'il a faites. Il a montré en cette entrée triomphante qu'il vient de faire dans Jérusalem un nouveau pouvoir sur nous et sur le monde, puisque je ne me trouve pas assez fort pour accomplir mon dessein, qui est de le détruire et d'effacer son nom de la terre des vivants (1). A l'occasion de ce triomphe, non-seulement les siens l'ont proclamé publiquement bienheureux, mais beaucoup de gens soumis à ma domination se sont joints à eux et l'ont même reconnu pour le Messie, pour Celui qui est promis dans la loi des Juifs; de sorte qu'ils ont tous été portés à le révérer et à l'adorer. C'est beaucoup pour un simple mortel, et si celui-ci n'est rien de plus, il est sûr qu'aucun autre n'a joui auprès dé Dieu d'une aussi haute faveur, et qu'il s'en sert et s'en servira encore pour nous causer de grandes pertes ; car depuis que nous avons été chassés du ciel, il ne nous est pas arrivé d'essuyer des défaites comparables à celles auxquelles nous accoutume cet homme depuis sa naissance, ni de rencontrer une pareille vertu. Et s'il est par malheur le Verbe incarné (comme nous avons sujet de le craindre), nous ne devons rien négliger, c'est une affaire qui demande toute notre attention : parce que si nous le laissons vivre, il attirera tous les hommes après lui par son exemple et par sa doctrine. J'ai tâché quelquefois, pour assouvir ma haine, de lui ôter la vie, mais ç'a été toujours en vain; car dans son pays j'avais disposé quelques personnes à le précipiter du haut d'une montagne, et il eut la puissance d'échapper à ses ennemis (2). Une autre fois, étant à Jérusalem, je fis prendre à plusieurs pharisiens la résolution de le lapider, et il se déroba tout à coup à leurs regards (3).

 

(1) Jerem., XI, 19.

(2) Luc., IV, 30. — (3) Joan., VIII, 59.

 

        1130. J'ai maintenant pris des mesures plus sûres avec son disciple et notre ami Judas; je lui ai inspiré le dessein de vendre et de, livrer son maître aux pharisiens, que j'ai aussi animés d'une furieuse envie par laquelle ils le feront sans doute mourir d'une mort fort cruelle, comme ils le désirent. Ils n'attendent qu'une occasion favorable, et je la leur prépare avec tout le zèle et toute l'adresse dont je suis capable car Judas, les scribes et les princes des prêtres feront tout ce que je leur proposerai. Je trouve néanmoins en cette entreprise une grande difficulté que nous devons redouter et qui demande de sérieuses réflexions c'est, que si cet homme est le Messie qu'attendent ceux de sa nation, il offrira ses peines et sa mort pour la résurrection des hommes, et il satisfera et méritera infiniment pour tous. Il ouvrira le ciel, et les mortels y jouiront des récompenses dont Dieu nous a privés, et ce sera pour nous un nouveau et insupportable tourment si nous ne faisons tous nos efforts pour l'empêcher. En outre, cet homme souffrant et méritant laissera au monde un nouvel exemple de patience pour les autres ; car il est très-doux et très-humble de cœur, nous ne l'avons jamais vu impatient ni troublé : il enseignera à tous la pratique de ces vertus, que j'abhorre le plus et qui déplaisent au même point à tous ceux qui me suivent. Ainsi il faut pour nos propres intérêts que nous délibérions sur ce que nous devons faire pour persécuter ce nouvel homme, et que vous me disiez ce que vous pensez de cette grave affaire. »

 

        1131. Ces esprits de ténèbres entrèrent en de longues conférences sur cette proposition de Lucifer, se livrant à tous les transports de leur rage contre notre Sauveur, mais aussi regrettant l'erreur que déjà ils croyaient avoir commise, en travaillant à sa perte avec tant d'astuce et de malice; par un surcroît de cette même malice, ils prétendirent dès lors revenir sur leurs pas et empêcher sa mort, parce qu'ils étaient confirmés dans le doute qu'ils avaient que Jésus pût être le Messie, tout en ne parvenant pas à s'en assurer d'une manière certaine. Cette crainte jeta Lucifer dans un si grand et si pénible trouble, qu'ayant approuvé la nouvelle résolution qu'ils prirent de s'opposer à la mort du Sauveur, il rompit l'assemblée et leur dit : « Soyez sûrs, mes amis, que si cet homme est véritablement Dieu, il sauvera tous les hommes par ses souffrances et par sa mort; il détruira par ce moyen notre empire, et les mortels seront élevés à une nouvelle félicité et revêtus contre nous d'une nouvelle puissance. Quelle énorme bévue nous avons faite en machinant sa perte! Allons donc détourner notre propre malheur. »

       

        1132. Après cette décision, Lucifer et tous ses ministres se rendirent dans la ville et dans les environs de Jérusalem, où ils firent quelques tentatives auprès de Pilate et de sa femme pour empêcher la mort du Seigneur, ainsi que le racontent les évangélistes (4); ils en firent aussi plusieurs autres qui ne sont pas mentionnées dans l'histoire évangélique, et qui ne laissent pourtant pas d'être véritables. Ainsi ils s'adressèrent en premier lieu à Judas, et par de nouvelles suggestions ils tâchèrent de le dissuader de la vente de son divin Maître, qu'il avait déjà conclue. Et comme il ne se décidait point à renoncer à son entreprise, le démon lui apparut sous une forme sensible, et fit tous ses efforts pour le persuader de ne plus songer à ôter la vie à Jésus-Christ par la main des pharisiens. Connaissant l'avarice insatiable du perfide disciple, il lui offrit beaucoup d'argent, afin qu'il ne le livrât pas à ses ennemis. De sorte que Lucifer se donna plus de peine en cette circonstance que lorsqu'il l'avait auparavant porté à vendre son doux et divin Maître.

 

(4) Matth., XVII,19; Luc., XXIII, 4; Joan., XVIII, 38.

 

        1133. Mais, hélas ! que la misère humaine est grande ! Le démon, qui avait déterminé Judas à lui obéir pour le mal, fut impuissant lorsqu'il voulut le faire reculer. C'est que la force de la grâce que ce malheureux avait perdue ne secondait pas l'intention de l'ennemi, et sans ce divin secours, tous les raisonnements, toutes les impulsions du dehors ne sauraient amener une âme à quitter le péché et à suivre le véritable bien. Il n'était pas impossible à Dieu de porter à la vertu le cœur de ce disciple infidèle, mais la sollicitation du démon qui lui avait fait perdre la grâce, n'était pas un moyen convenable pour la lui faire recouvrer. Et le Seigneur avait de quoi justifier la cause de son équité ineffable s'il ne lui donnait pas d'autres secours, puisque Judas était arrivé à une si grande obstination même dans l'école de notre divin Maître, en résistant si souvent à sa doctrine, à ses inspirations et à ses faveurs, en méprisant avec une effroyable témérité ses conseils paternels, ceux de sa très-douce Mère, l'exemple de leur sainte vie, leur conversation, et les vertus de tous les autres apôtres. D'impie disciple avait tout repoussé avec une opiniâtreté plus grande que celle d'un démon, et que Celle d'un homme qui est libre de faire le bien ; il se précipita comme un forcené dans la carrière du mal; et il alla si loin, que la haine qu'il avait conçue contre son-Sauveur et contre la Mère de miséricorde le rendit incapable de chercher cette même  miséricorde, indigne de la lumière nécessaire pour distinguer la même  lumière, et comme insensible même à la raison et à la loi naturelle, qui auraient suffi pour le détourner de persécuter l'innocent dont les mains libérales l'avaient comblé de bienfaits. Grande leçon pour la fragilité et la folie des hommes, qui sont exposés à tomber et à périr dans de semblables périls, parce qu'ils ne les craignent pas, et à donner à leur tour l'exemple d'une chute si malheureuse et si déplorable.

 

        1134. Lés démons ayant perdu l'espoir de changer les dispositions de Judas, s'en éloignèrent, et entreprirent les pharisiens, auxquels ils firent les mêmes propositions et tâchèrent de les persuader, de ne point persécuter notre Seigneur Jésus Christ: Mais par les mêmes raisons ils ne réussirent pas mieux auprès d'eux qu'auprès de Judas, car il ne leur fut pas possible de leur faire quitter le mauvais dessein qu'ils avaient formé. Il y eut bien quelques scribes qui par des motifs humains se demandèrent si ce qu'ils avaient résolu leur serait profitable ; mais comme ils n'étaient pas assistés de la grâce, la haine et l'envie qu'ils avaient conçues contre le Sauveur reprenaient bientôt le. dessus- dans leur âme. Les malins songèrent ensuite à travailler la femme de Pilate et Pilate lui-même ; et se servant de la pitié naturelle aux femmes, ils la portèrent, comme il est rapporté dans l'Évangile (5), à lui envoyer dire de rie point condamner cet homme juste: Par cet avis et par plusieurs considérations qu'ils présentèrent à Pilate ils lé déterminèrent à toutes les tentatives qu'il fit pour soustraire l'innocent Seigneur à une sentence dé mort , comme je le raconterai avec les détails nécessaires. Lucifer et ses ministres n'aboutirent malgré tous leurs efforts à aucun résultat. Lorsqu'ils en reconnurent l'inutilité, ils changèrent de plan, et entrant dans une nouvelle fureur, ils excitèrent les pharisiens, leurs satellites et les bourreaux à faire mourir le Sauveur de la mort la plus prompte ; mais après l'avoir tourmenté avec la cruauté impie qu'ils déployèrent pour altérer sa patience invincible. Le Seigneur permit qu'on lui fit subir tous les tourments imaginables, pour les hautes fins de la rédemption du genre humain, quoiqu'il empêchât que les bourreaux n'exerçassent quelques cruautés indécentes auxquelles les démons les provoquaient contre son adorable personne, comme je le dirai plus loin.

 

(5) Matth., XXVII, 19.

 

        1135. Le mercredi qui suivit l'entrée de notre Seigneur Jésus-Christ dans Jérusalem (ce fut le jour qu'il passa tout entier à Béthanie sans aller au Temple (6), les scribes et les pharisiens s'assemblèrent de nouveau dans la maison dit chef des prêtres, qui s'appelait Caïphe, pour délibérer sur les moyens de se saisir par la ruse du Rédempteur du monde et de le faire mourir (7), parce que les honneurs que tout le peuple lui avait rendus dans cette conjoncture avaient augmenté leur haine et leur envie contre sa Majesté. Cette envie venait de ce que notre Seigneur Jésus-Christ avait ressuscité Lazare, et des autres merveilles qu'il avait faites dans le Temple. Ils décidèrent dans cette assemblée qu'il fallait lui ôter la vie (8), tout en couvrant leur horrible dessein du prétexte du bien commun, comme le dit Caïphe prophétisant le contraire de ce qu'il prétendait. Le démon voyant leur résolution, inspira à quelques-uns la précaution de ne point exécuter leur projet, au jour de la fête de Pâques, de peur que le peuple, qui révérait Jésus-Christ comme le Messie ou comme un grand prophète; n'excitât quelque tumulte (9). Lucifer fit cela pour voir si, en retardant la mort du Sauveur, il pourrait l’empêcher. Mais comme Judas était déjà tyrannisé par sa propre avarice et par sa propre méchanceté, et privé de la grâce dont il aurait eu besoin pour en secouer le joug, il se rendit fort troublé et inquiet à l'assemblée des princes des prêtres, et leur proposa de leur livrer son maître ; la vente en fut conclue pour trente pièces d'argent, le traître se contentant de cette somme pour le prix de Celui qui renferme en lui-même tous les trésors du ciel et de la terre ; et afin de ne point perdre cette occasion, les princes des prêtres bâclèrent leur odieux marché malgré l'inconvénient de l'approche de la Pâque, la sagesse et la providence de Dieu le disposant de la sorte.

 

(6) Matth., XXI, 17. — (7) Matth., XXVI, 3. — (8) Joan., XI, 49 ; Matth., XXVI, 5; Marc., XIV, 2. — (9) Matth., XXVI, 15.

 

        1136. C'est alors que notre Rédempteur dit à ses disciples ce que saint Matthieu rapporte: Sachez que dans deux jours le Fils de l'homme sera livré pour être crucifié (10). Judas était absent lorsqu'il leur adressa ces paroles ; mais bridant de consommer sa trahison, il revint bientôt auprès des apôtres, et le perfide tâchait de découvrir par les questions qu'il faisait à ses compagnons, au Seigneur lui-même et à sa très-sainte Mère, par quel lieu ils passeraient en partant de Béthanie, et ce que son divin Maître avait résolu de faire durant ces jours de fête. Le disciple infidèle s'informait adroitement de tout cela pour livrer avec plus de facilité le Sauveur entre les mains des princes des prêtres, selon l'accord qu'il avait fait avec eux, et prétendait par cette conduite hypocrite cacher sa trahison. Cependant ses intentions criminelles étaient connues non-seulement du Sauveur, mais encore de sa très-prudente Mère-: car les saints anges l'informèrent incontinent de la promesse par laquelle il s'était engagé à le livrer aux princes des prêtres pour trente deniers. Ce même jour le traître eut la hardiesse. de demander à notre grande Reine par quel endroit son très-saint Fils avait résolu de passer pour aller célébrer la Pâque : et elle liai répondit avec une douceur incroyable : Qui peut , ô Judas, pénétrer les secrets jugements du Très-Haut ? Dès lors elle cessa de l'exhorter à renoncer à ses mauvais desseins; néanmoins notre adorable Sauveur et sa miséricordieuse Mère le souffrirent toujours jusqu'à ce qu'il désespérât lui-même de son salut éternel. Mais la très-douce colombe prévoyant la perte irréparable de Judas , et que son très-saint Fils serait bientôt livré à ses ennemis , exhala de tendres plaintes en la compagnie des anges, car elle ne pouvait s'entretenir avec d'autres du sujet de sa douleur ; ainsi elle communiquait- toutes ses peines à ces esprits célestes, et leur parlait avec tant de sagesse et de merveilleuse raison, qu'ils ne se lassaient point d'admirer une créature humaine qui au milieu d'une si amère affliction savait agir avec une sublime perfection jusqu'alors inouïe.

 

(10) Matth., XXVI, 2.

 

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FONDEMENTS SCRIPTURAIRES DU CULTE MARIAL. - 6 - Le Présent éternel

 

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FONDEMENTS SCRIPTURAIRES DU CULTE MARIAL. - 4 - Le Présent éternel

 

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POUR PARVENIR À UNE RÉSURRECTION DE VIE (CF. S. JEAN, V, 25, 28-29) - Le Présent éternel

 

 

 

 

 

 

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26 octobre 2014 7 26 /10 /octobre /2014 17:11

L'Amour de la Sagesse éternelle

 

Saint Louis-Marie Grignion de Montfort :

 

Consécration de soi-même à Jésus-Christ, la Sagesse incarnée, par les mains de Marie

 

 

[223] Ô Sagesse éternelle et incarnée! ô très aimable et adorable Jésus, vrai Dieu et vrai homme, Fils unique du Père éternel et de Marie toujours Vierge!

Je vous adore profondément dans le sein et les splendeurs votre Père, pendant l'éternité, et dans le sein virginal de Marie, votre très digne Mère, dans le temps de votre incarnation.

Je vous rends grâces de ce que vous vous êtes anéanti vous-même, en prenant la forme d'un esclave (1), pour me tirer du cruel esclavage du démon.

Je vous loue et glorifie de ce que vous avez bien voulu vous soumettre à Marie votre sainte Mère en toutes choses, afin de me rendre par elle votre fidèle esclave.

Mais hélas ! ingrat et infidèle que je suis, je ne vous ai pas gardé les vœux et les promesses que je vous ai si solennellement faits dans mon baptême : je n'ai point rempli mes obligations ; je ne mérite pas d'être appelé votre enfant ni votre esclave ; et, comme il n'y a rien en moi qui ne mérite vos rebuts et votre colère, je n'ose plus par moi-même approcher de votre sainte et auguste Majesté.

C'est pourquoi j'ai recours à l'intercession et à la miséricorde de votre très sainte Mère, que vous m'avez donnée pour médiatrice auprès de vous (2) ; et c'est par son moyen que j'espère obtenir de vous la contrition et le pardon de mes péchés, l'acquisition et la conservation de la Sagesse.

 

[224] Je vous salue donc, ô Marie immaculée, tabernacle vivant de la Divinité, où la Sagesse éternelle cachée veut être adorée des anges et des hommes.

Je vous salue, ô Reine du ciel et de la terre, à l'empire de qui tout est soumis, tout ce qui est au-dessous de Dieu.

Je vous salue, ô Refuge assuré des pécheurs, dont la miséricorde n'a manqué à personne ; exaucez les désirs que j'ai de la divine Sagesse, et recevez pour cela les vœux et les offres que ma bassesse vous présente.

 

[225] Moi, N..., pécheur infidèle, je renouvelle et ratifie aujourd'hui entre vos mains les vœux de mon baptême : je renonce pour jamais à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, et je me donne tout entier à Jésus-Christ, la Sagesse incarnée, pour porter ma croix à sa suite tous les jours de ma vie, et afin que je Lui sois plus fidèle que je n'ai été jusqu'ici.

Je vous choisis aujourd'hui, en présence de toute la cour céleste, pour ma Mère et Maîtresse. Je vous livre et consacre, en qualité d'esclave, mon corps et mon âme, mes biens intérieurs et extérieurs, et la valeur même de mes bonnes actions passées, présentes et futures, vous laissant un entier et plein droit de disposer de moi et de tout ce qui m'appartient, sans exception, selon votre bon plaisir, à la plus grande gloire de Dieu, dans le temps et l'éternité.

 

[226] Recevez, ô Vierge bénigne, cette petite offrande de mon esclavage, en l'honneur et union de la soumission que la Sagesse éternelle a bien voulu avoir de votre maternité ; en hommage de la puissance que vous avez tous deux sur ce petit vermisseaux et ce misérable pécheur, et en action de grâce des privilèges dont la Sainte-Trinité vous a favorisée.

Je proteste que je veux désormais, comme votre véritable esclave, chercher votre honneur et vous obéir en toutes choses.

Ô  Mère admirable! présentez-moi à votre cher Fils, en qualité d'esclave éternel, afin que, m'ayant racheté par vous, Il me reçoive par vous.

 

[227] Ô Mère de miséricorde! faites-moi la grâce d'obtenir la vraie Sagesse de Dieu et de me mettre pour cela au nombre de ceux que vous aimez, que vous enseignez, que vous conduisez, que vous nourrissez et protégez comme vos enfants et vos esclaves.

Ô Vierge fidèle, rendez-moi en toutes choses un si parfait disciple, imitateur et esclave de la Sagesse incarnée, Jésus-Christ votre Fils, que j'arrive, par votre intercession, à votre exemple, à la plénitude de son âge (3) sur la terre et de sa gloire dans les cieux. Ainsi soit-il.

 

Qui potest capere capiat (4)

Quis sapiens et intelliget hæc? (5)

 

1) Cf. II Philippiens, II, 7.

2) Cf. S. Jean, II, 3 ; XIX, 27.

3) Cf. Éphésiens, IV, 13.

4) S. Matthieu, XIX, 12 : "Qui peut comprendre ceci, le comprenne."

5) Osée, XIV, 10 : "Quis sapiens et intelliget ista, intelligens et sciet hæc ?" : "Qui est sage pour comprendre ces merveilles ? Qui a l'intelligence pour les pénétrer ?" Cf. Jérémie, IX, 12 ; Psaumes, CVI, 43.

 

- - - - - - - - - -

 

 Vénérable Mère Marie de Jésus d’Agréda (1602-1665),  Abbesse du Monastère de l’Immaculée Conception e la ville d’Agréda, de l’Ordre de S. François

 

La Cité Mystique de Dieu

 

 

Ire Partie, Livre Ier

 

CHAPITRE I

 

De deux visions particulières que le Seigneur découvrit à mon âme, et d'autres connaissances et mystères qui me forçaient de m'éloigner des pensées de la terre, élevant mon esprit et l’arrêtant aux choses du ciel.

 

…/…

 

10. « Je n'ai pas manifesté ces merveilles dans la primitive Église, parce qu'elles contiennent des mystères si relevés et si sublimes, que les fidèles se seraient arrêtés à les approfondir et à les admirer, lorsqu'il était nécessaire d'établir la Loi de grâce et de publier l'Évangile. Et, bien que cela n’eût pas été incompatible, néanmoins l'esprit humain, tout rempli d'ignorance, pouvait recevoir quelques troubles et souffrir quelques doutes, dans un temps que la foi de l'incarnation et de la rédemption était encore faible, et les préceptes de la nouvelle loi dans le berceau. Et ce fut pour cela que le Verbe fait homme dit à ses disciples dans la dernière cène : J'aurais à vous dire plusieurs choses, mais vous n'êtes pas à présent disposés à les recevoir (1). Il parla en leurs personnes à tout le monde, qui était encore moins disposé, avant l'établissement de la loi et de la foi du Fils, à recevoir la foi et à connaître les mystères de sa Mère. Présentement la nécessité en est bien plus grande, et cette nécessité m'est un motif plus pressant que la mauvaise disposition que j'y trouve. Et si les hommes m'obligeaient par leurs religieux procédés en connaissant et révérant avec respect les merveilles que cette Mère de miséricorde renferme en soi, et s'ils réclamaient de cœur et avec sincérité son intercession, ils trouveraient quelque remède à leurs malheurs. Je leur présente cette mystique Cité de refuge : fais-en la description et le récit, selon que ta faiblesse te le permettra. Je ne veux pas qu'on les regarde comme des opinions ou de simples visions, mais comme une vérité constante et certaine. Que ceux qui ont des oreilles entendent (2) ; que ceux qui ont soif viennent aux eaux vives (3), et laissent les citernes croupissantes; que ceux qui aiment la lumière la suivent jusqu'à la fin. » C'est ce que le Seigneur Dieu tout-puissant dit.

 

1) Joan., XVI, 12.

 

2) Matth., XI, 15.

 

3) Apoc., XXII, 17.

 

 

Ibid., ch. IX (Qui poursuit l’explication du chapitre douzième de l’Apocalypse), § 116 :

 

116. Dans le consistoire des trois personnes divines ce livre mystérieux de l’Apocalypse fut donné, et comme consigné au Fils unique du Père éternel (cf. Ap., I, 1) ; ayant été composé, signé, et scellé avec les sept sceaux dont l’évangéliste fait mention (Ap., V, 7), jusqu’à ce qu’il prît chair humaine, et qu’il l’ouvrit en décachetant par son ordre les sceaux avec tous les mystères qu’il opéra dès sa naissance, pendant sa vie et en sa mort. […]

 

Ibid. , ch. XIX :

 

298. L’évangéliste dit aussi qu’il ne vit point de temple en cette ville, car le Seigneur Dieu tout-puissant est son temple et l’Agneau (Apoc., XXI, 22). Les temples sont destinés dans les villes pour la prière et pour le culte que nous devons rendre à Dieu. Ce serait donc un grand défaut dans la cité de Dieu, s’il n’y en avait un tel que sa grandeur et sa Majesté l’exigent. C’est pourquoi il y eut en cette Cité, la très-pure Marie, un temple si auguste et si sacré, que le même Dieu tout-puissant et l’Agneau, qui sont la divinité et l’humanité de son Fils unique, lui servirent de temple (parce qu’ils se trouvèrent en elle comme en leur propre et légitime lieu), auquel temple ils furent adorés et honorés en esprit et en vérité (cf. S. Jean, IV, 23), bien plus dignement qu’en tous les temples du monde. […]

 

 

- - - - - - - - - - - -

 

 

Saint Bernard de Clairvaux

 

Les 12 Prérogatives de la Bienheureuse Vierge Marie

 

Édition numérique par Michel Perrin

www.JesusMarie.com (septembre 2002)

Sermon pour l'Octave de l'Assomption.

 

D'après ce texte de l'Apocalypse (XII, 1) :

 

Un signe grandiose apparut dans le ciel :

 

Une femme qu'enveloppait le soleil, la lune sous les pieds et douze étoiles en couronne sur sa tête.

 

 

1. Mes très chers frères, un homme et une femme nous ont causé le plus grand dommage; mais, grâce à Dieu, tout a été réparé par un autre homme et une autre femme, dans une merveilleuse surabondance de grâces. Le don n'est pas proportionné à la faute, et la grandeur du bienfait passe de loin le dommage subi. L'artisan très habile et très bon n'a pas brisé le vase fêlé, il l'a remodelé à notre usage et nous l'a rendu plus parfait. Du vieil Adam il en a tiré un nouveau, et il a transfiguré Ève pour former Marie. Certes, le Christ pouvait nous suffire, puisque, aujourd'hui encore, toute notre capacité vient de lui ; mais il n'était pas bon pour nous que l'homme restât seul. Il fallait, au contraire, que l'un et l'autre sexes prissent part à notre régénération, puisque l'un et l'autre avaient contribué à notre chute. Certes l'homme, le Christ Jésus est un médiateur fidèle et tout-puissant entre Dieu et les hommes, mais nous redoutons en lui la majesté divine. Son humanité s'est comme résorbée dans sa divinité, non pas que sa nature ait changé, mais parce que son rôle a été déifié. On ne célèbre pas seulement sa miséricorde, mais aussi son jugement, : bien que sa passion lui ait appris la compassion, qui le rend miséricordieux, il a le pouvoir de juger. Notre Dieu est un feu dévorant. Le pécheur redoute, en s'en approchant, de périr sous le regard de Dieu comme la cire fond en présence de la flamme.

2. Dès lors, la femme bénie entre les femmes n'intervient pas inutilement; elle a sa place nécessaire dans cette réconciliation. Nous avons besoin d'un médiateur pour aller au grand Médiateur, et nous ne saurions en trouver de plus efficace que Marie. Médiatrice, Ève le fut également, mais médiatrice de malheur, puisque c'est par son intermédiaire que l'antique serpent put inoculer à l'homme son venin pestilentiel. Marie, au contraire, est une médiatrice fidèle, qui apporte aux hommes comme aux femmes l'antidote du salut. L'une fut l'instrument de la séduction ; l'autre l'est de l'apaisement. La première fut l'instigatrice de la transgression, la seconde inaugure la rédemption. Pourquoi l'humaine faiblesse craindrait-elle d'approcher Marie ? Il n'y a en elle rien de dur ou d'effrayant ; toute douceur, elle offre à tous le lait et la laine. Repassez dans votre mémoire tout le cours de l'histoire évangélique; si vous trouvez en Marie le moindre signe d'acrimonie, de dureté ou de colère, vous pourrez vous défier d'elle et redouter son approche. Si au contraire - et c'est ce qui ne peut manquer de se produire - vous ne voyez dans tout ce qu'elle fait que bonté et grâce, douceur et compassion, remerciez la Providence de vous avoir donné, dans sa pitié infinie une médiatrice de qui vous n'avez rien à craindre. Elle s'est faite toute à tous, et dans l'excès de sa charité, elle a voulu être la débitrice des sages et des insensés. Elle ouvre à tous le sein de sa miséricorde, afin que tous participent de sa plénitude ; le captif y trouvera sa délivrance, le malade sa guérison, l'affligé sa consolation, le pécheur son pardon ; le juste y puisera la grâce, l'ange la joie, la Trinité entière y trouvera la gloire et le Fils une chair humaine. Ainsi, personne ne sera privé de sa chaleur.

3. N'est-elle pas la femme de l'Apocalypse qu'enveloppe le soleil ? Je veux bien que la suite de cette vision prophétique prouve qu'il s'agit là de l'Église actuelle ; mais on peut sans inconvénient l'appliquer à Marie. Elle est éminemment celle qui s'est revêtue d'un autre soleil. De même que l'astre de notre monde créé se lève également sur les bons et les méchants, Marie, sans peser nos mérites antérieurs, se montre à tous pareillement accessible, clémente, infiniment tendre et prête à prendre en pitié toutes les misères humaines. Tout ce qui est imparfait est au-dessous d'elle ; elle surpasse de très loin tout ce qui est entaché de faiblesse ou de corruption, et sa supériorité infinie domine à une très grande distance toutes les autres créatures; on peut donc dire d'elle aussi qu’elle a la lune sous ses pieds. Sinon, ce ne serait pas un très grand éloge à faire à celle qui surpasse incontestablement les chœurs des Anges, des Chérubins et des Séraphins. La lune est communément prise pour symbole de la corruption ou de la sottise, mais souvent elle désigne aussi l'Église du temps présent ; la première comparaison s'attache au caractère changeant de la lune, la seconde au fait qu'elle reçoit d'ailleurs sa lumière. Or, si j'ose m'exprimer ainsi, la lune en ses deux acceptions est sous les pieds de Marie, mais de façon différente dans les deux cas. L'insensé, dit l'Écriture, change comme la lune, tandis que le sage demeure comme le soleil. La chaleur et la splendeur du soleil sont constantes ; la lune ne donne aucune chaleur, et son éclat, toujours changeant, ne reste jamais pareil à lui-même. C'est donc à juste titre que l’on nous montre Marie revêtue de soleil, elle qui a pénétré les abîmes de la Sagesse divine à des profondeurs presque incroyables et qui, dans toute la mesure où la chose est possible à une créature en dehors de l'union personnelle avec Dieu, paraît immergée au sein de la lumière inaccessible. Le feu divin a purifié les lèvres du Prophète, il embrase les Séraphins, mais il agit sur Marie d'une façon bien plus extraordinaire. Car elle a mérité de n'en être pas seulement effleurée, mais bien enveloppée de toutes parts, baignée tout entière et comme enfermée dans ses flammes. Le vêtement de cette femme n'est pas seulement d'une éclatante blancheur, il en émane aussi une chaleur extraordinaire ; les rayons du soleil divin l'ont si bien pénétrée qu'il ne demeure en elle rien qui soit, je ne dis pas dans la nuit, mais même dans la pénombre ou dans une lumière tant soit peu atténuée, et rien non plus qui soit tiède, tout au contraire étant brûlant.

4. Toute folie est si loin au-dessous de ses pieds qu'elle n'a rien de commun ni avec la foule des femmes insensées ni avec la petite troupe des vierges folles. Mieux encore : le grand Insensé, l'unique prince de toute folie qui se montra versatile comme la lune lorsqu'il perdit la sagesse qui faisait toute sa beauté, est foulé aux pieds par Marie, et misérablement réduit en esclavage. Elle est bien cette femme, jadis annoncée par Dieu, qui est venue broyer la tête de l'antique serpent ; et c'est en vain que le monstre aux mille ruses a tenté de la mordre au talon. A elle seule, elle a écrasé toutes les entreprises perverses des hérétiques. L'un enseignait comme un dogme quelle n'avait pas formé le Christ de sa propre substance charnelle ; un autre sifflait comme un serpent quelle ne l'avait pas mis au monde et que c'était un enfant trouvé ; un troisième, blasphémant, prétendait qu'après la naissance du Christ elle avait connu l'homme ; un quatrième, ne pouvant supporter de l'entendre appeler la Mère de Dieu, tournait en dérision ce beau nom de Théotocos. Mais ces fraudeurs ont été brisés, ces usurpateurs foulés aux pieds, ces maîtres d'erreur confondus, et toutes les générations proclament Marie bienheureuse. A l'heure où elle enfantait le Christ, le Dragon n'a pas manqué de lui tendre un piège, en se servant d'Hérode, afin de dévorer son fils nouveau-né, car il n'oubliait pas la vieille inimitié qui dure toujours entre sa race et celle de la femme.

5. Si maintenant nous choisissons de voir dans cette image de la lune le symbole de l'Église, qui ne luit pas de son propre éclat mais l'emprunte à celui qui a dit : Sans moi, vous ne pouvez rien faire, nous trouvons là, clairement désignée, cette Médiatrice dont nous parlions tout à l'heure. Une femme revêtue de soleil, la lune sous ses pieds. Attachons-nous, mes frères, aux pas de Marie et prosternons-nous à ses pieds pour une instante supplication. Retenons-la, empêchons-la de s'éloigner avant de nous avoir bénis, car elle est puissante. Elle est la toison interposée entre le ciel et l’aire, la femme à mi-distance entre le soleil et la lune, Marie enfin, médiatrice entre le Christ et l'Église. Mais une toison imprégnée de rosée étonne moins vos esprits qu'une femme vêtue de soleil. C'est en effet une union très étroite, et ce rapprochement entre le soleil et une femme a bien de quoi nous surprendre. Comment une nature aussi frêle peut-elle subsister dans une pareille fournaise ? Moïse n'a pas tort de demander à voir les choses de plus près, mais avant de s'approcher, il convient qu'il quitte ses chaussures et se débarrasse de toute pensée charnelle. J'irai, dit-il, et je considérerai cette grande vision. C'est, en effet, une grande vision que celle d'un buisson qui brûle sans se consumer. Mais c'est un signe très grand aussi qu'une femme qui demeure intacte quand son corps est pris dans le feu du soleil. Il n'est pas dans la nature du buisson d'être incombustible au milieu des flammes ; mais il n'est pas au pouvoir d'une femme de porter sans dommage une tunique de soleil ! Ni l'homme ni l'ange n'en sont capables, il y faut une tout autre puissance. L'Esprit-Saint, dit l'ange, surviendra en toi. Et, comme si Marie lui avait répondu : " L'Esprit-Saint est Dieu, et notre Dieu est un feu dévorant, " l'ange poursuit : La Force, non pas la mienne, ni la tienne, mais celle du Très-Haut te couvrira de son ombre. Sous la protection de cette ombre ne nous étonnons plus qu'une femme puisse supporter un vêtement de feu.

6. Une femme vêtue de soleil, dit le texte : c'est-à-dire enveloppée de lumière comme d'un vêtement. Un esprit charnel ne saurait comprendre ; il ne voit que sottise dans des choses toutes spirituelles. Ce n'était pas le sentiment de l'Apôtre qui disait : Revêtez-vous du Seigneur, le Christ Jésus. Comme tu es devenue l'intime du Seigneur, ô Notre-Dame ! tu lui es toute proche, étroitement unie à lui, quelle grâce tu as trouvée à ses yeux ! Il est en toi, tu es en lui ; tu es son vêtement, il est le tien. Tu t'habilles de ta nature charnelle. Il te revêt de gloire. Tu enveloppes le soleil d'une nuée, et le soleil t'enveloppe de ses feux. Car le Seigneur a fait sur terre cette chose inouïe : une femme a environné un homme, et cet homme n'est autre que le Christ, dont il est écrit : Voici l'homme, son nom est Orient. Il a fait au ciel aussi une chose inouïe : une femme a été vêtue de soleil. Enfin, elle a couronné le Seigneur, et elle a mérité d'être couronnée par lui. Sortez, filles de Sion, et voyez le roi Salomon sous le diadème dont l'a couronné sa mère. Mais j'en parlerai ailleurs. Pour l'instant, approchez un peu, et venez voir la Reine sous le diadème dont l'a couronnée son Fils.

7. Sur la tête, douze étoiles en couronne. Ce front est bien digne d'être ceint d'étoiles, d'autant qu'il brille d'un éclat plus vif qu'elles, et qu'ainsi c'est lui qui est leur parure. Pourquoi les étoiles ne couronneraient-elles pas la femme que le soleil a vêtue ? Comme au jour du printemps, les roses et les lis des vallées l'entouraient. Le bras gauche de l'Époux soutient sa tête et du bras droit il l'étreint. Nul ne peut estimer ces joyaux, dire le nom de ces étoiles qui sont serties dans le diadème de Marie. Déchiffrer les signes et la composition de cette couronne passe l'entendement humain. Pour ma part, sans perdre la notion de ma petitesse et en me gardant de vouloir sonder les divins arcanes, je crois pouvoir dire que ces douze étoiles figurent les douze prérogatives qui sont réservées à Marie. On peut, en effet, distinguer en elle des prérogatives célestes, charnelles et du cœur. S'il y a quatre prérogatives de chaque espèce, la multiplication me donne nos douze étoiles dont reluit le diadème de notre Reine. J'y vois étinceler d'un éclat particulier d'abord la naissance de Marie, deuxièmement la salutation de l'ange, troisièmement la survenue de l'Esprit, quatrièmement l'ineffable conception du Fils de Dieu. Et je trouve encore un rayonnement extraordinaire au premier vœu de virginité, à la maternité immaculée, à la grossesse sans fatigues, à l'enfantement sans douleurs. Enfin, il y a une lumière particulière dans la douceur pleine de réserve, la pieuse humilité, la foi magnanime, le martyre du cœur. Je laisse à votre zèle la méditation attentive de chacune de ces prérogatives, et je me contenterai ici de les expliquer brièvement.

8. Quel éclat sidéral trouvons-nous donc dans la naissance de Marie ? Elle est de royale extraction, de la race d'Abraham et de la noble lignée de David. Si cela vous paraît insuffisant, ajoutez que, par un privilège accordé en vue de sa sainteté future, cette descendance fut, comme on le sait, l'effet de la volonté divine : bien avant de naître, elle avait été promise à Abraham et à David, préfigurée par des signes mystérieux, et annoncée par les Prophètes, C'est elle que symbolisaient, en effet, la verge d'Aaron qui fleurissait même coupée de sa racine, la toison de Gédéon imbibée de rosée sur une terre sèche, la porte d'Orient, dans la vision d'Ézéchiel, qui ne s'ouvrit jamais à personne. C'est elle encore qu'Isaïe annonçait plus clairement que tous les autres, quand il parlait de la tige qui surgirait un jour de la racine de Jessé, ou de la Vierge qui enfanterait. Aussi l'Écriture dit-elle avec raison qu'un grand signe apparut au ciel, puisque nous savons que le ciel avait depuis si longtemps prédit sa venue. Le Seigneur dit : Il vous donnera lui-même un signe. Voici qu'une Vierge concevra. Ce signe fut grand, comme celui qui l'a donné. Cette première prérogative ne peut donc qu'éblouir tous les regards.

Le mérite sans pareil de notre Vierge et la grâce unique dont elle fut l'objet apparaissent de même dans la salutation de l'archange : il lui témoigna tant de respect et de déférence qu'il semblait l'apercevoir déjà sur son trône royal, au-dessus de toutes les légions célestes, et il s'en fallut de peu qu'il n'adorât une femme, lui qui avait coutume d'être, sans étonnement, adoré des hommes.

9. Et voici, brillant du même éclat, le mode inouï de sa conception : au lieu de concevoir dans le péché, comme les autres femmes, Marie seule conçut en toute sainteté, par la survenue du Saint-Esprit. Quant au fait que Marie ait mis au monde le Fils de Dieu, vrai Dieu lui-même, afin qu'il fût tout ensemble fils de Dieu et de l'homme et qu'il naquît de lui homme et Dieu à la fois, c'est un gouffre de lumière, et je ne crois pas que même les yeux des anges puissent le contempler sans en être aveuglés.

Quant à la virginité de son corps et à la résolution qu'elle avait prise de la conserver, la nouveauté même d'un tel vœu en rehausse assez la splendeur : car c'est en dépassant les prescriptions de la loi mosaïque par l'esprit de liberté, qu'elle promit à Dieu de préserver ensemble la pureté de sa chair et de son âme. La preuve qu'elle s'en tint à ce vœu irrévocable, c'est qu'à l'ange qui lui promettait un fils, elle répondit fermement : Comment cela se fera-t-il, Puisque je ne connais pas d’homme ? C'est pourquoi, sans doute, elle fut d'abord troublée par les paroles de l'ange et se demanda ce que voulait dire cette salutation qui la proclamait bénie entre les femmes, alors que son désir était de rester toujours bénie entre les vierges. Et de ce fait, la salutation lui paraissait déjà sujette à caution. Mais dès que la promesse d'un fils lui parut mettre en péril sa virginité, elle ne put cacher plus longtemps ses soupçons. Comment cela se fera-t-il ? dit-elle, je ne connais pas d'homme. Elle a donc mérité la bénédiction qui revient à la mère, sans perdre celle que revendique à juste titre la vierge. La gloire s'accroît d'être vierge, par la maternité, et d'être mère, par la virginité : ce sont deux étoiles qui se renvoient mutuellement leurs rayons. C'est un grand honneur d'être vierge, mais infiniment plus grand d'être vierge et mère. Il est donc juste que, seule à concevoir sans péché, elle ait été seule ensuite à ne pas connaître ces sensations de dégoût qui accablent les autres femmes durant leur grossesse. Dans les premiers temps de la sienne, c'est-à-dire à l'époque où ces épreuves sont les plus pénibles, on la vit gravir d'un pas léger les montagnes pour aller offrir ses services à Élisabeth. Et on la vit pareillement, à la veille de ses couches, monter à Bethléem, portant le précieux dépôt qui lui était confié, fardeau léger et qui la portait plus qu'il n'était porté. Quelle lumière encore dans l'enfantement même qui ne fut pour elle qu'un surcroît de joie, au lieu de ces souffrances qui sont une malédiction pour les femmes en couches. Si nous mesurons à leur rareté le prix des choses, il n'est rien de plus rare que tout cela, en quoi elle n'a eu ni devancière ni émule. Méditons bien ces privilèges, qui doivent nous inspirer plus encore que de l'admiration : la vénération, la piété, la consolation.

10. Mais les quatre dernières prérogatives requièrent de nous, en outre, l'imitation. Il ne nous a été donné ni d'être annoncés, avant notre naissance, par tant de prophéties et de divines promesses, ni d'être salués avec ce respect inouï par l'archange Gabriel. Et nous avons moins de part encore aux deux prérogatives qui restent le secret absolu de la Vierge. D'elle seule il est écrit : Ce qui est né en elle est du Saint-Esprit, à elle seule il est dit: Le Saint qui naîtra de toi s'appellera Fils de Dieu. Qu'on présente des vierges au Roi, mais après elle, à qui revient le premier rang. Seule, elle a conçu sans péché, porté l'enfant sans fatigue, enfanté sans douleur. Aussi rien de tel n'est-il exigé de nous. Mais ce qui nous est demandé n'est pas rien. Si nous manquions, en effet, de douceur pudique, d'humilité, de foi généreuse, de compassion, pourrions-nous nous excuser sur ce que ces vertus sont réservées à Marie ? La rougeur qui monte au front d'un homme pudique est certes un joyau de son diadème et une étoile de sa couronne, car on ne saurait supposer que cette grâce fasse défaut à celle qui est pleine de grâce. Marie fut réservée, l'Évangile en fait foi. On ne l'y voit jamais ni bavarde ni présomptueuse. Cherchant son fils, elle se tenait à la porte, et elle n'usa pas de son autorité maternelle pour interrompre sa prédication ou pour entrer dans la maison où il parlait. Dans le texte entier des quatre Évangiles, si j'ai bonne mémoire, on ne nous rapporte pas plus de quatre fois des paroles de Marie. La première fois elle s'adresse à l'ange, mais seulement après que lui-même lui a parlé par deux fois. Ensuite, c'est chez Élisabeth, lorsque sa voix fait tressaillir Jean dans le ventre de sa mère et que, louée par sa cousine, elle s'empresse de louer elle-même le Seigneur. La troisième fois, elle parle à son Fils, alors âgé de douze ans, et se plaint qu'elle-même et son père inquiets, aient dû le chercher. La dernière fois, aux noces de Cana, elle s'adresse à son Fils et aux serviteurs, et cette fois-là ses propos portent la marque la plus certaine de sa bonté native et de sa réserve virginale. Faisant sien l'embarras d'autrui, elle ne peut y tenir et elle avertit son Fils que le vin va manquer; lorsque son Fils la réprimande, la douceur et l'humilité l'empêchent de lui répondre, et pourtant, sans se laisser déconcerter, elle engage les serviteurs à faire ce que dira son Fils.

11. Et dès le début, ne nous dit-on pas que les Bergers trouvèrent Marie la première ? Ils trouvèrent Marie et Joseph, et l'enfant déposé dans la crèche. Les Mages à leur tour, souvenez-vous, ne trouvèrent pas l'enfant sans Marie, sa mère. Quand elle alla présenter le Seigneur du Temple au temple du Seigneur, elle s'entendit prédire par Siméon bien des choses qui concernaient son enfant et elle-même. Et toujours nous la voyons lente à parler, prompte à écouter. Marie conservait toutes ces paroles et les repassait dans son cœur. Mais dans toutes ces occasions vous ne l'entendez pas prononcer un seul mot touchant le mystère de l'Incarnation. Pauvres de nous, qui avons toujours les narines frémissantes d'impatience, prêtes à lâcher tout leur souffle d'un coup et qui, comme dit le poète comique, fuyons par mille fentes. Tant de fois, Marie a entendu son Fils parler en paraboles aux foules, ou bien, dans le petit groupe des disciples, leur révélant les mystères de Dieu ! Elle l'a vu faire des miracles, elle l'a vu cloué à la croix, expirant, ressuscité, elle l'a vu monter au ciel. A tous ces moments-là, combien de fois a-t-on entendu la voix de cette vierge, de cette pudique tourterelle ? On lit dans les Actes des Apôtres que revenant du mont des Oliviers ils persévéraient tous dans la prière. Mais qui, tous ? Si Marie était là, il faut la nommer la première, car elle est au-dessus de tous et comme mère du Sauveur et par sa propre sainteté. C'étaient Pierre et André, dit le texte, et Jacques et jean, puis viennent les autres noms. Eux tous persévéraient dans la prière, ainsi que les femmes, et Marie, mère de jésus Se montrait-elle donc au dernier rang parmi les femmes, pour être nommée ainsi après tout le monde ? Les disciples étaient encore tout charnels - l'Esprit ne leur était pas encore donné, puisque jésus n'était pas encore dans la gloire - lorsque s'éleva entre eux une dispute pour la première place. Marie, elle, en raison même de sa grandeur, se mettait toujours au rang le plus humble. Elle mérita d'être appelée à la première place, précisément parce que, y ayant droit, elle avait occupé la dernière. Pour s'être montrée la servante de tous, elle devint leur souveraine. Et elle fut élevée au-dessus des anges parce qu'elle s'était abaissée, dans son indicible bonté, au-dessous des veuves, des pénitentes, et même de cette femme dont on avait expulsé sept démons. Je vous en conjure, mes petits enfants, si vous aimez Marie, imitez cette vertu et si vous voulez lui plaire, soyez modestes comme elle. Rien ne sied mieux à un homme, à un chrétien, et très spécialement à un moine.

12. Cette douceur fait assez ressortir la vertu d'humilité chez la Vierge. Douceur et humilité sont deux sœurs de lait, très particulièrement unies en celui qui disait : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. De même que la superbe est mère de la présomption, la douceur ne peut naître que de la véritable humilité. On observe l'humilité de Marie, non seulement dans sa propension au silence, mais plus distinctement encore dans ses paroles. L'ange lui avait dit : Le Saint qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu; elle lui répond simplement qu'elle est sa servante. Puis elle se rend chez Élisabeth, à qui l'extraordinaire faveur accordée à la Vierge avait été révélée par le Saint-Esprit et qui s'écrie, surprise de la voir arriver -. Comment se fait-il que la Mère de Dieu me rende visite ? Et, bénissant la voix qui vient de la saluer, Élisabeth ajoute: Dès que mes oreilles ont entendu tes paroles de salutation, mon enfant a tressailli de joie dans mon sein; elle bénit encore la foi de Marie : Tu es heureuse d'avoir cru, car tu verras s'accomplir en toi les choses qui t'ont été dites de la part du Seigneur. Voilà de grands éloges, mais l'humilité de Marie lui interdit d'en rien garder pour elle-même et elle reporte tout sur celui dont on loue en elle les grâces, " Tu magnifies la mère du Seigneur, dit-elle, mais mon âme magnifie le Seigneur. Tu dis qu'à ma voix ton fils a tressailli de joie, mais mon esprit a tressailli en Dieu, auteur de mon salut, et comme l'ami de l'Époux il se réjouit à sa voix. Tu me déclares heureuse d'avoir cru, mais ma foi comme mon bonheur ont pour seule cause le regard bienveillant de Dieu, car c'est parce qu'il a baissé les yeux vers son humble petite servante que toutes les générations me proclameront bienheureuse."

13. Devons-nous croire, mes frères, que sainte Élisabeth se soit trompée, alors qu'elle était inspirée par le Saint-Esprit ? C'est impossible. Marie est bienheureuse, parce que Dieu l'a regardée et parce qu’elle a cru. Sa foi est le fruit du regard divin. Grâce à l'opération ineffable du Saint-Esprit survenu en elle, une extraordinaire grandeur d'âme s'ajouta, dans le secret de son cœur de Vierge, à une si étonnante humilité ; et ces deux vertus, comme tout à l'heure la virginité et la maternité, devinrent deux étoiles se renvoyant leurs feux. Ni l'excès d'humilité ne diminue la grandeur, ni l'excès de grandeur n'entame l'humilité. Si humblement qu’elle se jugeât elle-même, Marie accueillit sans mesquinerie la promesse de l'ange; elle qui se considérait comme une pauvre petite servante, elle ne douta pas qu’elle ne fût réellement choisie en vue de ce mystère incompréhensible, de cette merveilleuse union, de ce secret impénétrable. Elle admit aussitôt qu’elle serait en effet la vraie mère de Dieu et de l'homme. C'est la grâce divine qui, dans le cœur des élus, réussit ce prodige d'une humilité sans petitesse d'âme et d'une générosité sans orgueil; ces deux vertus s'allient si bien que la grandeur d'âme, non seulement n'ouvre la porte à aucune superbe, mais soutient les progrès de l'humilité ; en sorte que les élus sont les plus pénétrés de crainte du Seigneur et de gratitude pour ses largesses. Réciproquement, aucune lâcheté ne se glisse dans leur âme à la faveur de l'humilité : moins un homme a coutume de présumer de sa force dans les petites choses, et plus il lui est facile, dans les grandes, de s'en remettre à la puissance divine.

14. Quant au martyre de la Vierge (qui était, si vous vous en souvenez, la douzième étoile de son diadème), l’Écriture y attire notre attention aussi bien dans la prophétie de Siméon que dans le récit de la Passion du Seigneur. Cet enfant est venu, dit le vieillard en voyant le petit Jésus, comme un signe de contradiction. Et, s'adressant à Marie, il ajouta : Toi-même, un glaive te transpercera l'âme. Et en vérité, Bienheureuse Mère, un glaive a percé ton âme; il n'aurait pu, sinon, sans te percer, atteindre le corps de ton Fils. Lorsque ton Jésus (il est à tous, mais plus spécialement à toi) eut rendu le dernier souffle, la lance, cruelle ouvrit son flanc, sans ménager un corps qui ne pouvait plus souffrir, mais c'est ton âme qu’elle transperça. L'âme de ton Fils déjà n'était plus dans ce corps, mais la tienne ne pouvait s'en arracher, et c'est elle que poignit la douleur. Il faut donc t'appeler plus que martyre, puisque, en toi, la souffrance de compassion l'a emporté si totalement sur la douleur du corps.

15. Pour toi, ce fut plus qu'un glaive que cette parole qui, perçant ton âme, atteignit jusqu'au point de division de l'âme et de l'esprit : Femme, voici ton fils. Quel échange! Jean t'est donné en échange de Jésus, le serviteur en place du Seigneur, le disciple au lieu du Maître ; le fils de Zébédée doit remplacer le Fils de Dieu, un homme rien qu'homme se substituer au vrai Dieu! Comment ces mots, à les entendre prononcer, n'auraient-ils pas transpercé ton âme si aimante, quand nos cœurs de pierre et de fer se fendent en les entendant rapporter. Ne vous étonnez pas, mes frères, si on dit que Marie subit le martyre en son âme. Pour s'en étonner, il faudrait avoir oublié que saint Paul compte le manque d'affection au nombre des plus odieux crimes dont les Gentils se soient rendus coupables. Cette faute est bien loin du cœur de Marie et devrait l'être aussi du cœur de ses petits serviteurs. Mais on dira peut-être ; " Ne savait-elle pas d'avance que son Fils devait mourir ? - Assurément. - N'espérait-elle pas qu'il ressusciterait bientôt ? - De toute son âme. Et malgré cela, elle pleurait au pied de la croix ? A chaudes larmes. Mais qui es-tu, mon frère, et d'où te vient cette sagesse que la compassion de Marie trouble davantage que la passion de son Fils ! Jésus a pu mourir dans son corps, et vous voulez que Marie ne soit pas en même temps morte dans son cœur ? Il a subi la mort du corps, par l'effet d'une telle charité que personne n'en eut jamais de plus grande; et Marie endura la mort du cœur par une charité telle qu'il n'y en aura plus jamais de semblable.

Et maintenant, Mère de miséricorde, par cette même compassion de ton âme si pure, la Lune (c'est l'Église, je l'ai dit) se prosterne à tes pieds et t'adresse de pieuses supplications, parce que tu es devenue sa médiatrice auprès du Soleil de justice. Que dans ta lumière elle voie la lumière et que par ton intercession elle obtienne la grâce de ce Soleil qui t'a vraiment aimée plus que toutes les créatures, qui t'a parée, revêtue d'une étole de lumière, et qui a ceint ta tête d'une couronne de beauté ! Tu es pleine de grâce, pleine de rosée céleste, appuyée sur ton bien-aimé, inondée de délices. Nourris aujourd'hui tes pauvres, ô Notre-Dame, fais que les petits chiens aussi aient leur part de miettes; de ta cruche qui déborde, ne donne pas à boire seulement au serviteur d'Abraham, abreuve aussi ses chameaux. Car tu es vraiment la Vierge élue dès l'origine et destinée au Fils du Très Haut, qui est au-dessus de toutes choses, Dieu béni à jamais. Ainsi soit-il.

 

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POUR PARVENIR À UNE RÉSURRECTION DE VIE (CF. S. JEAN, V, 25, 28-29) - Le Présent éternel

 

 

 

 

 

 

 

FONDEMENTS SCRIPTURAIRES DU CULTE MARIAL. - 4

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26 octobre 2014 7 26 /10 /octobre /2014 16:56

Apocalypse, 12 : 13-18 :

 

« Quand le Dragon se vit précipité sur la terre, il poursuivit la Femme [Marie] qui avait mis au monde l'enfant mâle [Jésus]. Mais les deux ailes du grand aigle furent données à la Femme pour s'envoler au désert, en son refuge (1), où elle est nourrit un temps, deux temps et un demi temps (2), loin du Serpent. Le Serpent lança de sa gueule, après la Femme, de l'eau comme un fleuve, dans l'espoir qu'elle serait noyée. Mais la terre [nouvelle, cf. Ap., 21 : 1] vint au secours de la Femme : elle s'entrouvrit et engloutit le fleuve que le Dragon avait lancé de sa gueule (3). Alors le Dragon, plein de fureur contre la Femme, s'en alla faire la guerre contre les autres de ses descendants (4), contre ceux qui gardent les commandements de Dieu et qui détiennent le témoignage de Jésus. »

 

1/ Elle s'envola, par une sublime oraison de recueillement et de silence, sur la cime immaculée de son âme, en solitude avec la Divinité ou l'insondable Trinité, jusqu'à rejoindre la sainte Cité de la Jérusalem nouvelle (pouvant même être comparée à celle-ci par antonomase) ou être ravie au troisième Ciel (a) tout en se trouvant sur notre terre en état d'extase (cas particulier et exceptionnel de bilocation).

 

DORMITION. — Avec Jésus-Christ, dans une extase cédant à la force de l'Amour divin, son âme entra dans l’empyrée (b). Elle n'a pas senti les effets de la vieillesse, n'ayant aucune ride sur son visage, parce qu'elle fut préservée du premier péché d'Adan, étant une terre sainte, sans tache (c), la pierre angulaire d’une terre nouvelle qui a donné naissance à Jésus, le nouvel Adam (d). Son corps est demeuré intact durant 36 heures  puis fut élevée en corps et son âme comme son très saint Fils (e). L'imitation est complète !

 

a/ Cf. II Corinthiens, XII, 2 (Ce que saint Paul a réalisé, la Vierge Marie ne l'aurait-elle pas elle aussi réalisé éminemment ?) ;

b) Cf. Marie d’Agréda, la « Cité Mystique de Dieu », IIIe Partie, Livre VIIIe, ch. XXII, § 760 ;

c) Cf. l'Apocalyse ou la Révélation de Jésus-Christ, 12 : 1-6 ;

d) Cf. Saint Irénée, « Contre les hérésies », III, 21, 10 ;

e) Cf. Marie d’Agréda, cité supra, même paragraphe.

 

2/ Daniel, 7 : 25 ; 12 : 7.- Il ne peut s'agir ici que du temps que la bienheureuse Vierge Marie passa sur la terre après l'ascension de son Fils selon la chair. Après qu'elle eut rejoint définitivement son Fils au ciel, le Serpent antique s'en prit alors aux saints.

 

3/ Il s'agit de la terre de son corps, du corps de la nouvelle Eve, terre non atteinte par le péché originel, i.e. non maudite, terre sainte sur laquelle le Dragon n'a aucune emprise.

 

4/ Genèse, 3 : 15. [Il faut donc bien distinguer cette Femme des autres fidèles du Christ et reconnaître en elle la Vierge Marie. Sa puissance dépasse incontestablement celle de toutes les armées du ciel et des saints. Le livre mystérieux de l'Apocalypse en fait foi.]

 

Notre dévotion à la très Sainte Vierge est justifiée par ces versets de l’Apocalypse ou de la Révélation de Jésus-Christ ; et ceux qui méprisent ou mettent cette dévotion sous le boisseau se font les enfants et les suppôts de Satan, car « celui qui n’a pas Marie pour Mère n’a pas Dieu pour Père » (saint Louis-Marie Grignion de Monfort, § 30, le « Vrai Traité de la Dévotion », § 30). Avec saint Louis-Marie de Montfort (VD 40), nous pouvons par conséquent soutenir que cette dévotion est de nécessité de salut, et non de simple surérogation.

 

S’il existe un nouvel Adam, le Christ Jésus (1), non soumis au péché (2), il est ipso facto nécessaire qu’il existe également une nouvelle Ève immaculée ou conçue sans le péché (3) qui lui corresponde. Et si l’on nie que la bienheureuse Vierge (4), Marie immaculée, n’est pas notre Mère, la nouvelle Ève, il convient alors de nier également que Dieu est notre Père, car saint Joseph n’est que le Père Putatif de Jésus.

  1.  Cf. Romains, 5 : 17-19 ; I Corinthiens, 15 : 45 ;
  2.  Cf. S. Jean, 8 : 46 ;
  3.  Cf. S. Luc, 34-35 ;
  4.  Cf. S. Luc, I : 48.

 

S. Jean, 16 : 12-15 (paroles de Jésus) :

 

« J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter actuellement. Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité totale ; car il ne parlera pas de lui-même, mais tout ce qu’il entend, il le dira, et il vous annoncera l’avenir. Il me glorifiera, car il prendra de ce qui est mien, et il vous l’annoncera. Tout ce qu’a le Père est mien. Voilà pourquoi je vous ai dit : il prend de ce qui est mien, et il vous l’annonce. »

 

Cantique des cantiques, 6 : 10 :

 

« Quelle est celle-ci qui brille comme l'aurore, belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, redoutable comme des bataillons ? »

 

La Reine de l’humilité devenue Reine de l’univers et notre Mère et Reine :

 

S. Luc, 1 : 38 ; 46-49 :

 

« Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole. […] Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit a tressailli de joie en Dieu mon Sauveur, parce qu’il a regardé la bassesse de sa servante. Car voici que désormais toutes les générations me diront bienheureuses, parce que le Puissant a fait pour moi de grandes choses, et son Nom est saint. »

 

Apocalypse, 12 : 1 et 5 :

 

« Un signe grandiose apparut dans le ciel : une Femme [Marie] vêtue de soleil, la lune sous ses pieds et une couronne de douze étoiles sur la tête. [...] Elle enfanta un Fils, un mâle [Jésus], qui doit gouverner toutes les nations avec une houlette de fer. »

 

Genèse, 3 : 17 :

 

« Dieu dit à Adam : “Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais défendu de manger, le sol sera maudit à cause de toi.” ».

 

Osée, II, 16 :

 

« C'est pourquoi, voici que moi [Dieu], la séduisant [séduisant l'âme, épouse de Dieu], je la conduirai au désert [dans le désert du dedans ou dans le centre le plus profond et secret de son âme] et je lui parlerai à son cœur. »

 

Cantique des cantiques, 3 : 6 :

 

« Qu'est-ce qui monte du désert, comme une colonne de fumée, exhalant la myrrhe et l'encens, tous les aromates des marchands ? » [Passage cité par la Constitution Apostolique Munificentissimus Deus du 1er novembre où le pape Pie XII proclama, comme dogme de foi, l'Assomption de la bienheureuse Vierge Marie en âme et en corps au ciel.] 

 

Cantique des cantiques, 4 : 12 et 15 :

 

« C'est un jardin scellé que ma sœur fiancée, une source fermée, une fontaine scellée. [...] Source de jardins, puits d'eaux vives, ruisseau qui coule du Liban. » [Passage cité par la Constitution Apostolique Ineffabilis Deus du 1er décembre 1854 où le pape Pie IX proclama, comme dogme de foi, l'Immaculée Conception et par laquelle est décrétée que " la bienheureuse Vierge Marie a été, par une grâce et un privilège spécial du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du péché originel ". Il ne pouvait d’ailleurs pas en être autrement, car il fallait que la matière fût proportionnée à la forme du Verbe incarné (cf. S. Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia-IIæ, qu. 85, art. 6).]

 

Cantique des cantiques, 8 : 5 :

 

« Qu'elle est celle-ci qui monte du désert, appuyée sur son bien-aimé ? » [L'Épouse appuyée sur son Bien-Aimé. Cf., un peu plus haut, le dogme de l'Assomption de la bienheureuse Vierge Marie]

 

Cantique des cantiques, 6 : 8 :

 

« Elle est unique, ma colombe, ma parfaite. » [Unique, par sa conception immaculée.]

 

Jérémie, 31 : 22 :

 

« Assurément l'Éternel crée une nouveauté sur terre [une terre nouvelle ou une substance sortie des mains de Dieu] : la Femme [la Vierge] se mettant en quête de son Époux [le Verbe]. » [Car ce n'est certes pas une nouveauté sur notre terre déchue qu'une femme se mette en quête d'un homme!]

 

Psaumes, LXV, 2 :

 

« Pour Toi, le silence est louange, Elohim, en Sion ».

 

Cantique des cantiques, 4 : 7 :

 

« Tu es toute belle, mon amie, et il n'y a pas de tache en toi. » [Révélation de l'Immaculée Conception de la mère du Christ.]

 

Isaïe, VII, 14 :

 

« C'est pourquoi le Seigneur vous donnera Lui-même un prodige : Voici la Vierge est enceinte et enfantera un Fils qui sera nommé Emmanuel (a). »

 

a) Emmanuel, nom hébreu qui se traduit par « Dieu avec nous ». La Bible de Jérusalem, ou la Sainte Bible traduite en français sous la direction de l'École biblique de Jérusalem, se permet de traduire le mot hébreu « almah » (Ayin Lamed Mem Hé : hmle ) par jeune fille, alors que ce mot a pour racine « chA L M » (Ayin Lamed Mem : mle) qui signifie à la fois « cacher » et « éternité » (a). Les Septante, ou les soixante-dix traducteurs juifs de l'Ancien Testament hébreu en langue grecque, ont traduit, au troisième siècle avant Jésus-Christ, le mot « almah » par « parqenoV » (b), « vierge ». La Vulgate, traduction latine due à saint Jérôme, traduit ce mot par « virgo » ; et la Bible du roi Jacques, quant à elle, le traduit en anglais par « virgin ». Les auteurs de la Bible de Jérusalem n'ont, hélas ! rien compris et semblent ainsi remettre en question le dogme de l'Immaculée Conception de la Vierge Marie et corrélativement celui de l'Incarnation du Verbe de Dieu. Qu'une jeune fille ait été mise enceinte par l'opération d'un homme, cela est un événement tout ordinaire ou ne constitue pas « un signe » frappant de Dieu, mais que cette jeune fille accouche d'un fils qui soit Dieu, cela devient en apparence contraire à la raison, car il n'existe en Dieu « aucun changement ni l'ombre d'une variation » (g), comme pour Jésus-Christ, qui « est le même hier, aujourd'hui et éternellement » (kai eis tous aiwnas) (d). Seule l'union des deux natures du Christ, divine et humaine, dans sa Personne unique et éternelle (e), ou son Moi profond, hypostase gratifiée d'une Conscience pure et incréée, justifie rationnellement la traduction du mot « almah » par « vierge » - et même « toujours vierge » (z). Ajoutons que saint Matthieu lui-même, au verset 23 du chapitre Ier, reprend les mêmes termes que le prophète Isaïe (virgo et  parqenoV) ! Est-ce clair ?

 

a) Cf. Dictionnaire hébreu-français contenant tous les Mots hébreux et chaldéens contenus dans la Bible, par Sander, professeur, et Trénel, directeur de l'École centrale rabbinique, réimpression anastatique de l'édition 1859, Comptoir du Livre du Kéren Haséfer, Paris 1965, page 534.- A.D. Grad, Le véritable Cantique des Cantiques, pp. 94, 95 : « ... L'Écriture ajoute : C'est pourquoi les vierges t'aiment. C'est réellement des vierges que l'Écriture parle, ainsi qu'il est écrit : Al-alâmôth chîr : rys twmle-le (Psaumes, XLVI, 1). [...] Tel est l'enseignement traditionnel. » - Cf. également dans le Cantique des Cantiques, IV, les versets 7 et 12 extrêmement clairs.

 

b) Mot grec qui a donné en français le mot « parthénogenèse ».

 

g) S. Jacques, I, 17.- Irénée de Lyon (première moitié du IIe siècle), Contre les hérésies, III, 21, 6 : « Enfin la phrase “Le Seigneur Lui-même vous donnera un signe” souligne le caractère inattendu de sa génération : celle-ci n'aurait jamais eu lieu si le “Seigneur”, le Dieu de toutes choses, n'avait Lui-même donné ce signe dans la maison de David. Car qu'aurait eu de remarquable ou quel signe eût constitué le fait qu'une “jeune femme” conçût d'un homme et enfantât, puisque c'est là le fait de toutes les femmes qui mettent au monde? Mais, parce qu'inattendu était le salut qui devait advenir aux hommes par le secours de Dieu, inattendu aussi était l'enfantement qui aurait pour auteur une Vierge : c'est Dieu qui donnerait ce signe, et l'homme n'y serait pour rien. »

 

d) Hébreux, XIII, 8.

 

e) Cf. S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIe Partie, qu. 16, a. 2, sol. 3.

 

z) En accord parfait avec les termes "cacher" et "éternité" découverts et communiqués plus haut.

 

Psaumes, XLV, 11, 12 :

 

« Le roi sera épris de ta beauté [...] Toute resplendissante, est la fille du roi dans l'intérieur du palais. »

 

Psaumes, XLV, 3, 7-8, 10 :

 

« Tu es le plus beau des enfants des hommes (1), la grâce est répandue sur tes lèvres ; oui, Dieu t'a béni pour toujours ! [...] Ton trône, ô Dieu, est pour toujours et à jamais [...] C'est pourquoi Dieu, ton Dieu [ton Père céleste], t'a oint [Christ] d'une huile d'allégresse, de préférence à tes compagnons [le Oint parmi les oints] (2). [...] Et la Reine est à ta droite, parée de l'or d'Ophir. » [Cette Reine ne peut être que la Vierge Marie, car elle seule mérite de telles louanges en tant que Mère du Fils de Dieu selon la chair.]

 

1 - Cf. Cantique des cantiques, V : 9-16.

 

2 - Cf. S. Jean, XVIII, 33-37. [Où Jésus déclare à Pilate : « Je suis Roi » et précise que sa royauté n'est pas originaire de ce monde, ayant reçu l'onction de la Divinité unie à la nature humaine.]

 

S. Luc, XVII, 21 :

 

« [...] le Royaume de Dieu est au-dedans de vous. » [D’où la nécessite d’une vie intérieure qui ne va pas sans le contrôle de ses pensées. – Cf. le discernement des esprits des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola.]

 

Tobie, 12 : 7 :

 

« Il est bon de cacher le secret du Roi, mais aussi de découvrir dignement et confesser les œuvres de Dieu. »

 

S. Jean, 2 : 2-3, 7, 9 (premier miracle de Jésus sur l'intercession de la Sainte Vierge) :

 

« Or, Jésus aussi fut invité aux noces, ainsi que ses disciples. Et ils n'avaient plus de vin, parce que le vin des noces était épuisé. Ensuite, la mère de Jésus lui dit : “Ils n'ont pas de vin.” [...] Jésus leur dit : “Remplissez d'eau les urnes.” Et ils les remplirent jusqu'en haut. [...] Lorsque le maître d'hôtel eut goûté l'eau changée en vin... [...] Tel fut, à Cana de Galilée, le premier des miracles que fit Jésus. »

 

S. Luc, 1 : 28, 31, 32, 33, 34-35, 38-42, 46-49 :

 

« Et l'ange Gabriel, étant entré chez Marie, dit : “Salut, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. [...] Et voici que tu concevras et que tu enfanteras un fils. Et tu l'appelleras du nom de Jésus. Il sera grand et appelé Fils du Très-Haut. [...] Et son règne n'aura pas de fin.” Or Marie dit à l'ange : “Comment en sera-t-il ainsi, puisque je ne connais pas d'homme ?” Et l'ange, répondant, lui dit : “L'Esprit Saint viendra sur toi, la vertu du Très Haut te couvrira de son Ombre ; et c'est pourquoi l'enfant qui naîtra sera saint et appelé Fils de Dieu.” [...] Or Marie dit : “Voici la servante du Seigneur : qu'il me soit fait selon ta parole.” Et l'ange la quitta. En ces jours-là, Marie se mit en route et partit avec diligence pour la montagne, vers une ville de Juda. Et elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or il arriva, lorsqu' Élisabeth entendit la salutation de Marie, que l'enfant tressaillit dans son sein. Et Élisabeth fut remplit de l'Esprit Saint, et elle éleva la voix avec un grand cri et dit : “Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de votre sein est béni ! Et d'où m'est-il donné que la mère de mon Seigneur [autrement dit, la mère de Dieu] vienne à moi ?” [...] Et Marie dit : “Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit a tressailli de joie en Dieu mon Sauveur, parce qu'Il a regardé la bassesse de sa servante. Car voici que désormais toutes les générations me diront bienheureuse, parce que le Puissant a fait pour moi de grandes choses, et Saint est son Nom.” »  [Nous devons donc dire que Marie est vierge et bienheureuse et qu'elle est la mère du Seigneur et, à ce titre, croire que sur nos prières elle intercède pour nous auprès de son Fils selon la chair, et même auprès du Père et du Saint-Esprit, car les Trois sont substantiellement liés, afin que nous parvenions à l'union parfaite avec la bienheureuse Trinité, qui est un seul Dieu et dont le fond et l'origine sont la Divinité même.]

 

Apocalypse, 21 : 2 :

 

« Et je vis la Cité sainte, la Jérusalem nouvelle, descendre du ciel, d'auprès de Dieu, apprêtée comme une épousée parée pour son époux (1). » [On peut penser ici que la Vierge Marie, appelée métaphoriquement la Cité sainte, était descendue de la Jérusalem céleste après y être montée avec son Fils unique selon la chair et placée à sa droite sur l'ordre de Dieu le Père (2), pour recevoir sa couronne de Reine sur la création tout entière et ses titres de Mère et de Maîtresse de l'Église et pour lui communiquer tous les dons et privilèges inhérents à ses sublimes fonctions.]

 

1/ Isaïe, 52 : 1 ; 66 : 22.

 

2/ Cf. S. Luc, XIV, 10.

 

Ibid., versets 9 et 10 :

 

« Alors l'un des sept anges (1) qui tenaient les sept coupes pleines des sept derniers fléaux vint me parler : “Viens, dit-il, que je te montre l'Épousée (2), la Femme de l'Agneau”. Il me transporta en esprit sur une grande et haute montagne (3), et il me montra la Cité sainte, Jérusalem (4), qui descendait du ciel d'auprès de Dieu, brillante de la gloire de Dieu (5). » [L'évangéliste saint Jean vit la Vierge, revêtue de toute sa gloire, descendre de la Cité céleste.]

 

1/ 15 : 1 et 17 : 1 ;

 

2/ 19 : 7 ;

 

3/ Ézéchiel, 40 : 2 ;

 

4/ Isaïe, 52 : 1 ;

 

5/ Isaïe, 60 : 1-2.

 

Ibid., versets 22 et 23 :

 

« Je n'y vis pas de temple, car le Seigneur, le Dieu tout-puissant, en est le temple, ainsi que l'Agneau (1). La cité [ou le centre le plus profond et secret de l'âme de la Vierge Marie et celui des bienheureux dans le ciel empyrée – Fiat !] n'a besoin ni du soleil ni de la lune pour l'éclairer, car la gloire de Dieu l'a illuminée (2), et son flambeau, c'est l'Agneau. »

 

1/ S. Jean, 2 : 19-21 ; cliquez sur : en cette ville

 

2/ Isaïe, 60 : 1 et 19.

 

Ibid., 22 : 1, 3 et 5 :

 

« Puis (l'ange) me montra le fleuve de l'eau de la vie, brillant comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l'Agneau (1). [...] Plus rien désormais ne sera anathème (2) ; le trône de Dieu et de l'Agneau sera dans la cité [...] Il n'y aura plus de nuit (3) : donc nul besoin de la lumière d'un flambeau ou de la lumière du soleil, car le Seigneur Dieu les [les serviteurs de Dieu ou les saints glorifiés] illuminera [de l'intérieur] (4) et ils régneront pour les siècles des siècles (5). » [Là aussi l'auteur inspiré fait une distinction entre la Femme de l'Agneau ou l'Épousée que la gloire de Dieu illumine déjà et qui n'a par conséquent nul besoin de la lumière du soleil, et des serviteurs de Dieu que Dieu illuminera et qui régneront pour les siècles des siècles. Et cette femme ne peut être que la mère de Jésus-Christ. Avec l'aide de Dieu, il serait encore possible de mettre en lumière d'autres choses, mais l'essentiel a été dit au sujet des principes, des fondements et de la justification de la dévotion mariale. Cela étant dit, nul être humain n'épuisera jamais la Parole de Dieu concernant ce seul sujet.]

 

1/ Ézéchiel, 47 : 1 ; Zacharie, 14 : 8 ;

 

2/ Zacharie, 14 : 11 ;

 

3/ Apocalypse, 21 : 23 et 25 ;

 

4/ Isaïe, 60 : 19 ;

 

5/ Daniel, 7 : 18 et 27.

 

Romains, V, 12 :

 

« Aussi, tout comme c'est par un homme que le péché est entré dans le monde (a), et par le péché la mort (b), et qu'ainsi la mort a atteint tous les hommes, parce que tous ont péché (c)... »

 

a) Cf. V, 15 ; Genèse, III, 17 ;

 

b) Cf. VI, 23 ; Genèse, II, 17 ; Sagesse, II, 24 ; I Corinthiens, XV, 21 ;

 

c) Cf. III, 23 ; V, 18-19.

 

        La révélation du texte précédent nous permet de conclure que la mort n'avait aucun droit sur la Vierge Marie étant donné qu'elle avait été préservée du péché d'Adam, le premier homme. La Vierge Marie a seulement choisi de mourir pour imiter parfaitement son divin Fils en toutes choses. Notons également par voie de conséquence que ni la maladie, ni la vieillesse, ni le temps n'ont eu de prise sur elle et que c'est uniquement par une extase d'Amour divin que son âme s'est séparée de son corps - demeuré incorruptible (a) - pour entrer dans l'empyrée et s'unir à la bienheureuse Trinité. Nous pouvons enfin penser que l'âme de la Vierge Marie a repris possession de son corps trois jours après sa Dormition (b) ou après son entrée dans l'empyrée pour jouir de l'éternelle vision béatifique, son corps jouissant des dons de clarté, d'impassibilité, d'agilité et de subtilités, qualités inhérentes aux corps glorieux. Aucun homme ni aucune femme n'atteindront jamais la gloire de Marie, car le corps et le sang du Christ étant son corps et son sang, elle a coopéré éminemment à l'œuvre rédemptrice de son Fils unique (c). Et c'est pour cela que les fidèles du Christ l'invoquent sous le titre de Co-Rédemptrice (d) et qu'ils doivent lui rendre le culte d'hyperdulie (f) pour "rehausser la gloire de son divin Fils".

 

a) Cf. Pie XII, Constitution Apostolique Munificentissimus Deus, 1er novembre 1950 ;

 

b) Id., Ibid.

 

c) Cf. Léon XIII, Encyclique Fidentem piumque, 20 décembre 1896 ;

 

d) Cf. Pie XI, Allocution aux pèlerins de Vicenza, 30 novembre 1933.

 

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POUR PARVENIR À UNE RÉSURRECTION DE VIE (CF. S. JEAN, V, 25, 28-29) - Le Présent éternel

 

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 14:29

 

 

LE SECRET DE LA SALETTE ET LA VIE INTÉRIEURE DE SŒUR MARIE DE LA CROIX

 

(2/2)

 

III

 

 

Notre-Dame de La Salette :  

" Mélanie, ce que je vais vous dire maintenant ne sera pas toujours secret ;

vous pourrez le publier en 1858."

 

 

" Les prêtres, ministres de mon Fils, les prêtres, par leur mauvaise vie, par leurs irrévérences et leur impiété à célébrer les saints mystères, par l'amour de l'argent, l'amour de l'honneur et des plaisirs, les prêtres sont devenus des cloaques d'impureté. Oui, les prêtres demandent vengeance, et la vengeance est suspendue sur leur tête. Malheur aux prêtres et aux personnes consacrées à Dieu, lesquelles, par leurs infidélités et leur mauvaise vie, crucifient de nouveau mon Fils ! Les péchés des personnes consacrées à Dieu crient vers le Ciel et appellent la vengeance, et voilà que la vengeance est à leurs portes, car il ne se trouve plus personne pour implorer miséricorde et pardon pour le peuple ; il n'y a plus d'âmes généreuses, il n'y a plus personne digne d'offrir la Victime sans tache à l'Eternel en faveur du monde.

" Dieu va frapper d'une manière sans exemple.

" Malheur aux habitants de la terre : Dieu va épuiser sa colère, et personne ne pourra se soustraire à tant de maux réunis.

" Les chefs, les conducteurs du peuple de Dieu ont négligé la prière et la pénitence, et le démon a obscurci leur intelligence ; ils sont devenus ces étoiles errantes que le vieux diable traînera avec sa queue pour les faire périr. Dieu permettra au vieux serpent de mettre des divisions parmi les régnants, dans toutes les sociétés et dans toutes les familles ; on souffrira des peines physiques et morales ; Dieu abandonnera les hommes à eux-mêmes et enverra des châtiments qui se succéderont pendant plus de trente-cinq ans.

" La société est à la veille des fléaux les plus terribles et des plus grands événements ; on doit s'attendre à être gouverné par une verge de fer et à boire le calice de la colère de Dieu.

" Que le Vicaire de mon Fils, le Souverain Pontife Pie IX ne sorte plus de Rome après l'année 1859 ; mais qu'il soit ferme et généreux, qu'il combatte avec les armes de la foi et de l'amour ; je serai avec lui.

" Qu'il se méfie de Napoléon ; son cœur est double, et quand il voudra être à la fois Pape et empereur, bientôt Dieu se retirera de lui : il est cet aigle qui, voulant toujours s'élever, tombera sur l'épée dont il voulait se servir pour obliger les peuples à se faire élever.

" L'Italie sera punie de son ambition en voulant secouer le joug du Seigneur des Seigneurs ; aussi elle sera livrée à la guerre ; le sang coulera de tous côtés : les églises seront fermées ou profanées ; les prêtres, les religieux seront chassés ; on les fera mourir, et mourir d'une mort cruelle. Plusieurs abandonneront la foi et le nombre des prêtres et des religieux qui se sépareront de la vraie religion sera grand ; parmi ces personnes il se trouvera même des évêques.

" Que le Pape se tienne en garde contre les faiseurs de miracles, car le temps est venu que les prodiges les plus étonnants auront lieu sur la terre et dans les airs.

" En l'année 1864, Lucifer avec un grand nombre de démons seront détachés de l'enfer : ils aboliront la foi peu à peu et même dans les personnes consacrées à Dieu ; ils les aveugleront d'une telle manière, qu'à moins d'une grâce particulière, ces personnes prendront l'esprit de ces mauvais anges ; plusieurs maisons religieuses perdront entièrement la foi et perdront beaucoup d'âmes.

" Les mauvais livres abonderont sur la terre, et les esprits de ténèbres répandront partout un relâchement universel pour tout ce qui regarde le service de Dieu ; ils auront un très grand pouvoir sur la nature ; il y aura des églises pour servir ces esprits. Des personnes seront transportées d'un lieu à un autre par ces esprits mauvais, et même des prêtres, parce qu'ils ne se seront pas conduits par le bon esprit de l'Évangile, qui est un esprit d'humilité, de charité et de zèle pour la gloire de Dieu. On fera ressusciter des morts et des justes [par le pouvoir illusoire des esprits mauvais ou par des invocations spirites - cela va de soi].

" Il y aura en tous lieux des prodiges extraordinaires, parce que la vraie foi s'est éteinte et que la fausse lumière éclaire le monde. Malheur aux Princes de l'Église qui ne seront occupés qu'à entasser richesses sur richesses, qu'à sauvegarder leur autorité et à dominer avec orgueil !

" Le Vicaire de mon Fils aura beaucoup à souffrir, parce que pour un temps l'Église sera livrée à de grandes persécutions : ce sera le temps des ténèbres ; l'Église aura une crise affreuse.

" La sainte foi de Dieu étant oubliée, chaque individu voudra se guider par lui-même et être supérieur à ses semblables. On abolira les pouvoirs civils et ecclésiastiques, tout ordre et toute justice seront foulés aux pieds ; on ne verra qu'homicides, haine, jalousie, mensonge et discorde, sans amour pour la patrie ni pour la famille.

" Le Saint-Père souffrira beaucoup. Je serai avec lui jusqu'à la fin pour recevoir son sacrifice.

" Les méchants attenteront plusieurs fois à sa vie sans pouvoir nuire à ses jours ; mais ni lui ni son successeur... ne verront le triomphe de l'Église de Dieu.

" Les gouvernants civils auront tous un même dessein qui sera d'abolir et de faire disparaître tout principe religieux, pour faire place au matérialisme, à l'athéisme, au spiritisme et à toutes sortes de vices.

" Dans l'année 1865, on verra l'abomination dans les lieux saints ; dans les couvents, les fleurs de l'Église seront putréfiées et le démon se rendra comme le roi des cœurs. Que ceux qui sont à la tête des communautés religieuses se tiennent en garde pour les personnes qu'ils doivent recevoir, parce que le démon usera de toute sa malice pour introduire dans les ordres religieux des personnes adonnées au péché, car les désordres et l'amour des plaisirs charnels seront répandus par toute la terre.

" La France, l'Italie, l'Espagne et l'Angleterre seront en guerre ; le sang coulera dans les rues ; le Français se battra avec le Français, l'Italien avec l'Italien ; ensuite il y aura une guerre générale qui sera épouvantable. Pour un temps, Dieu ne se souviendra plus de la France ni de l'Italie, parce que l'Évangile de Jésus-Christ n'est plus connu. Les méchants déploieront toute leur malice ; on se tuera, on se massacrera mutuellement jusque dans les maisons.

" Au premier coup de son épée foudroyante, les montagnes et la nature entière trembleront d'épouvante, parce que les désordres et les crimes des hommes percent la voûte des cieux. Paris sera brûlé et Marseille englouti ; plusieurs grandes villes seront ébranlées et englouties par des tremblements de terre ; on croira que tout est perdu ; on ne verra qu'homicides, on n'entendra que bruits d'armes et que blasphèmes. Les justes souffriront beaucoup ; leurs prières, leur pénitence et leurs larmes monteront jusqu'au Ciel, et tout le peuple de Dieu demandera pardon et miséricorde, et demandera mon aide et mon intercession. Alors Jésus-Christ, par un acte de sa justice et de sa grande miséricorde pour les justes, commandera à ses anges que tous ses ennemis soient mis à mort. Tout à coup les persécuteurs de l'Église de Jésus-Christ et tous les hommes adonnés au péché périront, et la terre deviendra comme un désert (1). Alors se fera la paix, la réconciliation de Dieu avec les hommes ; Jésus-Christ sera servi, adoré et glorifié ; la charité fleurira partout. Les nouveaux rois seront le bras droit de la Sainte Église, qui sera forte, humble, pieuse, pauvre, zélée et imitatrice des vertus de Jésus-Christ. L'Évangile sera prêché partout, et les hommes feront de grands progrès dans la foi, parce qu'il y aura unité parmi les ouvriers de Jésus-Christ et que les hommes vivront dans la crainte de Dieu.

" Cette paix parmi les hommes ne sera pas longue : vingt-cinq ans d'abondantes récoltes leur feront oublier que les péchés des hommes sont cause de toutes les peines qui arrivent sur la terre.

" Un avant-coureur de l'Antéchrist, avec ses troupes de plusieurs nations, combattra contre le vrai Christ, le seul Sauveur du monde ; il répandra beaucoup de sang et voudra anéantir le culte de Dieu pour se faire regarder comme un Dieu.

" La terre sera frappée de toutes sortes de plaies ; il y aura des guerres jusqu'à la dernière guerre, qui sera alors faite par les dix rois de l'Antéchrist (2), lesquels rois auront tous un même dessein et seront les seuls qui gouverneront le monde. Avant que ceci arrive, il y aura une espèce de fausse paix dans le monde ; on ne pensera qu'à se divertir ; les méchants se livreront à toutes sortes de péchés ; mais les enfants de la Sainte Église, les enfants de la foi, mes vrais imitateurs, croîtront dans l'amour de Dieu et dans les vertus qui me sont les plus chères. Heureuses les âmes humbles conduites par l'Esprit-Saint ! Je combattrai avec elles jusqu'à ce qu'elles arrivent à la plénitude de l'âge.

" La nature demande vengeance pour les hommes, et elle frémit d'épouvante dans l'attente de ce qui doit arriver à la terre souillée de crimes.

" Tremblez, terre, et vous qui faites profession de servir Jésus-Christ et qui au-dedans vous adorez vous-mêmes, tremblez ; car Dieu va vous livrer à son ennemi, parce que les lieux saints sont dans la corruption ; beaucoup de couvents ne sont plus les maisons de Dieu, mais les pâturages d'Asmodée et des siens.

" Ce sera pendant ce temps que naîtra l'Antéchrist, d'une religieuse hébraïque, d'une fausse vierge qui aura communication avec le vieux serpent, le maître de l'impureté ; son père sera Ev. ; en naissant, il vomira des blasphèmes, il aura des dents ; en un mot, ce sera le diable incarné ; il poussera des cris effrayants, il fera des prodiges, il ne se nourrira que d'impureté. Il aura des frères qui, quoiqu'il ne soient pas comme lui des démons incarnés, seront des enfants de mal ; à douze ans, ils se feront remarquer par leurs vaillantes victoires, chacun à la tête des armées, assistés par des légions de l'enfer.

" Les saisons seront changées, la terre ne produira que de mauvais fruits, les astres perdront leurs mouvements réguliers, la lune ne reflétera qu'une faible lumière rougeâtre ; l'eau et le feu donneront au globe de la terre des mouvements convulsifs et d'horribles tremblements de terre, qui feront engloutir des montagnes, des villes, etc.

" Rome perdra la foi et deviendra le siège de l'Antéchrist (3).

" Les démons de l'air avec l'Antéchrist feront de grands prodiges sur la terre et dans les airs, et les hommes se pervertiront de plus en plus. Dieu aura soin de ses fidèles serviteurs et des hommes de bonne volonté ; l'Évangile sera prêché partout, tous les peuples et toutes les nations auront connaissance de la vérité.

" J'adresse un pressant appel à la terre : j'appelle les vrais disciples du Dieu vivant et régnant dans les cieux ; j'appelle les vrais imitateurs du Christ fait homme, le seul et vrai Sauveur des hommes ; j'appelle mes enfants, mes vrais dévots, ceux qui se sont donnés à moi pour que je les conduise à mon divin Fils, ceux que je porte pour ainsi dire dans mes bras, ceux qui ont vécu de mon esprit ; enfin j'appelle les Apôtres des derniers temps, les fidèles disciples de Jésus-Christ qui ont vécu dans un mépris du monde et d'eux-mêmes, dans la pauvreté et dans l'humilité, dans le mépris et dans le silence, dans l'oraison et dans la mortification, dans la chasteté et dans l'union avec Dieu, dans la souffrance et inconnus du monde. Il est temps qu'ils sortent et viennent éclairer la terre. Allez, et montrez-vous comme mes enfants chéris ; je suis avec vous et en vous, pourvu que votre foi soit la lumière qui vous éclaire dans ces jours de malheurs. Que votre zèle vous rende comme des affamés pour la gloire et l'honneur de Jésus-Christ. Combattez, enfants de lumière, vous, petit nombre qui y voyez ; car voici le temps des temps, la fin des fins.

" L'Église sera éclipsée, le monde sera dans la consternation. Mais voilà Enoch et Elie remplis de l'Esprit de Dieu ; ils prêcheront avec la force de Dieu, et les hommes de bonne volonté croiront en Dieu, et beaucoup d'âmes seront consolées ; ils feront de grands progrès par la vertu du Saint-Esprit et condamneront les erreurs diaboliques de l'Antéchrist.

" Malheur aux habitants de la terre ! Il y aura des guerres sanglantes et des famines ; des pestes et des maladies contagieuses ; il y aura des pluies d'une grêle effroyable d'animaux ; des tonnerres qui ébranleront des villes ; des tremblements de terre qui engloutiront des pays ; on entendra des voix dans les airs ; les hommes se battront la tête contre les murailles ; ils appelleront la mort, et, d'un autre côté, la mort fera leur supplice ; le sang coulera de tous côtés. Qui pourra vaincre, si Dieu ne diminue le temps de l'épreuve ? Par le sang, les larmes et les prières des justes, Dieu se laissera fléchir ; Enoch et Elie seront mis à mort ; Rome païenne disparaîtra ; le feu du ciel tombera et consumera trois villes ; tout l'univers sera frappé de terreur, et beaucoup se laisseront séduire parce qu'ils n'ont pas adoré le vrai Christ vivant parmi eux [4]. Il est temps ; le soleil s'obscurcit ; la foi seule vivra.

" Voici le temps ; l'abîme s'ouvre. Voici le roi des rois des ténèbres. Voici la Bête avec ses sujets, se disant le Sauveur du monde. Il s'élèvera avec orgueil dans les airs pour aller jusqu'au ciel ; il sera étouffé par le souffle de saint Michel Archange. Il tombera, et la terre qui, depuis trois jours, sera en de continuelles évolutions, ouvrira son sein plein de feu ; il sera plongé pour jamais avec tous les siens dans les gouffres éternels de l'enfer. Alors l'eau et le feu purifieront la terre et consumeront les œuvres de l'orgueil des hommes, et tout sera renouvelé : Dieu sera servi et glorifié (5)."

1) Cf. Isaïe, 6, 11 ; 13 : 9 ; 24 : 5-6 ; 26 : 10 ; 6 : 12 ; II Pierre, 3 : 7 ; Apocalypse, 20 : 5-6 ; St Irénée de Lyon, le " fondateur de la théologie catholique ", Contre les hérésies (ou La fausse gnose démasquée et réfutée), V, 35, 1 ; 34 : 2 ; Apocalypse, 9 : 13-15 : " Le sixième ange sonna de la trompette et j'entendis une voix qui venait des quatre coins de l'autel d'or placé devant Dieu. Elle disait au sixième ange, - celui qui tenait la trompette - : " Délie les quatre anges qui sont enchaînés sur le grand fleuve de l'Euphrate ". Et on délia les quatre anges qui se tenaient prêts pour l'heure, le jour, le mois et l'année, afin de faire périr le tiers des hommes."

 

2) St Irénée de Lyon, Contre les hérésies, V, 26, 1 et 25, 3 ; S. Matthieu, 24 : 15 ; Apocalypse, 17 : 12-14 ; Daniel, 7 : 7-8, 20-22, 23-25 ; 9 : 27.

 

3) Cf. II Thessaloniciens, 2 : 3-4.

 

Cardinal John Henri Newman (1801-1891), Développement de la doctrine chrétienne, preuves de la vérité de la foi catholique, ouv. cité plus haut, page 85 :

 

" La grandeur du mal est l'indice de la fin prochaine. Le fidèle s'écrie : Combien le temps est long ! comme si les épreuves abattaient sa raison aussi bien que sa patience. Trois ans et demi compléteront le règne de l'Antéchrist [cf. Apocalypse, 11 : 1-13].

" Le monde est toujours corrompu. On n'a aucune objection à faire à cette assertion, et cependant, en dépit de cela, le mal ne dépasse pas les mesures et ne déborde pas ; car il s'élève du combat extérieur du vice et de la vertu qui le maintiennent ; mais que l'Église disparaisse, et le monde finira."

 

4) Mais adoré Maitreya, le nouveau et faux Messie et faux Prophète des derniers temps (cf. Apocalypse, XIX, 20).

 

5) Cahiers Parousie, I, Éléments pour Cercles d'Études Bibliques, abbé Tissier, Éditions Saint-Michel, Saint-Cénéré (Mayenne), 1967, pages 232-233 :

 

" [...] Avant de terminer, signalons qu'en 1911 paraissait à Rome un ouvrage intitulé INTERPRÉTATION LITTÉRALE DE L'APOCALYPSE ET SA CORRESPONDANCE AVEC TOUS LES AUTRES LIVRES DE L'ÉCRITURE, par le docteur en théologie Ezaguire.

" L'auteur y démontre que l'espérance du Règne de Notre-Seigneur sur un monde régénéré par le fait de son intervention personnelle et visible, c'est-à-dire son apparition, FAIT PARTIE DE LA DOCTRINE CATHOLIQUE.

" Cet ouvrage est pourvu de deux " imprimatur " : l'un du R. P. Lepidi, O. P., secrétaire de la Congrégation de l'Index ; l'autre, de S. E. Mgr Cepeletti, patriarche de Constantinople.

" L'auteur y déclare être venu à Rome non seulement pour y contrôler ses conclusions avec l'enseignement du Magistère infaillible, mais encore pour s'enquérir auprès de celui-ci de l'opportunité d'une telle publication. Or, c'est le pape Pie X, lui-même, qui a donné le certificat d'opportunité."

 

Id., pages 116 et 117 :

 

" [...] Or, dès qu'il fit jour, les anciens du peuple, les princes des prêtres et les scribes se réunirent et amenèrent Jésus dans leur assemblée. Ils dirent : " Si tu es le Christ, dis-le nous ". Il leur répondit : " Si je vous le dis, vous ne le croirez pas et ne me laisserez pas aller, mais désormais, le Fils de l'Homme sera assis à la droite de la Puissance de Dieu ". Alors ils dirent : " Tu es donc le Fils de Dieu ? " Il leur répondit : " Vous le dites, je le suis " (Luc, 22 : 66-71 ; cf. Daniel, 7 : 13-14).

" Enfin, vers le milieu de la matinée, " Pilate, étant rentré dans le prétoire, appela Jésus et lui dit : " Es-tu le roi des Juifs ? " Jésus répondit : " Dis-tu cela de toi-même ou d'autres te l'ont-ils dit de moi ? " Pilate répondit : " Est-ce que je suis juif, moi ? Ta nation et le chef des prêtres t'ont livré à moi. Qu'as-tu fait ? " Jésus répondit : " Mon Royaume n'est pas de ce monde ; si mon Royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs, mais MAINTENANT [trad. du grec, nun, du latin, nunc], MON ROYAUME N'EST PAS D'ICI BAS ". Pilate lui dit : " Tu es donc roi ? " Jésus répondit : " Tu le dis, je suis Roi. Moi, je suis né et je suis venu dans le monde à seule fin de rendre témoignage à la vérité " (Jean, 18 : 33-37).

" [...] Il est indiscutable que l'accusation de lèse-majesté, portée par les Juifs devant Pilate, a pour fondement la citation de Daniel [7 : 13-14, 27] faite par Jésus en réponse à la solennelle question du grand-prêtre et aux deux séances du Sanhédrin. Or la vision de Daniel a trait à la royauté future du Messie.

" [...] Jésus ne rectifie donc pas la pensée du " Royaume " en la replaçant sur le plan prétendu spirituel (et les paroles : " Je suis dans le monde pour rendre témoignage à la vérité " n'infirment pas le moins du monde cette remarque), il la rectifie en mettant dans la pensée de Pilate la même perspective qu'il avait mise jadis dans celle de ses disciples (cf. Luc, 17 : 20-27). Son Royaume est bien temporel, il doit bien s'établir sur la nation juive (cf. Luc, 1 : 32), mais PAS MAINTENANT, PLUS TARD, " quand le temps des nations serait accompli " (Luc, 21 : 24, 34-36), ainsi qu'il le rappelait aux siens trois jours auparavant. [...] ".

 

IV

 

" Ensuite la Sainte Vierge me donna, aussi en Français, la Règle d'un nouvel Ordre religieux.

" Après m'avoir donné la Règle de ce nouvel Ordre religieux, la Sainte Vierge reprit ainsi la suite du Discours :

 

" S'ils se convertissent, les pierres et les rochers se changeront en blé, et les pommes de terre se trouveront ensemencées par les terres.

" Faites-vous bien votre prière, mes enfants ? "

" Nous répondîmes tous les deux :

" Oh ! non, Madame, pas beaucoup."

" Ah ! mes enfants, il faut bien la faire, soir et matin. Quand vous ne pourrez pas mieux faire, dites un Pater et un Ave Maria ; et quand vous aurez le temps et que vous pourrez mieux faire, vous en direz davantage.

" Il ne va que quelques femmes un peu âgées à la Messe ; les autres travaillent tout l'été le dimanche ; et l'hiver, quand ils ne savent que faire, ils ne vont à la Messe que pour se moquer de la religion. Le carême, ils vont à la boucherie comme des chiens.

" N'avez-vous pas vu du blé gâté, mes enfants ? "

" Tous les deux nous avons répondu :

" Oh ! non, Madame."

" La Sainte Vierge s'adressant à Maximin :

" Mais toi, mon enfant, tu dois bien en avoir vu une fois vers le Coin, avec ton père. L'homme de la pièce dit à ton père : "Venez voir comme mon blé se gâte". Vous y allâtes. Ton père prit deux ou trois épis dans sa main, il les frotta, et ils tombèrent en poussière. Puis, en vous en retournant, quand vous n'étiez plus qu'à demi-heure de Corps, ton père te donna un morceau de pain en disant : " Tiens, mon enfant, mange cette année, car je ne sais pas qui mangera l'année prochaine, si le blé se gâte comme cela ".

" Maximin répondit : " C'est bien vrai, Madame, je ne me le rappelais pas."

" La Très Sainte Vierge a terminé son discours en français :

" Eh bien ! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple."

" La très belle Dame traversa le ruisseau ; et, à deux pas du ruisseau, sans se retourner vers nous qui la suivions (parce qu'elle attirait à elle par son éclat et plus encore par sa bonté qui m'enivrait, qui semblait me faire fondre le cœur), elle nous dit encore :

" Eh bien ! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple."

" Puis elle a continué de marcher jusqu'à l'endroit où j'étais montée pour regarder où étaient nos vaches. Ses pieds ne touchaient que le bout de l'herbe sans la faire plier. Arrivée sur la petite hauteur, la belle Dame s'arrêta, et vite je me plaçai devant elle pour bien, bien la regarder et tâcher de savoir quel chemin elle inclinait le plus à prendre ; car c'était fait de moi, j'avais oublié et mes vaches et les maîtres chez lesquels j'étais en service ; je m'étais attachée pour toujours et sans condition à Ma Dame ; oui, je voulais ne plus jamais, jamais la quitter ; je la suivais sans arrière-pensée, et dans la disposition de la servir tant que je vivrai.

" Avec Ma Dame je croyais avoir oublié le paradis ; je n'avais plus que la pensée de bien la servir en tout ; et je croyais que j'aurais pu faire tout ce qu'Elle m'aurait dit de faire, car il me semblait qu'Elle avait beaucoup de pouvoir. Elle me regardait avec une tendre bonté qui m'attirait à elle ; j'aurais voulu, avec les yeux fermés, m'élancer dans ses bras. Elle ne m'a pas donné le temps de le faire. Elle s'est élevée insensiblement de terre à une hauteur d'environ un mètre et plus ; et restant ainsi suspendue en l'air un tout petit instant, Ma belle Dame regarda le ciel, puis la terre à sa droite et à sa gauche, puis Elle me regarda avec des yeux si doux, si aimables et si bons, que je croyais qu'Elle m'attirait dans son intérieur, et il me semblait que mon cœur s'ouvrait au sien.

" Et, tandis que mon cœur se fondait en une douce dilatation, la belle figure de Ma bonne Dame disparaissait peu à peu : il me semblait que la lumière en mouvement se multipliait ou bien se condensait autour de la Très Sainte Vierge, pour m'empêcher de la voir plus longtemps. Ainsi la lumière prenait la place des parties du corps qui disparaissait à mes yeux ; ou bien il semblait que le corps de Ma Dame se changeait en lumière en se fondant. Ainsi la lumière en forme de globe s'élevait doucement en direction droite.

" Je ne puis pas dire si le volume de lumière diminuait à mesure qu'elle s'élevait, ou bien si c'était l'éloignement qui faisait que je voyais diminuer la lumière à mesure qu'elle s'élevait ; ce que je sais, c'est que je suis restée la tête levée et les yeux fixés sur la lumière, même après que cette lumière, qui allait toujours en s'éloignant et diminuant de volume, eut fini par disparaître.

" Mes yeux se détachent du firmament, je regarde autour de moi, je vois Maximin qui me regardait, je lui dis : " Mémin, cela doit être le bon Dieu de mon Père, ou la Sainte Vierge, ou quelque grande sainte." Et Maximin lançant la main en l'air, il dit : " Ah ! si je l'avais su ! "

 

V

 

" Le soir du 19 septembre, nous nous retirâmes un peu plus tôt qu'à l'ordinaire. Arrivée chez mes maîtres, je m'occupais à attacher mes vaches et à mettre tout en ordre dans l'écurie. Je n'avais pas terminé que ma maîtresse vint à moi en pleurant et me dit : " Pourquoi, mon enfant, ne venez-vous me dire ce qui vous est arrivé sur la montagne ? Maximin, n'ayant pas trouvé ses maîtres qui ne s'étaient pas encore retirés de leurs travaux, était venu chez les miens et avait raconté tout ce qu'il avait vu et entendu ". Je lui répondis : " Je voulais bien vous le dire, mais je voulais finir mon ouvrage auparavant ". Un moment après, je me rendis dans la maison, et ma maîtresse me dit : " Racontez ce que vous avez vu ; le berger de Bruite (c'était le surnom de Pierre Selme, maître de Maximin) m'a tout raconté ".

" Je commence, et, vers la moitié du récit, mes maîtres arrivèrent de leurs champs. Ma maîtresse, qui pleurait en entendant les plaintes et les menaces de notre tendre Mère, dit : " Ah ! vous vouliez ramasser le blé demain (dimanche) ; gardez-vous en bien, venez entendre ce qui est arrivé aujourd'hui à cette enfant et au berger de Pierre Selme ". Et, se tournant vers moi, elle dit : " Recommencez tout ce que vous avez dit ". Je recommence et, quand j'eus terminé, mon maître dit : "C'est la Sainte Vierge ou bien une grande sainte, qui est venue de la part du Bon Dieu, mais c'est comme si le Bon Dieu était venu lui-même ; il faut faire ce que cette Sainte a dit. Comment allez-vous faire pour dire tout cela à tout son peuple?" Je lui répondis : " Vous me direz comment je dois faire et je le ferai ". Ensuite il ajouta en regardant sa mère, sa femme et son frère : " Il faut y penser ". Puis chacun se retira à ses affaires.

" C'était après le souper. Maximin et ses maîtres vinrent chez les miens pour raconter ce que Maximin leur avait dit et pour savoir ce qu'il y avait à faire. " Car, dirent-ils, il nous semble que c'est la Sainte Vierge qui a été envoyée par le Bon Dieu ; les paroles qu'Elle a dites le font croire. Et elle leur a dit de les faire passer à tout son peuple ; il faudra peut-être que ces enfants parcourent le monde entier pour faire connaître qu'il faut que tout le monde observe les commandements du Bon Dieu, sinon de grands malheurs vont arriver sur nous."

" Après un moment de silence, mon maître dit, en s'adressant à Maximin et à moi : " Savez-vous ce que vous devez faire, mes enfants ? Demain, levez-vous de bon matin, allez tous deux à M. le Curé et racontez-lui tout ce que vous avez vu et entendu ; dites-lui bien comment la choses s'est passée : il vous dira ce que vous avez à faire."

" Le 20 septembre, lendemain de l'Apparition, je partis de bonne heure avec Maximin. Arrivés à la cure, je frappe à la porte. La domestique de M. le Curé vint ouvrir et demanda ce que nous voulions. Je lui dis (en français, moi qui ne l'avais jamais parlé) : " Nous voudrions parler à M. le Curé ". " Et que voulez-vous lui dire ", nous demanda-t-elle. " Nous voulons lui dire, Mademoiselle, qu'hier nous sommes allés garder nos vaches sur la montagne des Baisses, et après avoir dîné, etc., etc. Nous lui racontâmes une bonne partie du discours de la Très Sainte Vierge. Alors la cloche de l'église sonna : c'était le dernier coup de la Messe. M. l'abbé Perrin, curé de La Salette, qui nous avait entendus, ouvrit sa porte avec fracas ; il pleurait ; il se frappait la poitrine ; il nous dit : " Mes enfants, nous sommes perdus, Dieu va nous punir. Ah! Mon Dieu, c'est la Sainte Messe. Nous nous regardâmes avec Maximin et la domestique ; puis Maximin me dit : " Moi, je m'en vais chez mon père à Corps ". Et nous nous séparâmes.

" N'ayant pas reçu d'ordre de mes maîtres de me retirer aussitôt après avoir parlé à M. le Curé, je crus ne pas faire mal en assistant à la Messe. Je fus donc à l'église. La Messe commence et après le premier Évangile, M. le Curé se tourne vers le peuple et essaie de raconter à ses paroissiens l'Apparition qui venait d'avoir lieu, la veille, sur une de leurs montagnes, et les exhorte à ne plus travailler le dimanche ; sa voix était très entrecoupée par des sanglots, et tout le peuple était très, très ému. Après la Sainte Messe, je me retirai chez mes maîtres. M. Peytard, qui est encore aujourd'hui (le 21 novembre 1878, date de la rédaction du présent écrit) maire de La Salette y vint m'interroger sur le fait de l'Apparition, et, après s'être assuré de la vérité de ce que je lui disais, il se retira convaincu.

" Je continuait de rester au service de mes maîtres jusqu'à la fête de la Toussaint. Ensuite je fus mise comme pensionnaire chez les religieuses de la Providence, dans mon pays à Corps.

 

VI

 

" La Très Sainte Vierge était grande et bien proportionnée. Elle paraissait être si légère qu'avec un souffle on l'aurait fait remuer, cependant elle était immobile et bien posée. Sa physionomie était majestueuse, imposante, mais non imposante comme le sont les Seigneurs d'ici-bas. Elle imposait une crainte respectueuse. En même temps que Sa Majesté imposait du respect mêlé d'amour, elle attirait à elle. Son regard était doux et pénétrant ; ses yeux semblaient parler avec les miens, mais la conversation venait d'un profond et vif sentiment d'amour envers cette beauté ravissante qui me liquéfiait. La douceur de son regard, son air de bonté incompréhensible faisaient comprendre et sentir qu'elle attirait à elle et qu'elle voulait se donner ; c'était une expression d'amour qui ne peut s'exprimer avec la langue de chair ni avec les lettres de l'alphabet.

" Le vêtement de la Très Sainte Vierge était blanc argenté et tout brillant. Il n'avait rien de matériel : il était composé de lumière et de gloire, variant et scintillant ; sur la terre il n'y a pas d'expression ni de comparaison à donner.

" La Sainte Vierge était toute belle et toute formée d'amour ; en la regardant je languissais de me fondre en elle. Dans ses atours comme dans sa personne tout respirait la majesté, la splendeur, la magnificence d'une Reine incomparable. Elle paraissait blanche, immaculée, cristallisée, éblouissante, céleste, fraîche, neuve, comme une Vierge ; il semblait que la parole AMOUR s'échappait de ses lèvres argentées et toutes pures. Elle me paraissait comme une bonne Mère, pleine de bonté, d'amabilité, d'amour pour nous, de compassion, de miséricorde.

" La couronne de roses qu'elle avait mise sur sa tête était si belle, si brillante qu'on ne peut pas s'en faire une idée ; les roses de diverses couleurs n'étaient pas de la terre ; c'était une réunion de fleurs qui entouraient la tête de la Très Sainte Vierge en forme de couronne ; mais les roses se changeaient et se remplaçaient, puis, du cœur de chaque rose il sortait une si belle lumière qu'elle ravissait et rendait les roses d'une beauté éclatante. De la couronne de roses s'élevaient comme des branches d'or et une quantité d'autres petites fleurs mêlées avec des brillants. Le tout formait un très beau diadème, qui brillait tout seul plus que notre soleil de la terre.

" La Sainte Vierge avait une très jolie croix suspendue à son cou. Cette croix paraissait être dorée, je dis dorée pour ne pas dire une plaque d'or ; car j'ai vu quelques fois des objets dorés avec diverses nuances d'or, ce qui faisait à mes yeux un bien plus bel effet qu'une simple plaque d'or. Sur cette belle croix toute brillante de lumière était un Christ, c'était Notre Seigneur, les bras étendus sur la croix. Presque aux deux extrémités de la croix, d'un côté il y avait un marteau, de l'autre une tenaille. Le Christ était couleur de chair naturelle, mais il brillait d'un grand éclat ; et la lumière qui sortait de tout son corps paraissait comme des dards très brillants qui me fendaient le cœur du désir de me fondre en lui. Quelquefois, le Christ paraissait être mort ; il avait la tête penchée et le corps était comme affaissé, comme pour tomber, s'il n'avait été retenu par les clous qui le retenaient à la croix.

" J'en avais une vive compassion, et j'aurais voulu dire au monde entier son amour inconnu et infiltrer dans les âmes des mortels l'amour le plus senti et la reconnaissance la plus vive envers un Dieu qui n'avait nullement besoin de nous pour être tout ce qu'il est, ce qu'il était et ce qu'il sera toujours ; et pourtant, ô amour incompréhensible à l'homme, il s'est fait homme et il a voulu mourir, oui, mourir, pour mieux écrire dans nos âmes et dans notre mémoire l'amour qu'il a pour nous ! Oh ! que je suis malheureuse de me trouver si pauvre en expressions pour redire l'amour de notre bon Sauveur pour nous ; mais, d'un autre côté, que nous sommes heureux de pouvoir sentir mieux ce que nous ne pouvons exprimer !

" D'autres fois, le Christ semblait vivant ; il avait la tête droite, les yeux ouverts, et paraissait être sur la croix par sa propre volonté. Quelquefois aussi, il paraissait parler : il semblait montrer qu'il était en croix pour nous, par amour pour nous, pour nous attirer à son amour, qu'il a toujours un amour nouveau pour nous, que son amour du commencement et de l'année 33 est toujours celui d'aujourd'hui et qu'il sera toujours.

"La Sainte Vierge pleurait presque tout le temps qu'elle me parla. Ses larmes coulaient une à une, lentement jusqu'à ses genoux, puis, comme des étincelles de lumière, elles disparaissaient. Elles étaient brillantes et pleines d'amour. J'aurais voulu la consoler et qu'elle ne pleurât plus ; mais il me semblait qu'elle avait besoin de montrer ses larmes pour mieux montrer son amour oublié des hommes. J'aurais voulu me jeter dans ses bras et lui dire : " Ma bonne Mère, ne pleurez pas ! Je veux vous aimer pour tous les hommes de la terre." Mais il me semblait qu'elle me disait : " Il y en a tant qui ne me connaissent pas !"

" J'étais entre la mort et la vie en voyant, d'un côté, tant d'amour, tant de désir d'être aimée, et d'un autre côté, tant de froideur et d'indifférence... Oh ! ma Mère, Mère toute belle et tout aimable, mon amour, cœur de mon cœur !

" Les larmes de notre tendre Mère, loin d'amoindrir son air de Majesté, de Reine et de Maîtresse, semblaient au contraire l'embellir, la rendre plus belle, plus puissante, plus remplie d'amour, plus maternelle, plus ravissante, et j'aurais mangé [sic] ses larmes qui faisaient sauteur mon cœur de compassion et d'amour. Voir pleurer une mère, et une telle Mère ! sans prendre tous les moyens imaginables pour la consoler, pour changer ses douleurs en joie, cela se comprend-il ? O Mère plus que bonne, vous avez été formée de toutes les prérogatives dont Dieu est capable ; vous avez comme épuisé la puissance de Dieu ; vous être bonne et puis bonne de la bonté de Dieu même. Dieu s'est agrandi en vous formant son chef d'œuvre terrestre et céleste.

" La Très Sainte Vierge Marie avait un tablier jaune. Que dis-je, jaune ? Elle avait un tablier plus brillant que plusieurs soleils ensemble. Ce n'était pas une étoffe matérielle, c'était un composé de gloire, et cette gloire était scintillante et d'une beauté ravissante. Tout en la Sainte Vierge me portait fortement et me faisait comme glisser à adorer et à aimer mon Jésus dans tous les états de sa vie mortelle.  

" La Très Sainte Vierge avait deux chaînes, l'une un peu plus large que l'autre. A la plus étroite était suspendue la croix dont j'ai fait mention plus haut. Ces chaînes (puisqu'il faut leur donner le nom de chaînes) étaient comme des rayons de gloire d'un grand éclat, variant et scintillant. Les souliers (puisque souliers il faut dire) étaient blancs, mais d'un blanc argenté, brillant ; il y avait des roses autour. Ces roses étaient d'une beauté éblouissante, et du cœur de chaque rose sortait une flamme de lumière très belle et très agréable à voir. Sur les souliers il y avait une boucle en or, non en or de la terre, mais bien de l'or du paradis.

" La vue de la Très Sainte Vierge était elle-même un paradis accompli. Elle avait en elle tout ce qui pouvait satisfaire, car la terre était oubliée.

" La Sainte Vierge était entourée de deux lumières. La première lumière, plus près de la Sainte Vierge, arrivait jusqu'à nous ; elle brillait d'un éclat très beau et très scintillant.

" La seconde lumière s'étendait un peu plus autour de la Belle Dame et nous nous trouvions dans celle-là ; elle était immobile (c'est-à-dire qu'elle ne scintillait pas) mais plus brillante que notre pauvre soleil de la terre. Toutes ces lumières ne faisaient pas mal aux yeux et ne fatiguaient nullement la vue.

" Outre toutes ces lumières, toute cette splendeur, il sortait encore des groupes ou faisceaux ou des rayons de lumière, du corps de la Sainte Vierge, de ses habits et de partout.

" La voix de la Belle Dame était douce ; elle enchantait, ravissait, faisait du bien au cœur ; elle rassasiait, aplanissait tous les obstacles, elle calmait, adoucissait. Il me semblait que j'aurais toujours voulu manger [sic] de sa belle voix, et mon cœur semblait danser ou vouloir aller à sa rencontre pour se liquéfier en elle.

" Les yeux de la Très Sainte Vierge, notre Tendre Mère, ne peuvent pas se décrire par une langue humaine. Pour en parler, il faudrait un séraphin ; il faudrait plus, il faudrait le langage de Dieu même, de ce Dieu qui a formé la Vierge immaculée, chef-d'œuvre de toute sa puissance.

" Les yeux de l'auguste Marie paraissaient mille et mille fois plus beaux que les brillants, les diamants, les pierres précieuses les plus recherchées ; ils brillaient comme deux soleils ; ils étaient doux, de la douceur même, clairs comme un miroir. Dans ses yeux on voyait le paradis. Ils attiraient à Elle. Il semblait qu'Elle voulait se donner et attirer.

" Plus je la regardais, plus je la voulais voir ; plus je la voyais, plus je l'aimais, et je l'aimais de toutes mes forces.

" Les yeux de la belle Immaculée étaient comme la porte de Dieu, d'où l'on voyait tout ce qui peut enivrer l'âme. Quand mes yeux se rencontraient avec ceux de la Mère de Dieu et la mienne, j'éprouvais au-dedans de moi-même une heureuse révolution d'amour et de protestation de l'aimer et de me fondre d'amour.

" En nous regardant, nos yeux se parlaient à leur mode, et je l'aimais tant que j'aurais voulu l'embrasser dans le milieu de ses yeux qui attendrissaient mon âme et semblaient l'attirer et la faire fondre avec la sienne. Ses yeux me plantèrent un doux tremblement dans tout mon être ; et je craignais de faire le moindre mouvement qui pût lui être désagréable tant soit peu.

" Cette seule vue des yeux de la plus pure des Vierges aurait suffi pour être le Ciel d'un bienheureux ; aurait suffit pour faire entrer une âme dans la plénitude des volontés du Très-Haut parmi tous les événements qui arrivent dans le cours de la vie mortelle ; aurait suffi pour faire faire à cette âme de continuels actes de louange, de remerciement, de réparation et d'expiation. Cette seule vue concentre l'âme en Dieu et la rend comme une morte-vivante, ne regardant toutes les choses de la terre, même les choses qui paraissent les plus sérieuses, que comme des amusements d'enfants ; elle ne voudrait entendre parler que de Dieu et de ce qui touche à Sa gloire.

" Le péché est le seul mal qu'Elle voit sur la terre. Elle en mourrait de douleur si Dieu ne le soutenait. Amen."

 

Castellamare, le 21 novembre 1878.

Sœur Marie de la Croix, Victime de Jésus,

née Mélanie Calvat, Bergère de La Salette.

Nihil obstat : imprimatur

Datum Lycii ex Curia Ep. Die 15 Nov. 1879

Vicarius Generalis

Carmelus Archus Cosma

 

Abbé Gouin, Sœur Marie de la Croix, Bergère de La Salette, née Mélanie CALVAT, Tertiaire de St Dominique, Victime de Jésus, ouvrage cité plus haut, Deuxième Partie, Une mission éprouvée, Après l'Apparition, pages  76-79 :

 

L'ENQUÊTE

 

" Le curé de La Salette, l'abbé Perrin, avait affirmé la réalité miraculeuse de l'Apparition et dit que c'était bien la Sainte Vierge qui s'était montrée aux enfants. Il n'avait pas dit ce que les enfants devaient faire. La vie - la vie ordinaire - continuait. Maximin était rentré à Corps chez son père ; Mélanie acheva chez ses maîtres des Ablandins son engagement de bergère, et revint, à la Toussaint, dans sa famille. Ce fut l'évêque de Grenoble qui disposa du sort des deux voyants. Il avait commencé de prescrire sur l'événement de La Salette une enquête qui ne dura pas moins de cinq ans.

" Il était nécessaire, pendant ce temps, de tenir les deux enfants à la disposition des enquêteurs, et de les entourer d'une surveillance discrète et sûre qui permit de bien connaître leur moralité. Il fallait aussi les instruire. Le pensionnat que les Religieuses de la Providence de Corenc (près de Grenoble) avaient installé à Corps même, offrait toutes les garanties souhaitées. Par les soins de l'évêque, et à ses frais personnels, Mélanie et Maximin y furent placés dès le 2 décembre 1846.

" L'évêque de Grenoble était alors Mgr PHILIBERT DE BRUILLARD. Depuis 1826 à la tête du diocèse, il avait déjà quatre-vingts ans passés, mais sa verdeur physique et son énergie morale étaient telles que son âge n'avait rien entamé de son activité pastorale.

" Mgr DE BRUILLARD est une des plus belles figures du haut clergé de France et une des plus solides exceptions parmi l'épiscopat concordataire et fonctionnarisé de son temps. Sa haute allure aristocratique se tempérait de tant d'affable générosité qu'il était cher aux pauvres. Sa science théologique en faisait vraiment le docteur de ses prêtres ; et sa connaissance des âmes s'appuyait sur une longue et délicate expérience.

" Le bruit courait qu'il était un fils naturel de Louis XV ; il en portait la ressemblance. Son lieu, sa date de naissance, sa première éducation à Dijon restaient imprécises. Ordonné prêtre dans la chapelle de l'archevêché de Paris en septembre 1789, ses fortes études au collège de Navarre et un séminaire de Saint-Sulpice semblaient le promettre au professorat.

" En éclatant dès le mois suivant, la Révolution ferma ces établissements et transforma la destinée du nouveau prêtre. Il aurait pu prêter le serment constitutionnel, il aurait pu émigrer. Il demeura à Paris, indépendant, fidèle. Il y vécut caché sous des déguisements divers, échappa à l'incarcération, et toujours menacé, jamais pris, il devint l'un de ces héroïques aumôniers des condamnés à mort qui, chacun à leur tour, un jour par semaine, accompagnaient secrètement, mêlés à la foule, les charrettes jusqu'à la guillotine et y répondant par la prière sacerdotale et l'absolution suprême [autrement dit un homme digne de ce nom et un saint prêtre !].

" Le jour de " Monsieur Philibert " était le mercredi. Il assista à la mort de Louis XVI, il donna, dit-on, sur le parcours de la charrette, l'absolution à Marie-Antoinette. Il se dépensait aussi, courant Paris et sa banlieue - accoutré souvent en garde national (il avait été incorporé à la garde nationale et cela le préservait) au service des malades et des mourants sans assistance religieuse. Il dirigeait secrètement des religieuses éparses et quand la fin de la Terreur leur permit de rouvrir peu à peu, ici et là, de petites écoles, il s'en fit le chapelain. C'est ainsi qu'il connut et dirigea SOPHIE BARAT et eut une grande part à l'orientation de cette âme choisie et à la fondation, par elle, de la Congrégation enseignante des Dames du Sacré-Cœur.

" En 1803, il est chanoine de Notre-Dame de Paris ; en 1810, curé de Saint-Nicolas de Chardonnet ; en 1821, curé de Saint-Etienne du Mont, la paroisse de presque toute la jeunesse des grandes écoles. C'est de là que le ministère des Cultes l'envoya à Grenoble pour en administrer le vaste diocèse. Mgr DE BRUILLARD depuis vingt ans, y avait manifesté autant de prudence que de fermeté. Aisément accessible à tous, patient et doux, il avait une haute conscience de son autorité, un sentiment profond de ses responsabilités. Souvent réfugié dans l'oraison, menant une vie mortifiée et pauvre, il disposait libéralement de sa fortune personnelle pour le bien de ses diocésains. Quand il fut instruit du fait de La Salette et de la situation des enfants, il se chargea de l'éducation de ceux-ci et même fit une petite pension aux parents de Mélanie.

" Il ne voulut porter de jugement sur l'Apparition qu'après s'être entouré de toutes les précautions d'une impartiale critique. Mgr DE BRUILLARD nomma d'abord, dès décembre 1846, deux commissions, l'une de chanoine, l'autre de professeurs, chargés d'examiner, séparément, toutes les pièces de l'instruction et d'en tirer, sans se concerter nullement, chacune un rapport.

" Ces examens des interrogatoires des enfants, des circonstances de l'Apparition durèrent sept mois. Puis une commission unique de seize membres se réunit, durant huit séances sous la présidence de l'Evêque. Là, l'opposition à la reconnaissance du miracle commença à se faire sentir sourdement. Son principal tenant était le curé de Saint-Joseph de Grenoble, l'abbé Cartelier. Mgr DE BRUILLARD, loin de le contredire, se borna à le prier de préciser ses arguments. Il lui écrit (le 8 janvier 1848) : " J'attends de vous par écrit et promptement, si possible, communication des choses que vous avez apprises sur les enfants, qui jettent un nuage sur leur témoignage et vous le rendent suspect..." (Dossier Chaper, n° 44).

" Ne trouvant pas de preuves de ses insinuations, il inventait le procédé, reproduit après lui tant de fois, de jeter le discrédit sur les voyants.

" Mélanie surtout, moins aimable que Maximin [et surtout plus directe], et plus énigmatique, est alors en butte aux allusions vagues, mais pernicieuses, qui s'infiltrent dans les conversations des uns et des autres, allaient bientôt l'atteindre et tenter de déformer son témoignage et de dénigrer sa personne.

" L'enquête néanmoins aboutit au Mandement doctrinal par lequel Mgr DE BRUILLARD concluait à la réalité miraculeuse de l'Apparition et autorisait les pèlerinages à La Salette. Signé du 19 septembre 1851, il fut lu en chaire dans tout le diocèse de Grenoble le 16 novembre suivant. Et, en mai 1852, en dépit de son grand âge, MGR DE BRUILLARD monta à cheval sur la sainte montagne et y posa la première pierre du sanctuaire dédié à Notre-Dame de La Salette. Pour le desservir, il y adjoignit un établissement de Missionnaires. L'approbation de Rome avait été envoyée à l'évêque de Grenoble dès le 7 octobre 1851 (Lettre du cardinal Lambruschini, Préfet de la Sainte Congrégation des rites). Un rescrit pontifical du 4 août 1852 consacra la faveur de l'autel privilégié au nouveau sanctuaire, qui sera plus tard (février 1879) érigé en Basilique."

 

F I N

 

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Une mise en garde contre Élyôn, qui se dit prophète du Sacré-Cœur.

 

 

S. Irénée, « Contre les hérésies », Livre II, Prétendue transmigration des âmes, 34, 1 :

 

Le Seigneur a parfaitement enseigné que les âmes demeurent sans passer dans d'autres corps ; elles gardent même telle quelle la caractéristique du corps auquel elles sont adaptées, et elles se souviennent des actes qu'elles ont posés ici-bas et qu'elles ont cessé de poser. C'est ce qui apparaît dans l'histoire du riche et de ce Lazare qui reposait dans le sein d'Abraham (cf. S. Luc, XVI, 19-31). D'après ce récit, le riche connaissait Lazare après sa mort et connaissait pareillement Abraham ; chacun d'entre eux demeurait à la place qui lui était assignée ; le riche demandait que fût envoyé pour lui porter secours ce Lazare auquel il avait refusé jusqu'aux miettes de sa table ; par sa réponse, Abraham montrait qu'il était au courant de ce qui concernait non seulement la personne de Lazare, mais aussi celle du riche ; et il enjoignait, à ceux qui ne voulaient pas venir en ce lieu de tourments, d'écouter Moïse et les prophètes et de recevoir le message de Celui qui allait ressusciter d'entre les morts. Tout cela suppose manifestement que les âmes demeurent, qu'elles ne passent point en d'autres corps, qu'elles possèdent les traits de l'être humain, de façon à pouvoir être également reconnues, et qu'elles se souviennent des choses d'ici-bas ; on voit aussi qu'Abraham possédait le don de prophétie et que chaque âme se voit assigner, avant même le jugement, le séjour qu'elle a mérité.

 

Cf. à l’adresse d'Élyôn  sur internet :

 

http://www.prophete-du-sacre-coeur.com/les-messages-de-la-sainte-trinite-2002-2012.pdf les pages suivantes :

 

Page 3 : « Oui, j'ai obtenu la grande Grâce de voir mes vies antérieures, mais je le répète, c'est un Don vraiment exceptionnel du fait que, généralement, nous n'avons pas le droit d'entrer dans ce schéma insolite. »

 

Page 7 :  « Néanmoins, ce qui est important de retenir, c'est que toutes les créatures humaines doivent se rendre obligatoirement dans ce lieu de jugement intermédiaire, après la mort terrestre et entre chaque vie. À la suite de cette précision utile et pour abréger le témoignage, je vais ajouter que je me suis retrouvé de nouveau en présence de Notre Seigneur. Il m'a montré les nouveaux parents dans lesquels je devais aller. C'est-à-dire que j'ai eu la vision, depuis le Ciel, des futurs parents terrestres dans lesquels mon âme devait appartenir, pendant un temps défini par Dieu seul. […] « Je n'ai pas le droit de révéler ici tous les personnages que mon âme a habité, mais depuis l'an 2010 et comme écrit sur le dernier Ouvrage Sacré, j'ai l'autorisation de dire que j'ai été : Adam, Elie et Jean le Baptiste ! Ceci est une grande Révélation, bien évidemment pour beaucoup, mais comme je l'ai déjà écrit, l'important n'est pas là : l'important est de progresser afin de pouvoir obtenir une âme pure au point de partager le Ciel avec Dieu. Voilà, LA Vérité dans l'absolu ! »

 

Pages 7 et 8 : « Je ne vais pas réécrire ici ce qui a déjà été développé en détail dans le dernier Ouvrage Sacré, mais, en résumé, il faut comprendre que, d'après l'Apocalypse de Saint Jean, il y a "deux Témoins" qui doivent survenir à la fin des Temps, et il est vrai que je suis l'un de ces "deux Témoins." »

 

Autrement dit, Frère Elyôn ne détient pas un corps qui lui est propre, mais seulement des corps d’emprunt. Quel est donc celui qui ressuscitera ? (1) Et c’est ainsi que disparaît la notion de personne en tant que substance individuelle de nature raisonnable (2). Sachons bien que l’homme n’est pas seulement une âme. Il est composé d’un corps et d’une âme qui sont deux composants qui forment une seule susbtance, un être unique. Nous ne sommes plus là dans le christianisme mais en plein bouddhisme.

 

1) Cf. Job, XIX, 26 (Vulgate) : « … et in carne mea videbo Deum meum » : « … et dans ma chair je verrai mon Dieu. » [C’est donc le même corps qui ressuscitera] ; II Machabées, XII, 43 ; Ecclésiastique, XXXVIII, 22 [Il n'est pas de retour de la mort à la vie] ; I Pierre, III, 19 ; Hébreux, IX, 27 ; Apocalypse, XX, 13-14. — Cf. S. Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ire partie, qu. 79, art. 1, Sed contra ;

2)  Cf. S. Thomas d’Aquin, Somme théologique, Sur la personne, Ire partie, qu. 29, art. 1 et 2, sol. 3 : « Mais c’est le composé de ‘cette matière’ et de ‘cette forme’, qui est une hypostase ou une personne : car une âme, de la chair et des os font bien partie de la définition de l’homme ; mais ‘cette âme’, ‘cette chair’ et ‘ces os’ font partie de la définition de ‘homme’. »

 

Cf. également : http://www.prophete-du-sacre-coeur.com/resurrection-et-ou-reincarnation.pdf

 

N’oublions jamais que Dieu, Trine et Un, se nomme JE SUIS, c’est-à-dire L’Être de soi-même et de Tout, qu’il est le Tout-Puissant et que sa Providence soutient toute la création avec une Sagesse et une Bonté infinie, vivant dans un présent éternel, car rien ne Lui échappe (1). La foi croit à l’action divine en tout. Nous devons par conséquent nous abandonner entre les mains de notre Père céleste dans une confiance totale en lui disant sans cesse « Que votre volonté soit faite ! », et ce conformément à la parole de son divin Fils unique (2). Voilà la foi catholique traditionnelle enseignée par le Catéchisme du Concile de Trente et au sujet de la divine Providence et au sujet du Purgatoire (3). Reprenons cette remarque fort opportune citée par saint Irénée dans son traité « Contre les hérésies » (4) : « Comme le disait un homme supérieur à nous, à propos de tous ceux qui, d’une manière quelconque les choses de Dieu et altèrent la vérité : « il est mal de mêler le plâtre au lait de Dieu ».

 

1) Cf. S. Luc, XII, 4-7 ; S. Matthieu, X, 28-31 ;

2) Cf. S. Matthieu, XVII, 5 ; VI, 10 ;

3) Cf. Catéchisme du Concile de Trente, Premier article du Symbole des Apôtres, § VI : Providence ; Cinquième article, § II : Il est descendu aux enfers.

4) « Contre les hérésies », Livre III, 17, 4.

 

Exode, XXXIII, 20 :

 

Dieu dit : " Tu ne pourras voir ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre".

 

S. Jean, I, 18 :

 

" Dieu, personne ne le vit jamais : le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c'est lui qui l'a fait connaître."

 

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Monastère de la Très Sainte Famille

La Secte Vatican II démasquée

Le Monde arrive-t-il à sa Fin ? L’Apocalypse

 

La Foi • Secte Vatican II démasquée

 

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Grenoble, le 16 février 2014,

le dimanche de la Septuagésime

 

Après plus de vingt ans de recherches, voici notre ultime conclusion :

 

Qu’importent nos raisonnements, nos pensées et notre imagination ! Nous devons aller à Dieu, notre Père céleste, que nous a fait connaître son Fils unique, le Christ Jésus, que par la Foi seule. Si les Saintes Écritures ne nous ont révélé que des choses fausses au sujet du 7e millénaire, alors concluons que le christianisme est une imposture ou que nous sommes tombés dans l’hérésie et que l’enfer éternel nous est inéluctablement échu, car personne ne se moque de Dieu sans entraîner sa colère et son châtiment. Saint Irénée de Lyon, au IIe siècle, le porte-parole de l’Église primitive, l’avait d’ailleurs affirmé péremptoirement en s’appuyant uniquement sur les Saintes Écritures dans son traité « Contre les hérésies » (Livre V, 31, 1 et 32, 1).

 

F I N

 

La page précédente :

 

 

 LE SECRET DE LA SALETTE (1/2) - Le Présent éternel

 

 

 Pour retourner à la page principale (vérifiée le 4 mars 2014 à 13h40) :

 

 

 

POUR PARVENIR À UNE RÉSURRECTION DE VIE (CF. S. JEAN, V, 25, 28-29) - Le Présent éternel

 

 

 

 

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 18:19

 

 

LE SECRET DE LA SALETTE ET LA VIE INTÉRIEURE DE SŒUR MARIE DE LA CROIX

 

(1/2)

 

 

La vie intérieure de Sœur Marie de la Croix, tertiaire de saint Dominique,

née Françoise Mélanie Calvat (07.11.1831 - 14.12.1904), Bergère

de La Salette (Isère), selon la traduction littérale de son

autobiographie italienne de Messine (1897).

 

 

Apocalypse, VII, 3 :

 

 

" Ne nuisez, dit un ange porteur du sceau du Dieu vivant, ni à la terre, ni à la mer, ni aux arbres,

que nous n'ayons marqué au front les serviteurs de notre Dieu."

 

 

Texte communiqué par l'abbé Gouin dans son ouvrage : Sœur Marie de la Croix, Bergère de La Salette, née Mélanie CALVAT, tertiaire de St Dominique, victime de Jésus, ouvrage revêtu du Nihil Obstat du Père Guérard des Lauriers, O. P., Editions Saint-Michel, 53 - Saint-Céneré, 1968 :

 

" Mélanie révéla son Secret quand le temps marqué fut venu, bien qu'elle sut qu'un pareil acte lui attirerait les colères de ceux qui, perdus de mœurs, étaient enchaînés au char de la secte maçonnique." L'Osservatore Romano, 25 décembre 1904. [Cf. L’extraordinaire SECRET de LA SALETTE, Louis de Boanergès, Éditions D.F.T., B.P. 28, 35370  ARGENTRÉ-DU-PLESSIS, Tél. 02 99 9678 54, Fax 02 99 96 62 64.]

 

 

Notice biographique sur l'abbé Gouin

 

 

" Né à PRÉCIGNÉ (Sarthe), diocèse du Mans, en 1885, l'abbé Paul GOUIN reçut la prêtrise le 5 juin 1909, Professeur au petit Séminaire de la FLÈCHE, il devint vicaire à SAINTE-COLOMBE de 1911 à 1914. Visitant sa paroisse, il constate une déchristianisation affligeante. Quelle en est la cause fondamentale ? Il pense que l'athéisme pratique qui se répand partout est dû au retrait des grâces divines qui rend l'apostolat stérile. Quelle en est la cause fondamentale ? Alerté par la lecture de " CELLE QUI PLEURE " de Léon BLOY, il pense que l'athéisme pratique qui se répand partout est dû au retrait des grâces divines qui rend l'apostolat stérile. Pourquoi ? On a refusé de pratiquer la RÈGLE DE l'ORDRE DE LA MÈRE DE DIEU, dictée le 19 septembre 1846 par la VIERGE sur la Montagne de La Salette.

" [...]

" En 1916, l'abbé GOUIN s'était rendu à DIOU (Allier) chez l'abbé COMBE qui avait eu MÉLANIE comme paroisienne dans les dernières années de sa vie. Après la mort du Curé de DIOU en 1927, l'abbé GOUIN collabore avec le chanoine THIERRY, professeur émérite de l'UNIVERSITÉ de LOUVAIN, qui a hérité des documents de l'abbé COMBE. Le chanoine THIERRY continue par ailleurs l'œuvre de MÈRE SAINT JEAN commencée à MARANVILLE (Haute-Marne), le Cardinal MERCIER lui ayant donné son approbation pour une fondation de l'ORDRE DE LA MÈRE DE DIEU à LOUVAIN. L'abbé GOUIN, d'abord curé de VERNIE, nommé à AVOISE en 1924, effectuera de nombreux voyages en BELGIQUE, et, en 1931, deviendra l'aumônier d'une petite communauté religieuse de l'ORDRE DE LA MÈRE DE DIEU, fondée en ANJOU à SAINT LAMBERT DU LATTAY par Mademoiselle Germaine BLANCHARD.

" [...] 

" La population d'AVOISE a rendu un hommage mérité à celui qu'elle a eu pour curé durant quarante cinq ans lors de ses obsèques le 13 décembre 1968. L'humilité et la discrétion de l'abbé GOUIN n'ont pas permis à beaucoup de prendre conscience exacte de son travail d'historien en faveur de la cause de La Salette, qu'un Monseigneur BEAUSSART et un R.P. GARRIGOU-LAGRANGE avaient apprécié à sa juste valeur.

F.C.

 

Introduction

 

 

" [...]

" La biographie de SŒUR MARIE DE LA CROIX, Bergère de La Salette, œuvre majeure de l'abbé Paul Gouin, curé d'Avoise (Sarthe), mort le 11 décembre 1968, réhabilite au regard de l'histoire la voyante de l'Apparition du 19 septembre 1846. Il n'a pas fallu moins de cinquante années de patiente recherches à l'auteur pour constituer une documentation unique, comprenant des manuscrits et quelque huit cents lettres autographes de la Bergère de La Salette. " J'incline à penser que Mélanie a conservé sa mission jusqu'à sa mort ", m'écrivait le R. P. Garrigou-Lagrange, le 1er septembre 1957.

" À la lecture de l'ouvrage, il est clair que l'objet de cette mission était la fondation de l'œuvre des " Apôtres des derniers temps ", prédits par saint Grignion de Montfort. Du temps même de la vie de la Bergère de La Salette, l'Église a approuvé la règle de l'ORDRE DE LA MÈRE DE DIEU pour cet institut missionnaire ; et Mgr ZOLA, le saint évêque de LECCE (ITALIE), a donné l'imprimatur au secret prophétique dont un paragraphe déclare :

 

" J'appelle les Apôtres des derniers temps, les fidèles disciples de.Jésus-Christ qui ont vécu dans un mépris du monde et d'eux-mêmes, dans la pauvreté et dans l'humilité, dans le mépris et le silence, dans l'oraison et dans la mortification, dans la chasteté et dans l'union avec DIEU, dans la souffrance et inconnus du monde. Il est temps qu'ils sortent et viennent éclairer la terre..."

 

" L'Association des ENFANTS DE N.-D. DE LA SALETTE rend hommage à Monsieur l'abbé GOUIN qui lui a légué un important témoignage en faveur de l'histoire réelle de La Salette.

 

En la fête de ST JOSEPH

 

BEAUPREAU, 19 MARS 1969.

 

F. Corteville,

 

Président de " l'Association des enfants de N.-D. de La Salette et de St Grignion de Montfort".

 

Pour servir à l'histoire de la Salette, Documents III, Nouvelles Editions Latines, Paris, 1966, N° 55, Lettre S. Marie de la Croix, née Calvat (Barnaud), de Messine (Italie), le 7 juillet 1898, à M. l'Abbé Roubaud, pages 65 :

 

" ... et je suis prête, avec la grâce divine, à certifier avec mon sang, que ce fut la Très Sainte Vierge qui me dicta cette sainte Règle [pour les Apôtres des derniers temps], parole par parole. Dieu sait que je ne mens pas, que ma rédaction est très vraie et que personne au monde n'y a ajouté ou retranché. J'ai en ma possession la Sainte Règle intègre, telle qu'elle sortit des lèvres très-pures de la Vierge immaculée, dont la langue parla, comme dit le Saint Esprit, la Loi de la clémence."

 

Journal de l'Abbé Combe, Dernières années de Sœur Marie de la Croix, Bergère de La Salette, ouvrage revêtu du Nihil Obstat du Père Guérard des Lauriers, O. P.,  Editions Saint-Michel, 1967, Réponse de S. Marie de la Croix aux questions de Mgr l'évêque de Castellamare, le 17 octobre 1876, page 148 :

 

" [...] Les Missionnaires qui sont actuellement sur la Sainte Montagne ne sont pas les Missionnaires tels que veut la Sainte-Vierge." [Ce qui, en l'année 2002, est malheureusement et désespérément plus vrai que jamais.]

 

Pour servir à l'histoire de la Salette, Documents II, ouv. cité plus haut, Résumé d'un entretien entre Mélanie de la Salette et Mère Saint-Jean, 22 janvier 1885, 14e Réponse de Mélanie, page 19 :

 

" L'esprit de la Salette peut se transporter. Et quand la crise sera passée, que l'heure sera venue, la Sainte Vierge saura bien ressusciter la Salette... faire son œuvre. Mais vous allez voir ce qui va arriver... malgré tout, ne doutez pas... Les paroles de la Sainte Vierge ne sont pas stériles comme celles des hommes... Son œuvre se fera..."

 

Id., Documents III, N° 46, Lettre à un ami tenté d'incrédulité, page 49 :

 

" [...] Et pourquoi tant de science acquise, pour ne rien savoir ? Mon Dieu, augmentez ma foi ! Quand même nous aurions découvert les plus grandes horreurs dans le plus haut clergé et mille intrigues scandaleuses, etc., les hommes ne sont pas la religion : croyons en Dieu et aux vérités révélées par les Prophètes et l'Évangile."

 

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UNE MISE EN GARDE

 

Que ceux qui suivent la position de l’abbé Francesco RICOSSA contre le Secret de La Salette et contre la perspective prophétique de l’Apocalypse prennent bien conscience de leur apostasie et sauvent leur âme en revenant de toute urgence à résipiscence !

 

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PREMIÈRE PARTIE

UNE ENFANCE CRUCIFIÉE

Témoignage de Sœur Marie de la Croix, Bergère de La Salette.

 

LE BAISER DE SAINT-ROCH

 

" Le soir de l'Apparition (19 septembre 1846), Mélanie et Maximin, redescendant de la montagne, ramenèrent leurs troupeaux chez leurs maîtres respectifs. Mélanie, comme à son ordinaire, restait silencieuse. Maximin était très surexcité. Petit garçon de dix ans, expansif et bavard, étourdi, sensible, il ne se tenait pas de raconter ce qu'il avait vu et entendu. Il avait d'abord en grand-peur et, son chapeau sur la tête, empoignant son bâton, il avait essayé de lancer des pierres sur les pieds de la " Dame " (1). Mélanie, dès les premières paroles de la suave et miséricordieuse voix, avait " volé vers elle " ; et elle s'était tenue si près de l'apparition que, - s'il faut en croire une confidence échappée plus tard et recueillie dans le petit carnet de la Mère de Maximy - elle aurait pu, tout en écoutant son discours, baiser la main de la Très Sainte Vierge.

" Néanmoins, c'est elle qui se tait, et c'est Maximin qui parle... Ne trouvant pas tout de suite son maître (Pierre Selme, un ami de son père, à qui il avait demandé Maximin pour remplacer quelques jours un berger malade), il se précipite chez les patrons de Mélanie. Elle, pendant ce temps, elle est entrée à l'étable derrière ses vaches ; elle les attache avec soin, met tout en ordre sans hâte ; et, quand sa maîtresse, en larmes d'avoir entendu le récit de Maximin, vient lui dire : " Pourquoi, mon enfant, pourquoi ne venez-vous pas me dire ce qui vous est arrivé sur la montagne ? ", elle répondit : " Je voulais bien vous le dire, mais je voulais finir mon ouvrage auparavant."

" ... D'abord son devoir quotidien... étrange, un peu troublante attitude - semble-t-il - au soir d'un tel événement. Ne l'a-t-il pas surprise ? Elle paraît aussi tranquille que Maximin est ému. Cette fille qui va sur ses quinze ans, mais ne sait pas encore lire et ne sera pas admise à la première communion cette année, est-ce qu'elle ne comprend pas ce qui lui arrive et quelle mission désormais lui incombe ? Son mutisme, sa lenteur, est-ce indifférence ou recueillement ?

" ... Mystère...

" Oui, c'est un mystère.

" Mais la clef en est donnée par Mélanie elle-même dans les autobiographies de son enfance. Leur dernier épisode, à lui seul, peut tout éclairer. Depuis quelques mois, depuis le printemps dernier, Mélanie est élevée à l'un des plus hauts degrés de la contemplation infuse. Elle vit la vie d'union divine. Elle respire et se meut spirituellement dans une atmosphère où le fait miraculeux de l'Apparition, pour frappant qu'il soit, n'a rien de surprenant ; et, si elle demeure impassible, c'est qu'elle a déjà reçu les communications de la Seule et Suprême Réalité.

" Elle était toute petite quand elle commença d'être instruite, guidée par un bel enfant qui se dit son frère et l'appelle " Ma Sœur, sœur selon mon cœur ". Tout ce qu'elle sait de Dieu et de toutes choses, elle le tient de lui. Il est son Maître et son Ami. Dès le premier jour où il lui a parlé, elle lui a demandé de lui donner un baiser. Il a répondu que ce n'était pas encore l'heure.

" Un soir du printemps dernier, cette heure est venue.

" Le baiser mystique a été donné, reçu.

" Mélanie était alors, dans un intervalle de ses mises en service (car elle fut placée comme bergère et servante avant sept ans), chez ses parents à Corps. Corps est un petit chef-lieu de canton de l'Isère, sur la route de Grenoble à Gap. A quelque distance du bourg se trouve une chapelle rustique qui, dans la belle saison, est un agréable but de promenade : la chapelle Saint-Roch. Petite rotonde à deux étroites fenêtres, surmontée d'un petit campanile, elle domine, du haut d'un monticule verdoyant, un lac profond et limpide. De là, on voit Corps, au bord du plateau, au pied des hautes montagnes dont la chaîne, par échelons, s'élève jusqu'aux cimes neigeuses. Le site est ravissant.

" Il a servi de cadre à l'ultime et le plus décisif épisode de l'enfance de Mélanie.

" Il n'y a qu'à la laisser parler.

" " Une fois, la mère Julie dit à ses enfants (2) : " Enfants, allez tous vous amuser dehors ; je veux rester seule à la maison. Allez à Saint-Roch ". Je fus donc [ici, c'est Mélanie qui parle] avec eux (ses frères et sœurs) jusqu'à la chapelle de Saint-Roch. Puis ils me dirent : " Veux-tu t'amuser ? " Je répondis que je ne savais pas faire cela. Alors ils descendirent sur les pentes du petit monticule sur lequel se trouve la chapelle Saint-Roch pour s'amuser et je restais seule. Je m'amusais à regarder la statue de Saint-Roch par les deux petites fenêtres et je priais ce bon saint de m'obtenir de mon Bon Dieu la guérison de mon âme, pour que je ne fasse plus jamais de peine à mon Bien aimé Jésus-Christ, ni à sa Mère... Je la vois toujours fâchée contre moi, et cela me fait souffrir. Et je dis cinq Gloria Patri à Notre Seigneur pour les grâces qu'il avait faites à ce saint.

 

" Et voici que j'entendis la douce, la suave, la consolante voix de mon très aimé et bon petit Frère m'appelant " Ma chère Sœur, sœur de mon cœur, je suis à vous ". Vite, je me retournais ; mon cœur sautait de joie. C'était bien mon si désiré Frère avec son angélique figure et ses yeux emparadisés [sic]." Il [son Frère, car ici c'est l'abbé Gouin qui reprend son texte] lui dit : " Aussitôt que le Très-Haut m'a dit de venir me recréer avec vous, après votre victoire (3), je suis venu, Sœur de mon cœur ". ... tout humble, tout ignorante, elle [Mélanie] ne comprend pas ce que c'est que cette victoire. Avec patience, son Frère lui explique qu'à Saint-Michel et à Quet elle a été victorieuse. A présent elle sait combattre. Et il lui annonce des contradictions et d'autres combats pour la Vérité. Alors, elle lui rappelle sa promesse que, quand il serait l'heure, elle pourrait lui donner un baiser. L'heure est venue en effet.

" " Avec un doux sourire, il me dit que ce n'était pas moi qui lui donnerait un baiser, mais que ce sera lui. - Oh ! vite, dépêchons-nous, mon bon Frère, pour l'amour de notre bien-aimé Jésus-Christ ! - Il me donna un baiser sur le front, sur les lèvres et sur la poitrine. Il me bénit et s'en alla."

" Ses frères et sœurs viennent la reprendre ; tous rentrent à la maison. Sa mère est fâchée de ce qu'elle ne s'est pas amusée avec les autres. Cette sauvage, cette taciturne, toujours à part des autres est décidément impossible. Le père a beau vouloir la garder à la maison, il va falloir la replacer en service, dès que cela se trouvera. L'occasion se présentera bientôt : et elle sera placée aux Ablandins, commune de La Salette.

" Là s'arrête la plus développée des autobiographies de Mélanie (celle de 1900). Pourquoi ? Pourquoi la Bergère ne raconte-t-elle que les quatorze premières années de sa vie ? Une vie dit-on ? Est-ce là une vie ? Oui, ce dernier épisode le fait comprendre : c'est toute une vie ; sur le plan surnaturel une vie complète : la narratrice n'a plus rien à dire. Si elle a fait jusque là - et jusque là seulement - le récit de son enfance, ce n'est que pour nous persuader de l'accompagner dans les voies des leçons divines et nous préparer à l'apparition. Même les anecdotes parfois humoristiques n'y ont de place et de sens que parce qu'elles servent comme de marchepied aux enseignements mystiques et que, mêlant le réalisme le plus terre à terre à la réalité spirituelle la plus haute, elles nous inclinent à voir la vie humaine ensemble sous ses deux faces. Ce baiser qu'elle vient de recevoir à Saint-Roch, ce n'est pas un commencement des communications divines, c'en est la consécration. Depuis sa petite enfance, introduite dans la vie de grâce, illuminée par la Vérité même ; purifiée par les  épreuves de sa dernière et si dure année de service, tout imprégnée de l'esprit de Jésus-Christ et de Jésus-Christ crucifiée ; offerte par Lui et avec Lui en victime, elle est entrée dans l'union divine, elle accède au mariage spirituel.

" Mais c'est encore à ses écrits à en témoigner. Dans l'autobiographie italienne, Mélanie a noté, pour le chanoine Annibale di Francia, les expériences de sa vie intérieure. Expérience, c'est le mot. Elle n'a appris à lire que plus tard, on le sait ; et, même plus tard, elle a peu lu et n'a rien pu emprunter à des auteurs qu'elle ne connaît pas. " Je n'ai point lu les choses mystiques ", écrira-t-elle à l'abbé Combe, le 12 février 1900. Elle ne les a point lues. Elle les a vécues. Et cela vient de loin. Dès son réveil, dans les bois - après un songe initiateur - quand déjà de sa propre personne, il lui semble qu'il ne reste plus qu'une petite flamme de désir de plaire à son Bien-Aimé, - elle ne se souvient plus que, comme en un éclair, elle se trouva dans la solitude d'un profond recueillement...

" Et je vis d'une manière imaginative, Notre Divin Sauveur qui se communique à mon âme en un mode que je ne sais pas exprimer. Mes sens ne fonctionnaient en aucune façon, il me semblait qu'ils étaient prisonniers d'amour... Ces communications du Tout-Puissant à l'âme se font sans proférer une parole... et plus les flèches enflammées du divin amour embrasent l'âme, plus elles y allument, et dans le même instant, l'amour passionné des souffrances... de telle sorte que je ne savais pas, entre ces deux amours, quel était le plus fort..." [On retrouve là les explications de sainte Thérèse d'Avila, la Mère des spirituels, et de saint Jean de la Croix, le Docteur Mystique.]

" C'est une première touche.

" Un peu plus loin, lorsque après sa maladie d'enfant, elle a de longues heures immobiles et silencieuses pour se laisser envahir par ces recueillements profonds où se dévoilent à elle les mystères divins, elle perçoit un autre monde, supérieur encore, de communications mystiques. " Je fus en un instant, dit-elle, possédée tout entière ; l'intelligence fut comme ouverte, pénétrée, élevée, fixée dans la lumière éternelle."

" " Je ne sais pas expliquer ce mode de communication faite à mon âme ; mais je sais, ajoute-t-elle, que les communications que le Seigneur des Miséricordes m'a faites, malgré l'abîme de mes infidélités, sont de trois sortes ou manières différentes." Et suspendant alors son récit proprement dit, elle décrit, l'un après l'autre, les trois modes de ses communications mystiques. Il faut ici la suivre mot à mot (4).

" I. - Les apparitions de mon Frère m'attiraient à aimer Jésus-Christ, les souffrances, l'uniformité aux vouloirs du Dieu Souverain, elles m'inspiraient l'amour des ennemis, la sainte crainte d'offenser Dieu, la rectitude d'intention, la connaissance de mon néant, le détachement de soi-même et de toutes les choses transitoires pour le pur amour du Dieu béni. Je dois dire encore que, comme j'étais très ignorante, en toutes choses de Dieu et de l'Univers, mon aimable Frère voulut se faire mon Maître ; il m'instruisait, me corrigeait, souvent il me grondait doucement, puis m'encourageait par la confiance en l'Éternelle miséricorde de Dieu et dans les mérites de la Passion de Jésus-Christ, notre doux Sauveur. Les apparitions de mon très amoureux Jésus, fou d'amour pour ses créatures, produisaient les mêmes effets. L'amour que mon cher Jésus infusait à mon cœur augmentait toujours plus, et plus je m'anéantissait, plus augmentait en moi le désir de souffrir pour mon très aimé Jésus crucifié ; il me semblait que plus je contemplais la beauté majestueuse et royale de l'aimable Amant de mon cœur, plus je descendais dans ma bassesse ; et j'avais horreur de moi-même à cause des multiples souillures que je découvrais dans mon âme.

" Après les Apparitions (je dis Apparitions parce que je voyais avec les yeux du corps, j'ignore si tous les chrétiens voient ainsi), je restais consolée, fortifiée, confiante et pleine de bonne volonté pour aimer toujours plus mon Créateur, Sauveur et Conservateur, pour souffrir toujours plus et éviter toute ombre de péché.

" II. - Maintenant je parlerai du second mode selon lequel Dieu se communiquait à mon âme.

" Faisant oraison, sans que je puisse rien prévoir, en un instant (et je ne sais si c'est les yeux ouverts ou fermés), je me trouvais en présence de mon Frère, ou de la Vierge Marie - le chef-d'œuvre de la Très Sainte Trinité - ou de Jésus crucifié. La Parole (proférée sans paroles) de cette vision , comme celle aussi des communications imaginatives, il me paraît qu'elle frappe son empreinte, pour ainsi dire, sur l'âme ; et, tandis qu'elle l'illumine, elle y allume le feu de l'amour divin, la purifie, la dépouille entièrement d'elle-même et, sans violence, incline sa volonté à la sienne. Mais ceci est peu : on dirait que notre volonté a perdu son vouloir et son non-vouloir, qu'elle est tout étroitement unie à Celle de son Souverain Bien et fondue en Elle ; si bien qu'il semble que l'âme ait le vouloir même de Dieu, qu'elle ne puisse rien vouloir d'autre que ce que veut le Dieu béni, qu'elle aime avec cette volonté de Dieu, laquelle demeure stable et permanente cependant que - grâce toute gratuite - l'âme est soutenue par sa miséricordieuse puissance.

" Il me paraît qu'en cet état la foi est d'un grand secours pour aider l'âme à désirer d'un ardent désir de perdre sa volonté propre afin de s'uniformiser totalement au bon plaisir de Dieu qu'elle voit être très juste et très aimant. L'âme, en cet état, est comme fixée en Dieu qu'elle aime d'un brûlant amour et elle voit (sans les yeux du corps) la grandeur, la beauté, la bonté, la puissance de ce Dieu incréé qui, immuable en soi, opère continuellement et fait des choses si merveilleuses dans les pâmes de ses créatures. Je ne sais pas exprimer les finesses des opérations du Divin amour dans l'âme. Je sais que cet amour se rend maître du cœur, que l'union avec l'Epoux divin est faite, que l'âme chemine avec son amoureux Jésus, dans la crainte, tremblant toujours de l'offenser, de faire la moindre chose qui déplaise à son Bien-Aimé ; quant à ce qui est d'elle-même, elle connaît sa faiblesse et l'abîme de ses misères, et elle est parfaitement convaincue que d'elle-même, elle serait absolument incapable de faire aucun bien qui puisse mériter pour la vie éternelle ; et elle sait que si elle fait un acte d'amour, si elle désire l'amour, la souffrance, le martyre et la mort des martyrs, les mépris, etc., elle sait que tout est grâce, tout est œuvre de la grande miséricorde de son cher Jésus Crucifié qu'elle aime de tout son cœur, de toutes ses forces.

" Ainsi soit-il.

" III. - Troisième état.

" En cet état, la miséricorde de notre Très aimable Jésus se communique à l'âme sans images : il me paraît que cela se fait par le moyen de l'intelligence : je ne sais pas, et sais encore moins l'exprimer. Voici comme je comprends et comme j'ai expérimenté la chose : la douce, l'harmonieuse, la suave, l'amoureuse, puissante et pénétrante voix de mon amoureux Jésus, Roi de mon cœur, me disait : " Ma sœur, puis-je librement disposer de vous comme il me plaît ? " Cette voix est une voix, mais tout intérieure ; c'est une voix qui s'imprime dans l'âme et laisse dans l'esprit la conviction vive, forte, irrévocable, qu'elle est la voix de Dieu béni. Et il me semble aussi que la voix de mon Très Haut et Souverain Bien est une voix opérative [sic] qui, en proférant sa Parole, fait son admirable travail, tout doucement, dans l'âme, dont les trois puissances [la mémoire, l'intelligence et la volonté] en un éclair, se trouvent illuminées... Divers sont les effets produits sur l'âme par ces communications ; mais toujours l'âme, éclairée de la grande Lumière de la Majesté incréée, descend dans l'abîme de son néant et voit son incorrespondance [sic] à la Divine grâce ; mais elle n'est pas découragée, parce qu'elle est remplie de confiance dans la miséricorde de son Dieu qu'elle aime tendrement et fortement de tout son pouvoir.

" Il peut sembler qu'en cet état on n'ait plus faire d'actes de foi. Il n'en est pas ainsi pour moi : me voyant impuissante à correspondre à tant de bienfaits, je disais bien des fois : " Mon cher Bien, je vous crois, je crois à vous, je crois en vous ; Bonté infinie, Dieu de mon cœur, vie de ma vie, je vous aime."

" On peut encore faire des actes de douleur pour les offenses faites à sa Majesté, et l'espérance d'obtenir leur total pardon par les mérites de Jésus-Christ ; et l'âme voit que Dieu Très Haut se complaît beaucoup en cette humilité de l'âme.

" Plus d'une fois, j'avais donné mon entière volonté à mon cher Jésus ; et aussi n'a-t-il jamais cessé, dans ses communications de me la redemander, si bien que chaque fois je restais affligée ; et de nouveau je lui donnais, totalement, ma volonté, de sorte que je n'eus plus d'autre vouloir que son cher vouloir. Alors, je vis que la grande Lumière qui me pénétrait élargissait mon intelligence, que le Dieu des miséricordes attachait mon cœur à son cœur enflammé et que, par ses douceurs attirantes et secrètes, Il tirait à Lui mon âme, et sans contrainte, fléchissait son libre arbitre sous l'appel divin. Et je compris que je devais Lui donner ma volonté, non seulement dans l'obéissance aux commandements extérieurs ; mon esprit devait se courber sous la persuasion que ce sont bien là les vouloirs du Dieu béni. L'œil de la foi montre et fait voir, toujours, Dieu en toutes choses, dans tous les événements, dans toutes les vicissitudes de la terre.

" Dans ce troisième état, la Divine Miséricorde se fait voir clairement et converse amoureusement avec l'âme, l'instruit, l'invite à aimer plus parfaitement, plus généreusement, et mieux selon la vérité du pur amour.

" En ces communications intuitives, l'âme contracte la plus étroite union avec son Bien-Aimé Souverain Bien ; et il semble que rien ne l'en peut séparer.

" Le raisonnement est impuissant à faire quoi que ce soit pendant que la communication a lieu, le cœur paraît vouloir sortir au large tant il bat, saute. Je ne sais dire comment va la chose, mais une fois que l'âme est pleinement possédée par mon très aimant Jésus, il semble qu'elle s'en va à travers l'espace, qu'elle voit, qu'elle entend le chant des Anges, qu'elle voit dans les lointains pays et connaît les pensées des personnes.

" Elle sent dans le fond du cœur une crainte amoureuse de donner le plus minime déplaisir à son Dieu.

" Jamais elle ne le perd de vue ; et il semble que l'âme soit si étroitement unie à son Dieu qu'elle n'est plus capable de penser, d'agir elle seule, et qu'en tout elle soit dépendante du vouloir et du bon plaisir de ce Dieu béni.

" Ainsi les sens enchantés perdent leurs opérations, et l'âme est comme en agonie de l'ivresse du divin amour où elle trouve son unique repos. Mais l'amour, cet amour insatiable, lui, n'est pas oisif : se faisant toujours plus connaître il appelle l'âme à plus aimer ; et l'âme sans violence, sans être forcée, court, court et court se jeter dans le sein de son amoureux et bien-aimé Jésus, sans cesser de prier et de désirer la consommation de l'éternelle union, car, sachant sa fragilité, elle craint, d'une sainte crainte, d'offenser et de perdre son Aimé.

" Je voudrais que tous les gens connussent l'amour que Dieu a pour ses créatures, à tous je voudrais prêcher l'amour que Dieu a pour ses créatures, à tous je voudrais dire la faim que Dieu a du salut des hommes, et combien, pour l'amour de nous, a souffert le très amoureux Jésus. Mais tout ce que je dis est inutiles, parce qu'on sait que l'âme que Dieu, en sa divine miséricorde, a introduite dans cette chambre secrète ou plutôt dans cette fournaise d'amour, n'a d'autre désir que de parler de ce trésor, trouvé après le total dépouillement d'elle-même et son active purification.

" Il se peut que des personnes n'aient plus à souffrir en ce troisième état du désir toujours inassouvi d'aimer toujours plus le divin Maître. Moi, ignorante comme je suis, ce n'est pas à moi à parler des différents degrés du Divin amour ni des admirables effets qu'il produit dans l'âme. Tout dépend de la fidèle correspondance aux appels et aux opérations de Dieu.

" En ce troisième état, tout d'amour, tout d'union, tout de complaisance, je désirais beaucoup aimer mon Dieu, et ma peine était grande parce que je croyais être la seule créature qui refusait l'amour dû à mon Amant Jésus. Et je désirais toujours plus ardemment la souffrance pour m'unir à mon Sauveur Jésus crucifié. Toutefois, je sentais dans l'intime de moi-même que j'aimais mon Jésus et qu'il m'aimait ; mais la peur me vint d'être trompée; illusionnée. La première fois que je revis mon amoureux Jésus en une vision intellectuelle, je me signais du signe de la sainte Croix, et je dis : " Au nom de Jésus-Christ, mort pour le genre humain et ressuscité vivant par sa propre vertu, fuyez de ma présence, parce que je suis sa propriété, toute composée d'amour !" Mon Jésus se complut à mon humble crainte et me dit : " Sœur de mon cœur, ne craignez pas, je suis la vérité et la vie, et je ne permettrai jamais que puisse vous nuire l'infernal ennemi. Soyez humblement fidèle aux appels divins : observez bien mes commandements." ... J'aimai... et il me semblait que le divin et éternel amour fût l'unique objet de ma vie de mon être...

" En cet état, les manifestations sont plus claires, plus convaincantes, et en quelque sorte les voies de Dieu se montrent ; et bien que le vieux serpent pour tromper, imite et singe les apparitions des saints et même de Jésus-Christ, il ne peut tromper l'âme en union avec Jésus, l'âme humble et craintive.

" Seule, sans guide humain, parmi le monde corrompu et dans des circonstances scabreuses, mon Frère, tout amoureux et plein de miséricorde, voulut me préserver des périls et me faire, gratuitement, le don de la connaissance des cœurs, de la distinction entre le vrai et le faux - cela s'entend quand Dieu le permet.

" Je me suis expliquée comme j'ai pu, et il me semble que c'est assez."

  1. Mlle des Brûlais : note du 12 septembre 1849. Maximin accusé par Mélanie de mauvaise tenue en présence de la Sainte Vierge.
  2. Sa mère, ses frères et ses sœurs.
  3. Saint-Michel et Quet-en-Beaumont, les deux villages où elle vient d'être en service l'année 1845. Elle eut à souffrir beaucoup et à lutter pour coucher seule, etc. Elle nomme cette année la Bonne année ou année de Grâces.
  4. Traduction littérale des pages de l'autobiographie italienne de Messine (1897).

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L'APPARITION DE LA TRÈS SAINTE VIERGE

SUR LA MONTAGNE DE LA SALETTE AVEC

SON MESSAGE TOUT ENTIER, SELON

LE TÉMOIGNAGE DE MÉLANIE

Le 19 septembre 1846 à midi

Avec permission de l'Ordinaire

LECCE

 

 

Notre-Dame de La Salette :

" Eh bien ! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple."

 

 

I

 

 

" Le 18 septembre [1846], veille de la sainte Apparition de la Sainte Vierge, j'étais seule, comme à mon ordinaire, à garder les quatre vaches de mes Maîtres. Vers les 11 heures du matin, je vis venir auprès de moi un petit garçon, à cette vue, je m'effrayai, parce qu'il me semblait que tout le monde devait savoir que je fuyais toutes sortes de compagnies. Cet enfant s'approcha de moi et me dit : " Petite, je viens avec toi, je suis aussi de Corps ". A ces paroles, mon mauvais naturel se fit bientôt voir, et, faisant quelques pas en arrière, je lui dis : " Je ne veux personne, je veux rester seule ". Puis, je m'éloignais, mais cet enfant me suivait en me disant : " Va, laisse-moi avec toi, mon Maître m'a dit de venir garder mes vaches avec les tiennes ; je suis de Corps ".

" Moi je m'éloignai de lui, en lui faisant signe que je ne voulais personne ; et après m'être éloignée, je m'assis sur le gazon. Là, je faisais ma conversation avec les petites fleurs du Bon Dieu.

" Un moment après, je regarde derrière moi, et je trouve Maximin assis tout près de moi. Il me dit aussitôt : " Garde-moi, je serai bien sage ". Mais mon mauvais naturel n'entendit pas raison. Je me relève avec précipitation, et je m'enfuis un peu plus rien sans rien lui dire, et je me remis à jouer avec les fleurs du Bon Dieu.

" Maximin ne tarda pas à rompre le silence, il se mit à rire (je crois qu'il se moquait de moi) ; je le regarde, et il me dit : "Amusons-nous, faisons un jeu ". Je ne lui répondis rien, car j'étais si ignorante, que je ne comprenais rien au jeu avec une autre personne, ayant toujours été seule. Je m'amusais seule avec les fleurs, et Maximin s'approchant tout à fait de moi, ne faisait que rire en me disant que les fleurs n'avaient pas d'oreilles pour m'entendre, et que nous devions jouer ensemble. Mais je n'avais aucun inclination pour le jeu qu'il me disait de faire. Cependant je me mis à lui parler, et il me dit que les dix jours qu'il devait passer avec son Maître allaient bientôt finir, et qu'ensuite il s'en irait à Corps chez son père, etc.

" Tandis qu'il me parlait, la cloche de La Salette se fit entendre, c'était l'Angelus ; je fis signe à Maximin d'élever son âme à Dieu. Il se découvrit la tête et garda un moment le silence. Ensuite, je lui dit : " Veux-tu dîner ? - Oui, me dit-il. Allons." Nous nous assîmes ; je sortis de mon sac les provisions que m'avaient données mes Maîtres, et, selon mon habitude, avant d'entamer mon petit pain rond, avec la pointe de mon couteau je fis une croix sur mon pain, et au milieu un tout petit trou, en disant : " Si le diable y est, qu'il en sorte, et si le Bon Dieu y est qu'il y reste ", et vite, vite, je recouvris le petit trou. Maximin partit d'un grand éclat de rire et donna un coup de pied à mon pain, qui s'échappa de mes mains, roula jusqu'au bas de la montagne et se perdit.

" J'avais un autre morceau de pain, nous le mangeâmes ensemble ; ensuite nous fîmes un jeu ; puis comprenant que Maximin devait avoir besoin de manger, je lui indiquai un endroit de la montagne couvert de petits fruits. Je l'engageai à aller en manger, ce qu'il fit aussitôt ; il en mangea et en rapporta plein son chapeau. Le soir nous descendîmes ensemble de la montagne, et nous nous promîmes de revenir garder nos vaches ensemble.

" Le lendemain, 19 septembre, je me retrouve en chemin avec Maximin ; nous gravissons ensemble la montagne. Je trouvais que Maximin était très bon, très simple, et que volontiers, il parlait de ce dont je voulais parler ; il était aussi très souple, ne tenant pas à son sentiment ; il était seulement un peu curieux, car quand je m'éloignais de lui, dès qu'il me voyait arrêtée, il accourait vite pour voir ce que je faisais, et entendre ce que je disais avec les fleurs du Bon Dieu ; et s'il n'arrivait pas à temps, il me demandait ce que j'avais dit. Maximin me dit de lui apprendre un jeu. La matinée était déjà avancée : je lui dis de ramasser des fleurs pour faire le " Paradis ".

" Nous nous mîmes tous les deux à l'ouvrage ; nous eûmes bientôt une quantité de fleurs de diverses couleurs. L'Angelus du village se fit entendre, car le ciel était beau, il n'y avait pas de nuages. Après avoir dit au Bon Dieu ce que nous savions, je dis à Maximin que nous devions conduire nos vaches sur un petit plateau près du petit ravin, où il y aurait des pierres pour bâtir le " Paradis ". Nous conduisîmes nos vaches au lieu désigné, et ensuite nous prîmes notre petit repas ; puis nous nous mîmes à porter des pierres et à construire notre petite maison, qui consistait en un rez-de-chaussée, qui soi-disant était notre habitation, puis un étage au-dessus qui était selon nous le " Paradis ".

" Cet étage était tout garni de fleurs de différentes couleurs, avec des couronnes suspendues par des tiges de fleurs. Ce "Paradis" était couvert par une seule et large pierre que nous avions recouvertes de fleurs ; nous avions aussi suspendu des couronnes tout autour. Le " Paradis " terminé, nous le regardions ; le sommeil nous vint ; nous nous endormîmes sur le gazon.

" La Belle Dame s'assied sur notre " Paradis " sans le faire crouler.

 

II

 

" M'étant réveillée, et ne voyant pas nos vaches, j'appelai Maximin et je gravis le petit monticule. De là, ayant vu que nos vaches étaient couchées tranquillement, je redescendis et Maximin montait, quand tout à coup je vis une belle lumière, plus brillante que le soleil, et à peine ai-je pu dire ces paroles : " Maximin, vois-tu, là-bas ? Ah ! mon Dieu ! " En même temps je laisse tomber le bâton que j'avais en main. Je ne sais ce qui se passait en moi de délicieux dans ce moment, mais je me sentais attirer, je me sentais un grand respect plein d'amour, et mon cœur aurait voulu courir plus vite que moi.

" Je regardais bien fortement cette lumière qui était immobile, et comme si elle fût ouverte, j'aperçus une autre lumière bien plus brillante et qui était en mouvement, et dans cette lumière une très belle Dame assise sur notre " Paradis ", ayant la tête dans ses mains. Cette belle Dame s'est levée, elle a croisé médiocrement ses bras en nous regardant et nous a dit :

 

"Avancez, mes enfants, n'ayez pas peur ; je suis ici pour vous annoncer une grande nouvelle."

 

Ces douces et suaves paroles me firent voler jusqu'à elle, et mon cœur aurait voulu se coller à elle pour toujours. Arrivée bien près de la belle Dame, devant elle, à sa droite, elle commence le discours, et des larmes commencent aussi à couler de ses beaux yeux :

 

 " Si mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis forcée de laisser aller la main de mon Fils. Elle est si lourde et si pesante, que je ne puis plus la retenir. 

" Depuis le temps que je souffre pour vous autres ! Si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse. Et pour vous autres, vous n'en faites pas cas. Vous aurez beau prier, beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que j'ai prise pour vous autres.

" Je vous ai donné six jours pour travailler, je me suis réservée le septième, et on ne veut pas me l'accorder. C'est ce qui appesantit tant le bras de mon Fils.

" Ceux qui conduisent les charrettes ne savent pas parler sans y mettre le Nom de mon Fils au milieu. Ce sont les deux choses qui appesantissent tant le bras de mon Fils.

" Si la récolte se gâte, ce n'est qu'à cause de vous autres.

" Je vous l'ai fait voir l'année passée par les pommes de terre ; vous n'en avez pas fait cas ; c'est au contraire, quand vous en trouviez de gâtées, vous juriez, et vous mettiez le Nom de mon Fils. Elles vont continuer à se gâter, à la Noël il n'y en aura plus."

 

" Ici je cherchais à interpréter la parole : pommes de terre ; je croyais comprendre que cela signifiait pommes. La belle et bonne Dame devinant ma pensée reprit ainsi :

 

La traduction en français est celle-ci :

 

" Si la récolte se gâte, ce n'est rien que pour vous autres ; je vous l'ai fait voir l'année passée par les pommes de terre, et vous n'en avez pas fait cas ; c'était au contraire, quand vous en trouviez de gâtées, vous juriez, et vous mettiez le nom de mon Fils. Elles vont continuer à se gâter, et, à la Noël, il n'y en aura plus.

" Si vous avez du blé, il ne faut pas le semer.

" Tout ce que vous sèmerez, les bêtes le mangeront ; et ce qui viendra, tombera tout en poussière quand vous le battrez, les petits enfants au-dessous de sept ans prendront un tremblement et mourront entre les mains des personnes qui les tiendront ; les autres feront pénitence par la faim. Les noix deviendront mauvaises ; les raisins pourriront."

 

" Ici, la belle Dame qui me ravissait, resta un moment sans se faire entendre ; je voyais cependant qu'elle continuait, comme si elle parlait, de remuer gracieusement ses aimables lèvres. Maximin recevait alors son secret. Puis, s'adressant à moi, la Très Sainte Vierge me parla et me donna un secret en français. Ce secret, le voici tout entier, et tel qu'elle me l'a donné :

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LE SECRET DE LA SALETTE (2/2) - Le Présent éternel

 

 

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POUR PARVENIR À UNE RÉSURRECTION DE VIE (CF. S. JEAN, V, 25, 28-29) - Le Présent éternel

 

 

 

 

 

 

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 14:05

VIE D’UNION À DIEU PAR LA FOI SEULE

 

(6/6)

 

 

Ibid., strophe IV :

Combien doux et amoureux

T'éveilles-Tu dans mon sein

Où dans le secret Tu fais seul ton séjour.

En ton souffle savoureux

Riche de gloire et de bien

Combien délicatement Tu m'énamoures !

 

1. L'âme s'adresse ici à son Époux avec beaucoup d'amour, L'estimant et Le remerciant de deux effets admirables qu'Il a faits quelquefois en elle par le moyen de cette union. Elle remarque aussi la façon avec laquelle Il produit chacun d'eux, comme aussi l'effet qui en rejaillit en elle.

 

 Combien doux et amoureux

T'éveilles-Tu dans mon sein

 

4. Dieu réveille l'âme de tant de façons que si nous mettions à les raconter, nous n'aurions jamais fini. Mais ce réveil que l'âme veut ici nous donner à entendre et que le Fils de Dieu lui fait est, me semble-t-il, un des plus relevés et un de ceux qui lui fait le plus de bien. Parce que ce réveil est un mouvement que le Verbe fait en la substance de l'âme, d'une grandeur, d'une seigneurerie et d'une gloire si sublimes, et d'une suavité si intime, qu'il semble à l'âme que tous les baumes et parfums odorants et toutes les fleurs du monde se remuent et se démènent, se brassant pour donner leur suavité, et que tous les royaumes et seigneureries de la terre, et que toutes les puissances et les vertus du ciel se meuvent ; et non seulement cela, mais aussi que toutes les vertus, substances et perfections et grâces de toutes les choses créées resplendissent et sont agitées d'un même mouvement, toutes ensemble et d'un commun accord. Et attendu que, selon ce que dit saint Jean, “toutes choses sont vie en Lui” [S. Jean I, 4 ; S. Thomas d'Aquin, Commentaire sur l'Évangile de saint Jean, chap. I, leçon 2, III, nos 89-94], et qu'aussi selon le dire de l'Apôtre, elles ont “leur vie, leur être et leur mouvement en Lui”(Act. XVII, 28 ; cf. Col., I, 17), de là vient que ce si grand Empereur “qui porte”, ainsi que le dit Isaïe, “sa principauté sur ses épaules” (Is. IX, 6) - qui consiste en ces trois sphères ou cieux : la céleste, la terrestre et l'infernale et tout ce qui est contenu en elles, “les portant”, comme dit saint Paul, “par la parole de sa vertu” (Héb. I, 3), lorsqu'Il vient à se mouvoir en l'âme, il lui est avis qu'elles se meuvent toutes ensemble - de la même façon qu'au mouvement de la terre se meuvent toutes les choses matérielles qui sont en elle comme si elles n'étaient rien - ainsi quand se meut ce prince qui porte sa cour sur Soi - et ce n'est pas sa cour qui Le porte.

 

5. Bien que cette comparaison soit fort impropre, parce qu'ici non seulement ces choses semblent se mouvoir, mais encore il semble que toutes découvrent les beautés de leur être, de leur vertu, de leur beauté et de leurs grâces, comme aussi la racine de leur durée et de leur vie. Parce que l'âme voit là comment toutes les créatures, supérieures et inférieures, tiennent de Lui leur force et leur conservation, et voit clairement ce qu'Il dit ici au livre des Proverbes : “Les rois règnent par Moi, les princes gouvernent par Mon moyen, et les puissances entendent et administrent la justice” (Prov. VIII, 15-16). Et bien qu'il soit vrai que l'âme voie en cet état que toutes choses sont différentes de Dieu, parce qu'elles ont un être créé, et qu'elle les voie en Lui avec leur force, leur racine et leur vigueur, toutefois elle connaît tellement que Dieu est toutes ces choses en son Être, avec une éminence infinie (« es tanto lo que conoce ser Dios en su ser con infinita inminencia todas estas cosas »), qu'elle les connaît mieux en l'Être de Dieu qu'en elles-mêmes. Et c'est en quoi consiste la grandeur de la délectation que l'âme reçoit en ce réveil, connaissant les créatures par Dieu, et non pas Dieu par les créatures ; ce qui consiste à connaître les effets par leur cause et non pas la cause par les effets, ce qui est une connaissance de vestige [« trasero » : de l'arrière - cf. Cantique spirituel, strophe 5, exp. : «  ... et a laissé en chacune quelque vestige de ce qu'Il est » : «  ... y en ellas dejó algún rastro de quien El era »], parce que cette autre manière de connaître est essentielle (« que es conocimiento y esotro esencial »).

 

 8. Telle est la bassesse de la condition de notre vie : nous pensons que les autres sont tels que nous sommes ; et nous jugeons autrui à notre aune, notre jugement commençant et prenant son origine de nous-mêmes et non pas du dehors. Et ainsi le voleur pense que les autres sont pareillement voleurs, et le luxurieux pense que les autres le sont et le malicieux que les autres sont malicieux, aboutissant à ce jugement de sa malice, et l'homme de bien a bonne opinion d'autrui, aboutissant à ce jugement de la bonté qu'il a conçue en soi ; celui qui est nonchalant et endormi pense que les autres le sont. Et de là vient que lorsque nous nous trouvons nonchalants et endormis que c'est Dieu qui dort et qui n'a pas soin de nous autres, comme il se voit au psaume quarante-trois [v. 2], où David disait à Dieu : “Lève-toi, Seigneur, pourquoi dors-tu ?”. Il mettait en Dieu ce qui était en l'homme, car, alors que c'est lui qui dort et est abattu, il dit à Dieu que c'est Lui et qu'Il Se lève et Se réveille, quoique “Celui qui garde Israël ne dorme jamais” (Ibid., 120, 4).

 

9. Or comme à la vérité tout le bien de l'homme vient de Dieu (cf. Ép. de S. Jacques, I, 16-17) et que l'homme de soi-même ne peut rien avoir de bon, il se dit fort à propos que notre réveil est le réveil de Dieu, et notre ferveur est le lever de Dieu ; et partant, c'est comme si David disait : deux fois levez-nous et éveillez-nous, parce que nous sommes endormis et abattus de deux manières. C'est pourquoi, comme l'âme était endormie d'un sommeil d'où elle n'eut jamais pu de soi-même s'éveiller, et que Dieu était Celui seul qui pouvait lui ouvrir les yeux et la réveiller, elle appelle très proprement ce réveil, réveil de Dieu, Lui disant : “T'éveilles-tu dans mon sein”. Réveillez-nous et éclairez-nous, mon Seigneur, afin que nous connaissions et aimions les biens et que Vous Vous êtes mû pour nous faire du bien et que Vous Vous êtes souvenu de nous.

 

Combien doux et amoureux

T'éveilles-Tu dans mon sein

Où dans le secret Tu fais seul ton séjour.

 

10. On ne peut absolument pas dire ce que l'âme connaît et ressent en ce réveil, touchant l'excellence de Dieu. Ce réveil étant une communication de l'excellence de Dieu en la substance de l'âme, qui est son sein, ainsi qu'elle dit ici, une puissance immense, comme la voix d'une multitude d'excellences et de milliers de milliers de vertus sans nombre de Dieu, retentit en l'âme. Parmi ces excellences et vertus, l'âme demeure sur ses gardes, étant terriblement et solidement rangée en elles, à guise d'un escadron d'armée - favorisée et gratifiée aussi de toutes les douceurs et grâces des créatures.

 

Où dans le secret Tu fais seul ton séjour

 

14. Elle dit qu'Il demeure secrètement en son sein, parce que, comme nous l'avons dit, ce doux embrasement se fait au fond de la substance de l'âme. Il faut savoir que Dieu demeure dans toutes les âmes en secret et en cachette, étant cachée dans leur substance, parce que si cela n'était, elles ne pourraient pas subsister. Mais il y a beaucoup de différence en ce séjour. Car en certaines, Il y est seul ; en d'autres, Il n'est pas seul ; en quelques-unes, Il demeure de bon gré et en d'autres de mauvais gré ; en quelques-unes, Il fait sa demeure comme en sa maison, gouvernant et commandant tout, et en d'autres, Il est comme un étranger en la maison d'autrui, où Il n'a nulle autorité pour rien commander ni rien faire. L'âme où il y a moins d'appétits et de goûts propres qui y font leur demeure, est celle où Dieu demeure plus seul et de meilleur gré et où Il demeure mieux comme en sa propre maison, la gouvernant et régissant, et Il y fait son séjour d'autant plus secret que plus Il est seul. Et ainsi cette âme en laquelle désormais il n'y a nul appétit, ni autres images ni formes, ni affections d'aucune chose créée qui y fassent leur demeure, c'est en celles-là que l'Aimé (« el Amado ») demeure secrètement, avec un embrassement d'autant plus intime, intérieur et étroit, que plus elle est pure et seule de toute autre chose que de Dieu. Et ainsi, Il est en secret, parce que le malin esprit ne peut approcher de cet état ni de cet embrassement, ni l'entendement de l'homme comprendre ce que c'est. Et toutefois, Il n'est pas secret à l'âme en cet état de perfection : car elle sent en soi cet intime embrassement. Toutefois, elle ne le sent pas toujours, mais selon ces réveils ; car quand l'Aimé les fait, il semble à l'âme qu'Il Se réveille en son sein, où Il était auparavant comme assoupi de sommeil. Et quand l'un des deux est endormi, les intelligences et les amours mutuelles ne se communiquent point entre eux, jusqu'à ce que tous deux soient éveillés [et Dieu l'est toujours].

 

15. Oh ! combien est heureuse l'âme qui sent toujours Dieu qui prend son repos dans son sein ! (« Oh, cuán dichosa es esta alma que siempre siente estar Dios descansando y reposando en su seno ! ») Oh ! combien lui est-il nécessaire de se retirer de toutes choses, de s'éloigner de toutes les affaires et de vivre avec une très grande tranquillité, pour que même la plus petite notice ou agitation n'inquiète ni n'agite le sein de l'aimé ! Il est là d'ordinaire comme (« como ») endormi (« dormido ») en cet embrassement avec son Épouse (« en este abrazo con la esposa ») , en la substance de son âme - ce qu'elle sent fort bien et dont elle jouit ordinairement. Parce que s'Il était toujours réveillé en elle [ou plutôt s'Il la réveillait sans cesse, parce que Dieu est Acte pur et ne dort jamais], lui communiquant sans cesse connaissances et amours, ce serait déjà être en gloire, parce que, si une fois à peine réveillé, ouvrant les yeux, Il met l'âme en l'état que nous avons dit, que serait-ce, s'Il était d'ordinaire en elle, bien en acte ? [despierto, p. p. irr. de "despertar" : vif - despertar : tirer de l'inaction.]

 

16. Dans les autres âmes qui ne sont pas arrivées à cette union, encore qu'Il n'y demeure pas comme de mauvais gré, parce qu'enfin elles sont en état de grâce ; toutefois, attendu qu'elles ne sont pas encore bien disposées, encore qu'Il demeure en elles, Il demeure en secret pour elles. Parce que d'ordinaire elles ne Le sentent pas, sinon quand Il les réveille savoureusement (« sino cuando él les hace algunos recuerdos sabrosos »), bien que ces réveils ne soient pas de la façon ni de la nature de l'état d'union, ni n'ont de ressemblance avec lui, ni ne sont une chose aussi secrète à l'intelligence et au démon que cet état, parce que ces derniers peuvent toujours comprendre quelque chose par les mouvements du sens, lequel n'est point bien anéanti jusqu'à l'union, parce qu'il retient encore quelques opérations et mouvements touchant le spirituel. Mais en ce réveil que l'Époux fait à cette âme parfaite, tout ce qui s'y passe et qui s'y fait est parfait, parce que c'est Lui qui fait tout ; ce qui se passe quand quelqu'un se réveille et reprend haleine : l'âme sent une délectation étrange en l'aspiration de l'Esprit Saint en Dieu, en qui elle se glorifie souverainement et s'énamoure. Et c'est pourquoi elle ajoute ces vers suivants :

 

 En ton souffle savoureux

Riche de gloire et de bien

Combien délicatement Tu m'énamoures !

 

17. Je ne voudrais et même ne veux-je rien dire de cette aspiration pleine de bien et de gloire et d'un amour très délicat de Dieu pour l'âme, parce que je vois clairement que je ne saurais le dire, et si je le disais, on croirait qu'on peut le dire (« parecería que ello es »). Parce que c'est une aspiration que Dieu fait à l'âme, en laquelle, moyennant ce réveil de la haute connaissance de la Déité (« aquel recuerdo del alto conocimento de la Deidad »), l'Esprit- Saint l'aspire avec la même proportion que l'intelligence et la notice de Dieu ont été, en quoi Il l'absorbe fort profondément dans l'Esprit-Saint, l'énamourant avec une excellence et une délicatesse divines, selon ce qu'elle a vu en Dieu (« según aquello que vio en Dios ») ; car, comme l'aspiration est pleine de bien et de gloire, l'Esprit Saint remplit en elle l'âme de bien et de gloire, en quoi Il la ravit de son amour au-delà de toute langue et de tout sentir dans les profondeurs de Dieu : À qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles (« Al cual sea honra y gloria in sæcula sæculorum »).

Amen

 

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CANTIQUE SPIRITUEL

Saint de la Croix (1542 – 1591)

Docteur mystique

Strophe XXI

 

Que si donc au pré public

De ce jour, nul ne me voit, nul ne me trouve,

Dites que je suis perdue,

Et qu’allant énamourée

Je me suis fait perdante et j’ai gagné.

 

Pues ya si en el ejido

de hoy más no fuere vista ni hallada

diréis que me he perdido ;

que, andando enamorada,

me hice perdidiza, y fui ganada.

 

Exposition

 

5. L’âme en ce couplet répond à une répréhension tacite que lui pourraient faire les gens du monde qui ont coutume de taxer ceux qui se donnent vraiment à Dieu d’être extrêmes en leur retraite, et étranges et farouches en leur façon de procéder, les tenant pour inutiles et perdus en ce que le monde prise et estime. À laquelle réprimande elle satisfait ici d’une très bonne façon, et d’une grande audace et hardiesse fait tête et se raidit contre cela et contre tout ce que le monde lui peut imposer, — le tenant en fort peu d’estime, après être arrivée au vif de l’amour de Dieu. Au contraire elle-même le reconnaît et se prise et se glorifie d’avoir fait ces choses pour son Bien-Aimé et de s’être perdue au monde et à elle-même. Et ainsi elle le confesse en ce Cantique, disant à ceux du monde que, s’ils ne la voient plus dans ses premières occupations et ses premiers passe-temps qu’elle avait accoutumé d’avoir dans le monde, qu’ils disent et croient qu’elle s’est perdue et qu’elle s’en est retirée ; et qu’elle tient cela pour un si grand bien, qu’elle-même s’est voulue perdre allant à la quête de son Ami, grandement passionnée de Lui. Et pour leur montrer le profit de sa perte, et afin qu’ils ne jugent pas qu’on puisse appeler cela folie ou tromperie, elle dit que cette perte a été son gain et que pour ce sujet tout exprès elle s’est perdue.

 

Que si donc au pré public

De ce jour, nul ne me voit, nul ne me trouve.

 

6. Le pré public communément se dit d’un lieu public, où le peuple a coutume de s’assembler pour se recréer et prendre quelque relâche, et aussi où les bergers font paître leurs troupeaux. C’est pourquoi l’âme par le pré public entend ici le monde où les mondains ont leurs passe-temps et leurs commerces et paissent les troupeaux de leurs appétits. D’où vient que parlant aux gens du siècle, elle leur dit que, si elle n’y est vue, ni trouvée comme devant qu’elle se fût entièrement dédiée au service de Dieu, qu’ils croient qu’ils croient qu’elle s’est perdue à toutes choses, et qu’ils le disent ainsi, parce qu’elle se réjouit qu’on le sache et désire qu’ils le publient, disant :

 

Dites que je suis perdue

 

7. Celui qui aime ne rougit point devant le monde de ce qu’il fait pour Dieu et ne cache point ses œuvres par vergogne, encore que tout le monde les doive condamner. Car celui qui aura honte de confesser le Fils de Dieu devant les hommes, laissant les l’exercice des bonnes œuvres, le Fils de Dieu lui-même, comme Il le dit en saint Luc (S. Luc, 9 : 26 ; 12 : 8 ; S. Matthieu, 10 : 32), aura honte de le confesser devant son Père. Et partant l’âme, avec un courage d’amour, se glorifie plutôt qu’on sache pour la gloire de son Bien-Aimé qu’elle a fait une telle œuvre pour son amour, à savoir qu’elle s’est perdue à toutes les choses du monde, et pour ce sujet elle dit :

 

Dites que je suis perdue

 

8. Peu de spirituels parviennent à cette si parfaite hardiesse et détermination dans les œuvres. Car bien que quelques-uns pratiquent cette façon de procéder, et même qu’il y en ait qui se tiennent pour fort avancés, pourtant jamais ils n’achèvent de se perdre en certains points, soit du monde, soit de la nature pour faire les œuvres parfaites et pures pour le Christ, sans regarder à ce qu’on dira, ou ce qu’il semblera. Et ainsi, eux-là ne pourront pas dire : “Dites que je suis perdue”, puisqu’ils ne sont pas perdus à eux-mêmes dans leurs œuvres. Ils ont encore honte de confesser le Christ devant les hommes par leurs actions ; ils ne vivent pas véritablement en Lui, puisqu’ils ont égard à d’autres choses.

 

Et qu’allant énamourée

 

9. « C’est-à-dire exerçant les vertus, enflammée d’amour de Dieu,

 

Je me suis faite perdante et j’ai gagné

 

10. Le véritable amoureux se perd incontinent à tout pour se trouver en ce qu’il aime. Et pour ce sujet, l’âme dit ici que d’elle-même elle « se fit perdante », qui est se laisser perdre exprès. Et ceci arrive en deux manières. Premièrement, se perdant soi-même, ne faisant aucun cas de soi en aucune chose, mais seulement de l’Ami ; se livrant à Lui gratuitement, sans regarder à aucun intérêt ; « se faisant perdante » de soi-même et ne se voulant gagner en rien pour soi-même. Secondement, « se perdant » à toutes choses, ne tenant aucun compte des siennes, mais seulement de celles qui touchent son Ami, et cela c’est « se faire perdante », qui est avoir envie d’être gagnée.

 

11. Tel est celui qui est vraiment épris de l’amour de Dieu, lequel ne prétend point de profit ni de récompense, mais seulement de perdre volontairement tout et soi-même pour l’amour de Dieu — ce qu’il tient pour son propre gain. Et il est ainsi selon le dire de saint Paul (Philippiens, I, 21) : « Mourir pour le Christ », spirituellement, à toutes choses et à soi-même, « c’est mon gain ». C’est pourquoi elle dit, « Et j’ai gagné ». Car celui qui ne sait pas se perdre ne se gagne pas ; au contraire il se perd, selon que Notre Seigneur le dit dans l’Évangile, disant : « Car celui qui voudra gagner pour soi son âme la perdra, et qui perdra son âme pour l’amour de Moi la trouvera » (Matthieu, XVI, 25).

Et si nous voulons entendre le vers susdit spirituellement, et plus à propos pour ce qui se traite ici, il faut savoir que dans la voie spirituelle, quand une âme est parvenue à tel point que de se perdre, touchant tous les moyens et voies naturelles de procéder en le commerce avec Dieu, et que désormais elle ne Le cherche plus par les considérations, ni par les formes ou sentiments, ou autres moyens des créatures et du sens, mais qu’elle passe par-dessus tout cela, traitant avec Dieu et jouissant de Lui en foi et en amour, — alors on dit qu’elles s’est véritablement gagnée à Dieu parce qu’elle s’est vraiment perdue à tout ce qui n’est point Dieu et à tout ce qui est en elle.

 

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L'oraison mentale

 

R. P. André-Marie Meynard, des Frères Précheurs (O. P.), « Traité de la vie intérieure, Petite Somme de Théologie ascétique et mystique, d'après l'esprit et les principes de saint Thomas d'Aquin », guidé par l'ouvrage du V. P. Thomas de Walgornera (O. P.) intitulé Mystica Theologia Doctoris Thomæ (1662), où se trouve recueillie et classifiée toute la doctrine de saint Thomas d'Aquin sur les trois voies (ascétique, mystique et unitive), Père qui « demeura vingt ans presque toujours enfermé dans sa cellule, au couvent de S. Dominique, ne s’occupant qu’à la contemplation et à la lecture de S. Thomas », Première Partie, Livre II, Du progrès de l'âme, chap. I, De l'oraison et de la contemplation en général, , Librairie Jules Vic, Paris, 1885 :

 

" 112.

 

D. Qu'est-ce que l'oraison ?

 

R. On définit ordinairement l'oraison : une élévation de l'âme vers Dieu, pour lui demander ce qui convient. [...]

 

113.

 

D. Combien y a-t-il d'oraisons ?

 

R. Il y en a deux : la prière vocale et l'oraison mentale. La prière vocale est celle qui se fait de bouche, en y joignant l'attention de l'esprit et du cœur. L'oraison mentale est un acte de l'intelligence et de la volonté, par lequel nous nous occupons intérieurement devant Dieu, l'intelligence par des considérations, la volonté par des affections et des résolutions.

 

119.

 

D. Que faut-il penser des oraisons jaculatoires [prières courtes et ferventes] ?

 

R. Les oraisons jaculatoires sont utiles en tout temps et en toute occasion, et même pendant l’exercice de l’oraison mentale, car loin d’interrompre la dévotion intérieure, ces élans de l’âme servent à la fortifier et à l’enflammer davantage (I. 306). Les solitaires d’Egypte, au témoignage de saint Augustin, usaient de ce moyen pour alimenter le feu de leurs saintes oraisons (cf. S. th., 2. 2. q. 83, a. 14, c. ; Aug., Ad Probam, epist. 130, c. 10).

 

120.

 

D. En quoi consiste l'oraison mentale, et qu'est-ce qui la distingue d'une simple étude de la vérité ?

 

R. L'oraison mentale est un acte de l'intelligence qui a son principe et son terme dans la volonté. Ce n'est point une étude proprement dite, car l'oraison mentale n'a pas seulement pour but une simple connaissance, ce qui pourrait être le résultat d'une étude, mais une connaissance et un amour surnaturels de la vérité. L'intelligence, éclairée par la lumière de la foi, n'est pas seule à l'action ; la volonté y prend aussi une large part, car, excitée par Dieu, elle aime l'objet connu et se délecte en lui. Ce serait donc une erreur et un défaut notable de transformer l'oraison en simple spéculation ou en étude proprement dite. [...]

" “Bien que la vie contemplative, dit encore saint Thomas (S. th., II, II, q. 180, a. 7, ad 1), consiste dans l'entendement, elle a son principe dans la volonté, en tant que la charité nous excite à contempler Dieu. Et parce que la fin répond au principe, il s'en suit que la véritable contemplation a son terme dans l'affection de la volonté, car la vue de l'objet aimé cause du plaisir, et ce plaisir augmente ensuite l'amour de cet objet... Et telle est la dernière perfection de la vie contemplative, que non seulement on voit les vérités divines, mais encore qu'on les aime.” [...]

L'oraison n'est donc point une simple spéculation, mais une connaissance amoureuse de la vérité.

 

122.

 

D. Quels sont les principaux avantages de l'oraison mentale ?

 

R. [...] ' Quoique toutes les vertus et toutes les bonnes œuvres conduisent à la charité, dit le vénérable Louis de Grenade (« De l'oraison et de la considération »), aucune cependant n'y mène plus sûrement et plus efficacement que la considération. Il est certain, en effet, que la volonté, qui est une puissance aveugle, ne peut se mettre en mouvement, si l'intelligence ne la précède pour l'éclairer, et pour lui montrer ce qu'elle doit vouloir et jusqu'à quel point elle doit le vouloir. Comme le dit Aristote (Éth., VIII, 2), le bien est, à la vérité, aimable en soi, cependant chacun aime son bien particulier. Pour que la volonté se porte à aimer Dieu, il faut que l'intelligence [ou la foi] la précède et qu'elle lui montre combien Dieu est aimable en lui-même et par rapport à nous... Comment la volonté [animée par Dieu] aimera-t-elle Dieu, si l'intelligence ne lui expose pas les motifs qu'elle a de l'aimer ? Ces deux facultés [l'intelligence et la volonté] sont comme deux coursiers attelés au même char ; elles ne peuvent faire un pas l'une sans l'autre ; la volonté, du moins, ne peut agir sans l'intelligence. On voit maintenant quels rapports étroits existent entre la considération et la charité, puisque nous ne pouvons pas aimer Dieu, sans considérer les choses qui de leur nature nous portent à l'aimer...' [...]

 

124.

 

D. Quel est l'objet principal de l'oraison mentale ?

 

R. L'objet principal de l'oraison mentale, c'est Dieu dans son unité d'essence et sa Trinité de personnes, dans ses attributs et ses perfections [ce qui rejoint la pensée de saint Jean de la Croix dans sa « Vive Flamme »]. [...]

 

126.

 

D. Comment divise-t-on l'oraison mentale ?

 

R. On peut diviser l’oraison mentale de différentes manières. Nous la diviserons en cinq degrés principaux : la méditation (I. 146-167), l’oraison affective (I. 168-186), l’oraison de recueillement (I. 187-199. II. 192-195), l’oraison de quiétude (I. 200, 201. II. 196-216), et l’oraison d’union (I. 202-205. II. 217-271). Nous reparlerons  séparément de ces différents degrés d’oraison. Nous parlerons  séparément de ces différents degrés d’oraison. Dans notre seconde partie nous nous laisserons guider par les enseignements de sainte Thérèse (Ste Thérèse d’Avila). Les oraisons passives de recueillement et de quiétude formeront la quatrième demeure du « Château de l’âme », l’oraison d’union simple la cinquième, l’union extatique la sixième, l’union parfaite et consommée la septième : on peut grouper dans ces quatre dernières demeures tout ce que les auteurs mystiques ont dit de la contemplation extraordinaire.

        L’oraison mentale a surtout deux grandes divisions : la méditation et la contemplation. La première est raisonnée, la seconde ne l’est pas ; la première scrute et recherche, la seconde admire par un simple regard ; la première suppose le travail et n’est pas sans récompense, la seconde est exempte de peine et produits de grands fruits.

        Avec saint Thomas, on peut définir la contemplation : une simple vue de la vérité, se terminant à l'amour :

 

S. th., II, II, q. 180, a. 3, ad. 1 :

 

« Sed contemplatio pertinet ad ipsum simplicem intuitum veritatis » : la simple intuition de la vérité. — Reprenons la Difficulté I et l'intégralité de la Solution I de l'Aquinate absolument remarquable par sa précision et sa densité :

 

« Difficulté : I. Il semble que la vie contemplative comporte des actes divers ». Richard de S. Victor distingue, en effet, la contemplation, la méditation et la cogitation, qui toutes semblent appartenir à la vie contemplative. Cela fait plusieurs actes.

Solution : I. La cogitation, selon Richard de Saint Victor, consiste à examiner un grand nombre de choses, d'où l'on se propose d'extraire une vérité simple. Sous le mot de cogitation peuvent être compris et les perceptions sensibles, pour la connaissance de certains effets, et les imaginations, et les raisonnements sur des signes divers, ou tout ce qui nous conduit à la connaissance de la vérité. Encore que, selon saint Augustin, toute opération actuelle peut être dite de l'intellect (in liv. XIV Sur la Trinité). La méditation semble convenir en réalité au progrès de la raison qui, à partir de certains principes, s'achemine à la contemplation d'une vérité. D'après Bernard (cf. Considération, liv. 2, chap. 2), le mot considération aurait le même sens. Cependant, selon le Philosophe (in II An., chap. I), la considération est dite de toute opération intellectuelle. Mais la contemplation s'étend jusqu'à la simple intuition de la vérité. D'où le même Richard dit que “la contemplation est le clairvoyant et libre regard de l'âme sur les choses à observer minutieusement ; quant à la méditation le regard de l'âme occupé à la recherche attentive de la vérité ; et la cogitation une vague dispersion de l'âme (« cogitatio autem est animi respectus ad evagationem pronus »)”. »

Id., ibid, a. 1, Conclusion :

« […] Voilà pourquoi S. Grégoire fait consister la vie contemplative dans la charité pour Dieu, l’amour de Dieu  nous enflammant du désir de contempler sa beauté (« dilectione Dei inardescit ad ejus pulchritudinem » - vertus morales à titre de dispositions préalables – cf. q. 180, a. 2, Conclusion). »

 

La contemplation est ordinaire ou extraordinaire. La contemplation ordinaire est une des parties importantes de l'oraison mentale méditative [laquelle est un moyen nécessaire pour parvenir à la contemplation]. [...] Quelques-unes des explications que nous croyons plus utiles de renvoyer à la contemplation extraordinaire dans notre seconde partie s’appliquent donc jusqu’à un certain point à la contemplation ordinaire. […]

 

128.

 

D. Qu'est-ce que la contemplation ordinaire ?

 

R. Toute contemplation consiste, à proprement parler, dans un regard simple, doux et tranquille de la vérité : la charité en est le principe et la fin. Dans la contemplation ordinaire ou acquise, on arrive à ce résultat d’une manière proportionnée à la portée de l’esprit humain, c’est-à-dire par plusieurs actes préliminaires. « Il y a, dit saint Thomas, cette différence entre l’homme et l’ange, comme le remarque saint Denys (de div. nom. C. 7), que l’ange connaît les objets, et qu’il en découvre les vérités par un simple regard, tandis que l’homme n’arrive à cette connaissance et à cette simple vue de la vérité, que par plusieurs actes différents. De manière que si l’on considère la perfection de la vie contemplative, elle ne consiste qu’en un seul acte, qui est le simple regard ou la contemplation de la vérité ; mais si l’on considère les actes qui précèdent ce simple regard, et qui y conduisent, il y en a plusieurs, dont les uns établissent les principes sur lesquels on fonde la contemplation de la vérité, les autres forment plusieurs raisonnements sur ces principes pour découvrir la vérité (S. th., 2. 2. q. 80, a. 3, c). » La contemplation ordinaire, loin d’exclure les différents actes qui viennent d’être indiqués, comme l’instruction, la lecture, la méditation, suppose donc ce travail préalable, conforme à notre nature, et sans lequel, d’après les lois communes de la Providence, nous ne pouvons arriver à la contemplation. C’est pourquoi on comprend quelquefois la contemplation ordinaire sous le nom générique d’oraison mentale.

        […] Nous croyons, comme nous le dirons bientôt (I. 246, 248), qu’il ne faut pas restreindre l’action des dons du Saint-Esprit à des choses extraordinaires et héroïques, et que par conséquent les dons du Saint-Esprit (Intelligence, Sagesse, Science, Conseil, Piété, Force et Crainte de Dieu) concourent aussi, bien qu’à un degré sans doute moins parfait, à la contemplation ordinaire (cf. S. th., IIa IIæ, q. 8). [Il ne s’agit donc pas de bloquer les trois puissances de notre âme (mémoire, intelligence et volonté) ou d’omettre les préliminaires de la connaissance intellectuelle ou de notre foi (« simplex intuitus veritatis ») en croyant que Dieu va nous répondre ipso facto par des douceurs spirituelles ou de grands délices : Dieu ne nous doit rien ou nul ne L’oblige, car nous ne Le finalisons pas. Ce serait un orgueil monstrueux de le penser et nous mettre ainsi sous la coupe de Lucifer. À se complaire à de tels exercices spirituels, nous rejoignons la méditation dite transcendantale des soufis, bouddhistes et gnostiques qui mettent sur le même pied toutes les religions du monde et se montrent incapables de discerner le vrai du faux. Ne portons pas nos regards du côté de l’attitude psychique, mais du côté de la grâce. N’oublions pas que le monde a été touché par la chute originelle et que le paradis, entouré de feu, est devenu inaccessible à l’homme. En cette vie, la grâce sanctifiante seule conduisent au plus haut degré d’union à Dieu Trine et Un, —  grâce qui sous-entend les vertus théologales, les dons du Saint-Esprit et une vie vertueuse ou édifiante. La mystique dite « naturelle » relève du naturalisme maçonnique ou de « l’empire de Satan ».]

 

S. Thomas, Somme théologique, q. 180, a. 7, sol. I :

 

" La vie contemplative, quoiqu'elle se tienne essentiellement dans l'intelligence, n'en a pas moins sa source dans l'affection [« in affectu » - affection qui a son siège dans la volonté]. C'est la charité qui fait contempler Dieu. Et la fin répondant au principe, il s'ensuit que la vie contemplative s'achève et se consomme dans l'affection [« habet esse in affectu » - ou dans la volonté] : on éprouve de la joie [ou du plaisir : « delectatur »] dans la contemplation de la chose aimée, et cette joie [ou plaisir : « delectatio »] de la chose contemplée excite davantage notre amour pour celle-ci."]

 

129.

 

D. Qu'est-ce que la contemplation par voie d'affirmation et de négation ?

 

R. [...] “Dans le mystérieux langage des livres sacrés, dit saint Denys, l'adorable et sur-essentielle nature de notre Dieu bienheureux se nomme quelquefois Verbe, intelligence, essence (cf. S. Jean, I, 1 ; Ps., 135, 5), comme pour exprimer sa raison et sa sagesse. Son existence si souverainement essentielle, et seule cause véritable de toutes les existences, y est comparée à la lumière (cf. S. Jean, I, 4), et s'appelle vie. Mais quoique ces nobles et pieuses manières de dire paraissent mieux aller que les symboles purement matériels, elles sont loin toutefois de représenter la divine réalité qui surpasse toute essence et toute vie, que nulle lumière ne reflète, et dont n'approche ni raison, ni intelligence quelconque. Souvent encore, prenant l'opposé, et élevant notre pensée, les Écritures nomment cette substance invisible, immense, incompréhensible (cf. I Tim., 6, 16 ; Rom., 11, 33 ; Ps., 144, 13), indiquant ainsi ce qu'elle n'est pas, et non point ce qu'elle est. Et ces paroles me semblent plus dignes ; car, si j'en crois nos saints et traditionnels enseignements, quoique nous ne connaissions pas cet infini sur-essentiel, incompréhensible, ineffable, cependant nous disons avec vérité qu'il n'est rien de tout ce qui est (« De la céleste hiérarchie », ch. 2, n° 3, trad. de Mgr Darboy).” “On doit attribuer à Dieu, et affirmer de lui ce qu'il y a de positif dans les êtres, puisqu'il en est la cause ; ou mieux encore, le nier radicalement, puisqu'il leur est infiniment supérieur ; tandis encore qu'ici la négation ne contredit pas l'affirmation, et que cette nature suprême s'élève au-dessus de tout, au-dessus de toute négation, comme de toute affirmation (Id., « De la Théologie mystique », ch. 1, n° 2).”

« Ainsi, d'après la doctrine de saint Denys, on arrive à la connaissance et à la contemplation de Dieu par voie d'affirmation et par voie de négation. Sur la terre, la voie la plus parfaite et la plus sublime est sans contredit celle qui procède par négation [parce qu'elle nous préserve de tout anthropomorphisme et de tout panthéisme]. Nous en parlerons longuement quand nous traiterons de la contemplation générale, indistincte, confuse, de la divine ténèbre, où Dieu, d'après saint Denys [toujours lui !], “n'est ni l'âme, ni vie, ni essence, ni divinité, ni bonté, ni esprit (Ibid., Id., ch. 5)”, à la manière dont nous concevons ces choses. [...]

« La contemplation par voie de négation, en elle-même, ne dépasse pas les limites de l'oraison mentale ordinaire ; néanmoins, il faut reconnaître, c'est plus spécialement la voie suivie dans la contemplation extraordinaire [i.e. la voie ouverte par Dieu Lui-même - on est donc plus près de Dieu ou plus uni à Lui en suivant cette voie dans notre oraison mentale ordinaire et en s'appuyant sur la foi seule, sur la foi pure et nue.- Cf. Hébreux, XI, 1-31.]. [...]

 

130.

 

D. A laquelle des deux contemplations par voie d'affirmation ou de négation doit-on s'appliquer de préférence?

 

R. Cela dépend des dispositions intérieures de chacun et de l'attrait de la grâce. Les personnes qui s'appliquent régulièrement et facilement à l'oraison du raisonnement [qui, ne l'oublions pas, n'est qu'un moyen pour parvenir à la contemplation proprement dite] et qui ont déjà fait quelque progrès dans la vertu, se livrent avec plus de succès à la contemplation par voie d'affirmation, avec laquelle ce genre d'oraison a du rapport. Ceux, au contraire, qui ne peuvent point faire l'oraison de discours [" ne peuvent point faire ", ou " ne peuvent plus faire " ? - revoir saint Jean de la Croix], et qui agissent plus par la volonté que par l'entendement, sont plus propres à la voie de négation ; car, dans cette contemplation, la volonté a plus d'action que l'entendement [il faudrait analyser cela d'un peu plus près, avec l'aide de l'Esprit Saint]. [...]

 

131.

 

D. Qu'est-ce qu'on entend par les trois mouvements droit, oblique [spiralé] et circulaire de la contemplation ?

 

R. Cette division de l'oraison mentale paraît à première vue singulière, mais elle est en réalité fort naturelle et fort simple. Tout ce qu'on peut dire de l'oraison mentale se trouve compris et résumé dans cette division, généralement admise du reste par tous les auteurs mystiques. Nous en trouvons l'origine et la première ébauche dans saint Denys [encore lui !] : le commentaire de saint Thomas nous en fera voir toute la solidité et toute l'élévation [cela n'est pas non plus le fait du hasard - et c'est la raison pour laquelle il ne faut jamais séparer ces deux grands mystiques].

« L'âme a un triple mouvement. ' Son mouvement circulaire, dit l'Aréopagite [et non le Pseudo ou le Faux], consiste à quitter les choses extérieures, pour rentrer en elle-même, à ramener ses facultés intellectuelles vers les idées d'unité ; afin qu'enfermée comme dans un cercle, elle ne puisse s'égarer [ou se disperser] ; puis, dans cet affranchissement des distractions, dans ce recueillement intérieur et cette simplification d'elle-même [chaque mot a un poids infini], à s'unir avec les Anges merveilleusement perdus [tout en étant éternellement libérés ou affranchis] dans l'unité, et à se laisser ainsi conduire vers le beau et le bon, qui l'emporte sur toutes choses, qui est un, toujours identique, sans commencement, sans fin. - Le mouvement oblique [ou spiralé] de l'âme consiste en ce que, selon sa capacité, elle est éclairée de la science divine, non point par intuition et dans l'unité, mais par raisonnement et par déduction, et par des opérations complexes et nécessairement multiples. - Enfin, son mouvement est droit [ou rectiligne], non pas lorsqu'elle se ramène en soi, et exerce l'entendement pur, car, en ce cas, il y aurait, comme on l'a dit, mouvement circulaire, mais bien lorsqu'elle s'incline vers les choses extérieures [hors du cercle], et que de là, comme à l'aide de symboles composés et nombreux, elle s'élève à contempler l'unité dans sa simplicité. Mais, si la pensée essaie de s'élever à la contemplation de la vérité par le moyen des choses matérielles, assurément il faut préférer celles qui se présentent aux sens avec une évidence plus frappante, comme les paroles plus claires, les objets plus connus ; car, si les sens sont éveillés que par une vague image, ils ne peuvent transmettre à l'esprit qu'une notion obscure (Des Noms divins, ch. 4, n° 9) [tout cela est parfaitement expliqué]. '

« Saint Thomas s'empare de la pensée de saint Denys, mais pour la développer et la rendre plus saisissante, il observe que les opérations de l'entendement, dans lesquelles consiste essentiellement la contemplation, sont appelées des mouvements par les philosophes ; car nous arrivons par les choses sensibles à la connaissance des choses intelligibles ; or, les opérations sensibles ne se font pas sans mouvement. C'est pour cela qu'on appelle mouvements par analogie les opérations de l'esprit, et que la prière devient un mouvement, une élévation de l'âme à Dieu. De tous les mouvements corporels les premiers et les plus parfaits sont les mouvements locaux ; c'est pourquoi on décrit, d'après leur ressemblance, les principales opérations intelligibles de la contemplation. Ces mouvements sont de trois sortes : le circulaire, le droit et l'oblique. Mais ce simple énoncé ne suffit pas et nous ajouterons sur chacun de ces trois mouvements quelques explications dans les réponses suivantes.

 

132.

 

D. Qu'est-ce que saint Thomas entend par le mouvement droit [ou rectiligne] de la contemplation ?

 

R. Le premier degré de la contemplation ou le mouvement droit [ou rectiligne], consiste, d'après saint Thomas, en ce que l'âme va des choses sensibles extérieures à la connaissance des choses invisibles, par analogie au mouvement droit [ou rectiligne] qui va directement d'un point à un autre [cf. S. th., q. 180, a. 6, conclusion]. [...]

 

133.

 

D. Qu'est-ce que saint Thomas entend par le mouvement oblique [ou spiralé] de la contemplation ?

 

R. Le second degré de la contemplation ou le mouvement oblique [ou spiralé], consiste, d'après saint Thomas [Id.], en ce que l'âme fait usage par le raisonnement des lumières que Dieu lui donne sous le voile des figures sensibles, comme il arriva à Isaïe qui vit Dieu assit sur un trône élevé [cf. Isaïe, VI, 1-2]. [...]

 

134.

 

D. Qu'est-ce que saint Thomas entend par le mouvement circulaire de la contemplation ?

R. Le troisième degré de la contemplation ou le mouvement circulaire, consiste, d'après saint Thomas [Id.], en ce que l'âme s'élève au-dessus de toutes les choses sensibles et au-dessus d'elle-même pour contempler Dieu d'un simple regard, sans recourir au procédé discursif de la raison. [...]

 

135.

 

D. Les trois degrés d'oraison mentale représentés par les trois mouvements droit [rectiligne], oblique [spiralé] et circulaire, appartiennent-ils à la contemplation extraordinaire ?

 

R. Ces trois manières de faire l'oraison mentale peuvent revêtir les caractères de la contemplation ordinaire et extraordinaire, selon qu'il plaît à Dieu de conduire les âmes dans la voie active ou dans la voie passive ; rien ne s'oppose absolument à ce que les trois mouvements qui représentent les opérations de l'esprit se produisent dans l'une ou l'autre de ces deux voies. [...]

 

136.

 

D. Quel est le but final de l'oraison mentale ?

 

R. Le but final de l'oraison mentale, comme de toute œuvre chrétienne parfaite, c'est l'augmentation de la charité : la véritable oraison se termine à l'amour de Dieu. [...]

 

139.

 

D. Les devoirs d'état doivent-ils passer avant l'exercice de l'oraison ?

 

R. Sans aucun doute, puisque l'oraison n'est pas la fin de la vie intérieure, mais seulement un moyen pour y arriver. La fin de la vie intérieure consiste dans la charité. Or, la charité veut que nous mortifions notre volonté propre, que nous nous soumettions à tous les commandements de Dieu, et que nous nous conformions en toutes choses à sa sainte volonté, ce qui comprend évidemment nos devoirs d'état. [...]

« Un point essentiel, dit le vénérable Louis de Grenade, vrai fondement de la vie intérieure, c'est que l'on doit toujours commencer par remplir les devoirs d'état ; après, on sera libre de consacrer son temps à l'oraison. Qu'est-ce, en effet, que l'oraison ? C'est une demande que nous adressons à Dieu, pour obtenir la grâce d'obéir à ses commandements et d'accomplir sa sainte volonté [et en ne faisant plus qu'un avec celle-ci, on ne peut qu'obéir à ses commandements]. » [...]

 

146.

 

D. Qu'est-ce que la méditation ?

 

R. La méditation, qu'on appelle aussi oraison de discours, est une application de notre esprit sur sujet de piété, pour en devenir meilleur. [...] ... il va sans dire que si la considération n'arrive pas jusqu'au regard simple et amoureux qui constitue la contemplation, cette opération de l'âme reste et demeure une méditation [tout à fait vaine].

 

147.

 

D. Comment faut-il s'y prendre pour faire utilement la méditation ?

 

R. Toutes les méthodes de méditation se réduisent à trois points principaux indiqués par saint Thomas : l'établissement des principes ou choix du sujet, les considérations et les raisonnements sur le sujet qu'on a choisis, enfin le simple regard qui est la conclusion.

« La première partie, dit Massoulié, est l'établissement des principes (acceptionem principiorum), qui renferme toute la préparation. On choisit le sujet de la méditation, et l'on se met avec une foi vive en la présence de Dieu, afin d'exciter en soi un profond respect, un grand recueillement, et une sérieuse attention devant la divine Majesté, qui a la bonté de nous souffrir, et qui nous offre sa grâce et son secours pour le prier efficacement [n'oublions jamais que, selon saint Jean de la Croix dans sa Vive Flamme, ' tout le bien de l'homme vient de Dieu et que l'homme de soi-même ne peut rien avoir de bon ']. On lui demande d'abord force et lumière, afin que non seulement les vérités entrent dans l'esprit, mais aussi que l'esprit entre dans ces vérités. [...]

« La seconde partie de l'oraison est celle que saint Thomas appelle à juste titre méditation et considération, parce qu'on y emploie le raisonnement (« deductionem principiorum ») ; c'est alors qu'on regarde l'objet sous toutes ses faces et qu'on examine ses effets et ses propriétés, pour en mieux connaître la nature.

« La troisième partie est la conclusion. Après avoir suffisamment raisonné, il faut enfin conclure [car sans conclusion cette méditation n'aurait plus aucun sens], et c'est dans cette conclusion que se trouve le simple regard ou contemplation de la vérité (« contemplatio veritatis »), véritable repos de l'esprit ; car c'est par le repos que se terminent tous les mouvements qui ne sauraient être perpétuels. [...] C'est surtout à l'amour que tout cet exercice doit se rapporter, et c'est par l'amour qu'il doit finir. [...] L'amour prendra aussi toutes les résolutions nécessaires, car il n'est jamais oisif, et il opère toujours conformément à l'ardeur dont il est animé : il connaît d'ailleurs tous les moyens dont il a besoin pour se conserver » (« Traité de la véritable oraison », P. 3, C. 5). [...]

 

153.

 

D. Faut-il faire beaucoup de considérations dans la méditation ?

 

R. [...] Il est donc nécessaire, après avoir employé quelque temps à la considération [environ quinze minutes], de suspendre l'entendement pour laisser agir la volonté. L'oraison consiste principalement dans les affections : une oraison sans affection est stérile, sans utilité et sans mérite... (Id., P 3, C. 3) ' [...]

 

168.

 

D. Qu'est-ce que l'oraison affective ?

 

R. L'oraison affective est une élévation de l'âme à Dieu par différents actes de la volonté. Les considérations ne sont pas complètement exclues de cette oraison, principalement sous forme de préparation, amis on ne leur donne que fort peu de développement : c'est la volonté surtout qui agit. [...]

184. D. L'oraison affective, au milieu des distractions de l'esprit, repose-t-elle toujours sur un fondement solide ?

 

R. Cette oraison affective [oraison d'abandon au bon plaisir de Dieu ou encore oraison du cœur], telle qu'elle vient d'être expliquée, ne change absolument rien aux principes exposés au commencement. C'est un acte de la volonté qui s'appuie sur un acte de l'intelligence [dont la foi pure et nue est le stimulant essentiel] ; ce n'est point l'oisiveté ni la continuité de l'oraison des faux mystiques, mais au contraire, comme le dit fort bien le Père Piny en plusieurs endroits, c'est une volonté actuelle, un vouloir affectif. Ces actes ne sont pas toujours très variés, mais ils sont souvent répétés ; assez ordinairement, et surtout au milieu des épreuves de la vie intérieure, ce sont des actes d'abandon au bon plaisir de Dieu [actes qui s'appuient sur une foi vive]. Tous ces actes, s'ils sont bien compris, n'ont rien que de très légitimes, et comme nous le verrons bientôt, il n'y a rien de plus saint, ni rien de plus sanctifiant. Du reste, cette manière de faire l'oraison par l'union amoureuse de notre volonté à Dieu et à sa divine volonté n'est qu'un écho fidèle de l'oraison de Notre-Seigneur durant sa cruelle agonie [cela est très bien vu - cf. « L'Abandon à la Providence divine » de Jean-Pierre Caussade. S. J.]. [...]

 

187.

 

D. Qu'est-ce que l'oraison de recueillement actif ?

 

R. L'oraison de recueillement actif, que l'on désigne aussi sous le nom d'attention amoureuse à Dieu présent, est un simple et affectueux regard de l'âme se représentant Dieu au dedans d'elle-même et se fixant en lui, avec le secours de la grâce ordinaire et commune. « On l'appelle oraison de recueillement, dit sainte Thérèse, parce que l'âme y recueillant toutes ses puissances, rentre au dedans d'elle-même avec son Dieu » (« Chemin de la perfection », chap. 29). Saint François de Sales fait cette distinction entre le recueillement actif et le recueillement passif : le premier se fait par le commandement de l'amour, le second par l'amour même. Le recueillement actif, d'après ce saint Docteur, est « un recueillement par lequel ceux qui veulent prier se mettent en la présence de Dieu, rentrant en eux-mêmes, et retirant par manière de dire, leur âme dedans leur cœur pour parler à Dieu : car ce recueillement se fait par le commandement de l'amour, qui, nous provoquant à l'oraison, nous fait prendre ce moyen de la bien faire : de sorte que nous faisons nous-mêmes ce retirement de notre esprit » (« Traité de l'amour de Dieu », liv. 6, chap. 7). Il y a donc un recueillement actif, et ce recueillement est un acte de la contemplation ordinaire.

 

188.

 

D. Quels noms donne-t-on encore à l'oraison de recueillement actif ?

 

R. On donne plusieurs noms à cette oraison, selon qu'on la considère sous différents aspects. C'est ainsi qu'on l'appelle oraison de simple présence de Dieu, de pure foi, de simple regard, de contemplation. Ces noms ne nous paraissent pas exprimer d'une manière assez complète ni assez précise l'oraison de recueillement actif, néanmoins il est bon de ne pas perdre de vue ces diverses formules dont les auteurs se servent quelquefois pour exprimer les mêmes phénomènes.

 

189.

 

D. L'oraison de recueillement actif comporte-t-elle un grand nombre d'actes ?

 

R. « Il est évident dit Massoulié, que dans cette oraison il n'y a pas un grand nombre d'actes, particulièrement quand on a souvent médité sur les mêmes sujets. Car alors toutes ces idées recueillies précédemment se présentent à la fois à l'esprit d'une manière très simple : il est certain aussi que du côté de la volonté il y a très peu d'actes, parce qu'un seul acte de crainte et d'amour qui l'occupe, remplit toute son étendue et l'empêche d'en produire d'autres. (« Traité de la véritable oraison », P. 3, c. 10). » [...]

 

193.

 

D. Que doivent faire ceux qui commencent à pratiquer l'oraison de recueillement actif ?

 

R. Les âmes qui commencent ont quelquefois de la peine à demeurer paisibles et tranquilles au milieu du vide apparent et de la simplicité de cette oraison. On peut alors, si tel est l'attrait actuel de la grâce, faire très doucement quelques actes, reprendre un point de méditation et en tirer des affections, écouter Notre-Seigneur, s'il daigne nous parler, faire des actes de résignation et d'abandon filial à la volonté de Dieu, rentrer en soi-même avec humilité, se représenter le divin Sauveur dans les mystères de sa vie et de sa mort, etc. Mais tout cela doit se faire sans aucun effort, et autant que possible sans perdre de vue la présence de Dieu. [Il serait peut-être bon de reprendre ici certains conseils du Docteur Mystique afin de ne pas marteler notre âme ou de la contraindre et de l'empêcher de progresser vers l'union avec Dieu.] [...]

 

197.

 

D. Comment peut-on se rendre Dieu intérieurement présent par un total abandon à sa divine volonté ?

 

R. « Il n'y a pas de doute, dit le Père Piny, que l'acquiescement à la divine volonté ne soit une excellente manière de se rendre Dieu présent (« Les trois différentes manières de se rendre intérieurement Dieu présent », Lyon, 1685, Seconde manière, § 1, 2, 3, 15, 31). » [...]

 

198.

 

D. Comment peut-on se rendre Dieu intérieurement présent par la peine qu'on éprouve de ne pas se souvenir de Dieu ? [N'est-ce pas là la nuit de la mémoire bien connue de saint Jean de la Croix ? - C'est une question à revoir et à méditer ; et le moment où jamais de marcher par la foi seule, qui est bien autre chose qu'un souvenir imprégné de sentimentalité.]

 

R. « La présence de Dieu et le souvenir amoureux de Dieu présent, dit le Père Piny, nous étant, d'après le sentiment de saint Thomas, d'une si grande nécessité, qu'il n'y aurait qu'à ne point perdre de vue cette adorable présence pour ne jamais pécher, il faut croire que la divine Providence nous en donne le pouvoir [par la foi, vertu théologale, car par la foi nous savons avec certitude que Dieu est réellement présent en nous], si nous le voulons [ou si nous voulons bien coopérer avec Dieu ou saisir le « fil d'or » ou le « fil de l'Esprit »] ... Cette Providence nous manquerait, si le souvenir de Dieu présent n'était pas toujours en notre pouvoir [avec la grâce de Dieu, car sans lui on ne peut rien faire, Dieu opérant en nous le vouloir et le faire]. [...]

« Il ne faut pas alors se retirer de l'oraison, puisque c'est alors qu'on la fait peut-être [sûrement] mieux que jamais, en demeurant ainsi victime d'amour, en consentant durant tout le temps de l'oraison à toutes les destructions [les mortifications et purifications] que Dieu fait alors en nous [et par amour pour nous]. Oui, c'est alors plus que jamais qu'on avance dans l'esprit de la véritable oraison, puisque l'esprit, le but, et l'essentiel de la véritable oraison, n'est autre qu'une union intime de l'âme à Dieu par une conformité parfaite de notre volonté à celle de Dieu ; et notre volonté n'est jamais plus unie à la volonté de Dieu, que quand elle est fidèle à cette oraison de victime, et qu'elle y demeure pour y être immolée, sacrifiée et détruite, en tout ce que sa volonté pourrait encore vouloir au sujet de son oraison » (« Les trois différentes manières de se rendre intérieurement Dieu présent », Troisième manière, § 1, 2, 3, 7, 23). [...]

 

200.

 

D. Y a-t-il une oraison acquise de quiétude ?

 

R. Un grand nombre d'auteurs l'affirment, et nous croyons cette opinion très fondée (1). En effet, tout le monde s'accorde pour admettre une contemplation ordinaire ou acquise ; or, d'après saint Thomas, toute contemplation, même les vérité naturelles, et à bien plus forte raison les choses divines et surnaturelles, produit nécessairement dans l'âme un certain repos (S. th., II, II, q. 179, a. 1, ad. 3). [...]

1) Sainte Thérèse d'Avila, « Le château de l'âme », Les septièmes demeures, chap. Ier :

« Mais bien qu'elle n'ait pas habituellement cette vue aussi claire des trois Personnes divines, elle n'a qu'à y réfléchir pour se retrouver avec Elles. » [C'est bien une connaissance expérimentale.] [...]

 

201

 

D. Comment peut-on arriver à cette oraison acquise de quiétude ?

 

R. On arrive à l'oraison acquise de quiétude par une purification active des sens et de l'esprit [la voie la plus assurée], aussi parfaite que possible, et par une modération vraiment efficace des passions.

« Il peut y avoir, dit Massoulié, une oraison de repos et de quiétude purement acquise avec le secours de la grâce [toujours avec le secours de la grâce], et cette oraison peut être semblable en quelque manière à celle qui est infuse et extraordinaire, de même que les actes des vertus morales et acquises sont fort semblables aux actes des vertus surnaturelles » (« Traité de la véritable oraison », P. 1, chap. 16). [...]

 

202

 

D. Y a-t-il une oraison acquise d'union, et en quoi consiste-t-elle ?

 

R. Il y a une oraison d'union acquise par la fidélité de l'âme à correspondre aux grâces de la contemplation ordinaire. Les puissances de l'âme ne sont point suspendues, les joies et les consolations inénarrables de l'union passive ne sont pas encore accordées ; cependant, c'est déjà l'union fruitive, et l'âme sent et goûte Dieu au dedans d'elle-même. Le bienheureux Albert-le-Grand [saint et Docteur de l'Église] admet en formes très explicites la possibilité de cette oraison acquise d'union. Après avoir énuméré les douceurs spirituelles ineffables que l'âme goûte dans la contemplation de la splendeur du Verbe incarné, Sagesse infinie et harmonieuse, et dans les communications infiniment suaves et amoureuses du Verbe incarné qui pénètre le cœur par la grâce et par le souvenir des mystères de sa vie mortelle, il n'hésite pas à dire qu'en ce qui concerne cette contemplation délicieuse et fruitive du Verbe, les préliminaires de la connaissance intellectuelle ne sont point omis. Il n'exclut pas sans doute la possibilité d'une contemplation infuse, mais il nous montre degré par degré la marche à suivre pour arriver à l'oraison acquise d'union [ce que saint Jean de la Croix a également et peut-être encore mieux montré] : des sens extérieurs à l'imagination, de l'imagination à la raison, de la raison à l'intellect, de l'intellect à l'intelligence, de l'intelligence à la sagesse ou connaissance excessive et expérimentale, rien n'est oublié. Il va jusqu'à dire que c'est un commencement de la vision et de l'union du ciel (Compendium theologiæ veritatis, liv. 5, chap. 56). On le voit, le bienheureux Albert-le-Grand, avec l'autorité de sa science et de son expérience, affirme avec une grande précision la possibilité de l'oraison acquise d'union.

« L'abnégation de la volonté propre et la parfaite conformité à la volonté de Dieu accompagnent toujours l'oraison acquise d'union. »

[Notons bien que dans toutes les oraisons actives que nous avons successivement citées nous sommes passés du discours à l'abandon, de l'abandon à la présence puis de la présence au repos et enfin du repos à l'union ou à la sagesse - précisément avec : - 1° L'oraison de discours ; - 2° L'oraison affective ou l'oraison du cœur ou d'abandon dans la simplicité de la foi ; - 3° L'oraison de recueillement ou de simple présence ; - 4° L'oraison de repos ou de quiétude ; - 5° L'oraison d'union.]

 

F I N

 

 

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VIE D’UNION À DIEU PAR LA FOI SEULE (5/6) - Le Présent éternel

 

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 13:59

VIE D’UNION À DIEU PAR LA FOI SEULE

 

(5/6)

 

43. Or bien que ce dommage soit plus grave et plus grand qu'il ne peut s'exprimer, il est néanmoins si commun et si ordinaire qu'à grand-peine se trouvera-t-il un maître spirituel qui ne le cause aux âmes que Dieu commence à recueillir en cette manière de contemplation, parce que, combien de fois arrive-t-il que Dieu viendra oindre une âme contemplative avec quelque subtile onction de connaissance amoureuse, sereine, pacifique, solitaire, fort éloignée des sens et de tout ce qui peut se penser - à l'occasion de laquelle elle ne peut méditer, ni penser à quelque chose, et ne prend plaisir à rien qui soit d'en haut ni d'en bas, pour autant que Dieu la tient occupée en cette onction solitaire, encline à l'oisiveté et à la solitude - et viendra un maître spirituel qui ne sait que battre l'enclume et marteler avec les puissances comme un forgeron, et, parce qu'il n'enseigne pas plus que cela et ne sait que méditer, il dira : - Allez, retirez-vous de ce repos, qui est oisiveté (« ociosidad ») et perte de temps ; mais mettez-vous à l'œuvre et méditez, et faites des actes intérieurs, parce qu'il est nécessaire que vous preniez la part qui vous échoit, car ces saintes onctions sont des illusions et des niaiseries.


 

44. Et ainsi, ne comprenant pas les degrés d'oraison ni les voies de l'esprit, ils n'aperçoivent pas que les actes qu'ils veulent que les âmes fassent, et le fait que l'âme chemine avec raisonnement (« con discurso ») comme ils veulent, sont choses déjà faites, puisque cette âme est déjà arrivée à l'abnégation et au silence des sens et du raisonnement et est entrée dans la voie de l'esprit qui est la contemplation, en laquelle l'opération des sens et du propre discours de l'âme cesse. Et Dieu seul est Celui qui agit et qui parle secrètement à l'âme solitaire, la pénétrant ; et que, si à ce moment-là l'âme, étant arrivée de la manière que nous avons dite et qu'on l'oblige à cheminer encore avec les sens, elle retournera en arrière et se distraira : parce que celui qui est arrivé au terme, si toutefois il se met en chemin pour y arriver, outre que ce serait chose ridicule, il faudrait de nécessité qu'il s'en éloignât. Ainsi l'âme étant arrivée par le moyen de l'opération des puissances [mémoire, intelligence et volonté] au recueillement tranquille qui est le but où aspirent tous les spirituels et où l'opération des mêmes puissances doit cesser, ce serait non seulement chose superflue de retourner à faire des actes avec les mêmes puissances pour arriver au même recueillement, mais ce serait pour elle nuisible, pour autant que cela ne servirait que de distraction, délaissant le recueillement qu'elle avait déjà.


 

45. Donc, ces maîtres spirituels ne comprenant pas, comme je dis (« como digo »), ce qu'est le recueillement et la solitude spirituelle de l'âme (« y soledad espiritual del alma »), ni ses propriétés, ni comment en cette solitude Dieu applique en l'âme ces onctions si hautes (« estas subidas unciones »), ils mettent par-dessus ou entre eux d'autres onguents d'un plus bas exercice spirituel, qui est de faire agir l'âme comme nous avons dit. [...]


 

46. Que soient prévenus ceux qui conduisent les âmes et qu'ils considèrent que le principal agent et guide et moteur des âmes en cette affaire ne sont pas eux, mais l'Esprit Saint, qui ne perd jamais le soin qu'Il en a, et qu'elles sont seulement des instruments pour les diriger sur la voie de la perfection par la foi et la loi de Dieu, selon l'esprit que Dieu donne (« va dando ») à chacune. Et partant, que toute leur diligence soit, non pas de les accommoder à leur façon et à leur condition propre, mais de veiller sur elles, s'ils connaissent le chemin où Dieu les conduit, et, s'ils ne le connaissent pas, qu'ils les laissent aller et qu'ils ne les troublent pas. Conformément au chemin et à l'esprit par où Dieu les conduit, qu'ils tâchent de les diriger toujours vers une plus grande solitude, tranquillité et liberté d'esprit, leur donnant latitude pour qu'elles n'attachent point le sens corporel ou spirituel à une chose particulière intérieure ni extérieure, lorsque Dieu les conduit en cette solitude, et qu'elles ne se tourmentent pas ni ne s'affligent, pensant qu'elles ne font rien. Alors quoique l'âme ne fasse rien, Dieu opère en elle. Qu'ils procurent de dépêtrer l'âme et de la mettre en oisiveté, de façon qu'elle ne soit attachée à aucune connaissance particulière, soit d'en haut, soit d'en bas, ni à aucun appétit de goût ou de saveur, ni à autre appréhension que ce soit, de manière qu'elle demeure vide, en pure négation de toute créature, établie en pauvreté spirituelle. Car c'est ce que l'âme doit faire de son côté, ainsi que le conseille le Fils de Dieu, disant : “Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple” (Luc, XIV, 33). Ce qui doit s'entendre non seulement de renoncer aux choses temporelles quant à la volonté, mais aussi de se désapproprier des spirituelles, en quoi consiste la pauvreté d'esprit en laquelle le Fils de Dieu met la félicité (cf. Matth., V, 3 et Luc VI, 20). Or, l'âme étant de cette façon affranchie de toutes choses, étant arrivée à être vide et désappropriée d'elles, ce qui est, comme nous avons dit, tout ce qu'elle peut faire de sa part, il est impossible, quand elle fait ce qui est de sa part, que Dieu omette de faire ce qui est de la Sienne en Se communiquant à elle, au moins en secret et en silence. Cela est plus impossible qu'au soleil de manquer d'éclairer un lieu serein et découvert. Car tout ainsi que le soleil se lève à l'aube et donne sur ta maison afin d'y entrer si tu ouvres ta fenêtre, ainsi Dieu, qui, pour garder Israël, ne dort pas ni ne sommeille (Psaumes, CXX, 4), entrera dans l'âme vide et la remplira de biens divins.


 

47. Dieu est à l’endroit des âmes comme le soleil pour Se communiquer à elles : donc, que ceux qui les conduisent se contentent de les y disposer, selon la perfection évangélique, qui est le dénuement et le vide des sens et de l’esprit ; qu’ils n’aient soin de bâtir plus avant, car le métier du seul « Père des lumières, d’où descend toute grâce excellente et tout don parfait » (S. Jacques, 1 : 17) ; parce que, comme dit David (Psaumes, 126 : 1), « Si le Seigneur ne bâtit la maison, celui qui la bâtit travaille en vain ». Dieu est donc l’artisan surnaturel : Il bâtire surnaturellement en chaque âme le bâtiment qu’Il voudra, si tu la Lui disposes, tâchant de l’anéantir en ce qui est de ses opérations et affections naturelles, avec lesquelles elle n’a ni force, ni capacité pour l’édifice surnaturel. Mais plutôt en cet état, ces choses la troublent au lieu de l’aider, et c’est de ton métier de mettre cette disposition en l’âme. Et c’est le métier de Dieu, ainsi que dit le Sage (cf. Proverbes, 16 : 1, 9), de la conduire au chemin, c’est-à-dire aux biens surnaturels, par des moyens et manières que ni toi, ni l’âme ne l’entendent. Partant, je ne dis pas : Oh ! l’âme ne s’avance pas, parce qu’elle ne fait rien ! Parce que si cela est vrai qu’elle ne fait rien, je te prouverai, moi, qu’elle fait beaucoup. Parce que si l’entendement se vide des connaissances particulières, il ira d’autant plus en avant au suprême bien surnaturel (« y cuanto más vacare a la inteligencia particular y a los actos de entender, tanto más adelante va el entendimiento caminando al sumo bien sobrenatural »). 


 

48. Oh ! diras-tu, il n'entend rien distinctement, et ainsi il ne pourra pas aller de l'avant. Au contraire, je dis que s'il entendait distinctement, il n'irait pas de l'avant. La raison en est que Dieu, vers qui l'entendement s'achemine excède l'entendement, et ainsi l'entendement ne peut ni Le comprendre ni L'atteindre. C'est pourquoi, tandis que l'entendement marche avec la connaissance, tant s'en faut qu'il s'approche de Dieu que plutôt il s'en éloigne. Il doit donc plutôt se séparer de soi-même et de son intelligence afin de s'approcher de Dieu, marchant dans la foi, croyant sans comprendre. Et c'est de cette manière que l'entendement va à la perfection, parce que c'est par la foi qu'il s'unit à Dieu et non autrement. [...]


 

49. Oh ! Diras-tu, si l'entendement n'entend pas distinctement, la volonté demeurera oisive et n'aimera pas, ce qui est la chose que l'on doit toujours fuir dans le chemin spirituel, la raison en est que la volonté ne peut aimer que ce que l'entendement connaît. Cela est vrai principalement pour ce qui est des opérations et des actes naturels de l'âme dans lesquels la volonté n'aime pas, si ce n'est ce que l'entendement connaît distinctement. Toutefois, il n'est pas besoin, en la contemplation de laquelle nous parlons, pour laquelle Dieu, comme nous l'avons dit, verse en l'âme quelque chose de Soi (« Dios… infunde de sí en el alma »), qu'il y ait une connaissance distincte, ni que l'âme exerce des actes d'intelligence, parce que Dieu lui communique justement en un acte (« en un acto ») lumière et amour (« luz y amor juntamente »), qui est une connaissance surnaturelle amoureuse, que nous pouvons appeler une chaude lumière, qui échauffe, parce que cette lumière inspire conjointement de l'amour (« porque aquella luz juntamente enamora ») ; et elle est confuse et obscure pour l'entendement, parce que c'est une connaissance de contemplation, laquelle, comme dit saint Denis [saint Denys l'Aréopagite], est un rayon de ténèbres pour l'entendement (« la cual, como dice san Dionisio, es rayo de tiniebla para el entendimiento »).


 

52. Il n'y a pas à craindre que la mémoire demeure vide de ses formes et figures. Car, puisque Dieu n'a ni forme ni figure, elle va en assurance sans forme ni figure et elle s'approche d'autant plus de Dieu ; parce que tant plus elle s'appuierait sur l'imagination, tant plus elle s'éloignerait de Dieu et cheminerait avec plus de danger, puisque Dieu ne pouvant être compris par la pensée, on ne Le voit point en imagination.


 

53. Donc, ces maîtres spirituels, n'entendant pas les âmes, quand désormais elles vont par cette contemplation tranquille et solitaire, parce qu'eux-mêmes ne sont pas arrivés là et ne savent pas ce qu'est de sortir du discours et de la méditation, ainsi que j'ai dit, ils pensent qu'elles demeurent sans rien faire, et c'est pourquoi ils les détournent et troublent la paix de la contemplation paisible et tranquille que Dieu leur donnait de Lui-même, les faisant aller par le chemin de la méditation et du discours [ou de la méditation discursive] et faire des actes intérieurs, ce à quoi les susdites âmes trouvent une grande répugnance, sécheresse et distraction, parce qu'elles voudraient demeurer dans leur sainte oisiveté (« en su ocio santo ») et leur recueillement tranquille et paisible, recueillement dans lequel, comme le sens ne trouve rien à saisir ni à savourer ni à faire, ces maîtres spirituels les persuadent pareillement de se procurer des goûts et des ferveurs, au lieu qu'ils devraient conseiller le contraire. Comme elles ne peuvent l'obtenir ni y entrer comme auparavant, parce que le temps de méditer et de discourir est désormais révolu pour elles et que ce n'est plus leur chemin, elles s'affligent doublement et pensent être perdues. Et eux-mêmes les aident à le croire et dessèchent l'esprit et ôtent les précieuses onctions que Dieu leur donnait en cette solitude et tranquillité. Et cela, comme j'ai dit, est un grand dommage, car ils les chargent d'affliction profonde et de boue, puisqu'elles perdent d'un côté et souffrent de l'autre sans profit.


 

54. Ceux-ci [« éstos » - les maîtres spirituels] ne savent pas ce qu'est l'esprit. Ils font à Dieu une grande injure et insolence (« Hacen a Dios grande injuria y desacato ») mettant leur main grossière là où Dieu agit. Car il Lui a coûté beaucoup pour conduire ces âmes jusqu'ici, et Il fait grand état de les avoir amenées à cette solitude et à cette vacuité (« a esta soledad y vacío ») de leurs puissances et opérations, afin de pouvoir parler à leur cœur, ce qu'Il désire toujours, les prenant maintenant dans Sa main, régnant enfin dans l'âme avec abondance de paix et de tranquillité, faisant cesser les actes naturels des puissances avec lesquelles, travaillant toute la nuit, l'âme ne faisait rien, l'Esprit les menant paître désormais sans l'opération des sens, parce que ni les sens ni leur opération ne sont capables de l'Esprit.


 

55. Et combien Il estime cette tranquillité et endormissement ou anéantissement des sens se voit bien en cette adjuration si remarquable et efficace dans les Cantiques (III, 5), disant : “Je vous conjure, ô filles de Jérusalem, par les chevreaux et biches des champs, que vous n'éveilliez et ne fassiez point veiller ma bien-aimée jusqu'à ce qu'elle le veuille (« hasta que ella quiera »)”. Par où Il donne à entendre combien Il aime l'endormissement et l'oubli solitaire, puisqu'Il interpose ces animaux si solitaires et retirés. Mais ces [maîtres] spirituels ne veulent pas que l'âme repose et demeure en paix, mais qu'elle travaille et opère toujours, de façon qu'elle ne fasse pas place à l'opération divine et que tout ce que Dieu opère se perde et s'efface de par l'opération de l'âme, semblables aux “petits renardeaux qui démolissent la vigne” (Cant. II, 15) de l'âme (« del alma »). C'est pourquoi le Seigneur se plaignait de ceux-ci (« de éstos ») par Isaïe, disant : “Vous autres avez ravagé ma vigne” (Isaïe, III, 14).


 

56. Mais ceux-ci par bonheur errent d'un bon zèle, parce que leur savoir n'arrive pas à plus que cela. Néanmoins, ils ne sont pas pour autant excusables en ce qui est des conseils qu'ils donnent témérairement sans comprendre d'abord ni le chemin ni l'esprit que tient l'âme ; et ne l'entendant pas, en ce qu'ils entremêlent leur main grossière en des choses qu'ils ne comprennent pas et ne les laissent pas à ceux qui le comprennent [ou l'entendent], ce qui n'est pas de petite conséquence ni sans grande faute, de faire perdre à une âme des biens inestimables, et parfois de les laisser bien endommagées par la témérité de leur conseil. Et ainsi, celui que par sa témérité se trompe, étant obligé à bien faire, ainsi que chacun y est tenu en ce qui est de son métier, n'échappera pas au châtiment, selon le dommage qu'il aura fait. Parce que les affaires de Dieu doivent se faire avec beaucoup d'examen et les yeux bien ouverts, principalement dans les choses de tant d'importance et dans une affaire si haute que l'est l'état de ces âmes auxquelles il y a un profit (« ganancia ») presque infini en matière de réussite (« en acertar »), et une perte (« pérdida ») presque infinie en matière d'égarement (« en errar » - « ganancias y pérdidas » : profits et pertes). [...]


 

58. Voyons donc maintenant, toi qui pour tout métier ne sait faire autre chose que dégrossir, ce qui est mettre l'âme au mépris du monde et à la mortification des appétits, ou, pour le plus, la tailler, ce qui est l'occuper à des méditations saintes, et rien de plus, comment conduiras-tu l'âme à la dernière perfection de la plus subtile peinture, qui ne consiste plus dorénavant à la dégrossir ni à la tailler, ni même à la représenter de profil, mais à faire ce que Dieu doit faire en elle ? C'est pourquoi il est certain que si à ta doctrine, qui est toujours de même sorte, tu fais qu'elle demeure toujours attachée, il s'ensuit, ou qu'elle reculera en arrière, ou du moins qu'elle ne s'avancera pas. Car, dis-moi, je te prie, que deviendra cette image si tu dois toujours travailler après, sans faire autre chose que de la marteler et dégrossir, c'est-à-dire tenir l'âme en l'exercice de ses puissances ? Quand cette image s'achèvera-t-elle ? Quand ou comment la laisseras-tu afin que Dieu y mette les couleurs ? Est-il possible que tu aies tous ces métiers et que tu t'estimes si accompli que cette âme n'aie jamais besoin d'autre aide que de toi ?


 

59. Et concédons le cas que tu aies ce qu'il faut pour une âme (parce qu'elle n'aura peut-être pas le talent pour passer plus avant), il est bien sûr impossible que tu suffises à toutes celles que tu ne laisses pas sortir de tes mains. Parce que Dieu conduit chacune par divers chemins, et à grand-peine se trouvera-t-il un esprit qui convienne avec la façon d'un autre en la moitié de sa propre façon. Parce que, quel sera celui qui, à l'exemple de saint Paul, “se fera tout à tous afin de les gagner tous” ? (I Cor. IX, 22) ; Et toi, tu oses de telle façon tyranniser les âmes et leur ôter la liberté et t'attribuer la plénitude de la doctrine évangélique, travaillant non seulement à ce qu'elles ne te laissent pas, mais, ce qui est le pis, si d'aventure quelquefois tu viens à savoir que quelqu'une soit allée communiquer quelque chose à un autre, qu'il n'était peut-être pas à propos de te communiquer, ou que Dieu l'y a conduite afin qu'il lui enseignât ce que tu ne lui enseignes pas, tu en deviens jaloux (je ne le dis pas sans honte) ni plus ni moins que ceux qui sont mariés sont jaloux l'un de l'autre, ce qui arrive non pas pour le zèle que tu as ou de l'honneur de Dieu, ou du profit de cette âme (puisqu'il ne convient pas que tu présumes qu'en te faisant défaut de cette façon, elle ait manqué à Dieu), mais par jalousie née de ton orgueil démesuré et de ta présomption ou d'un autre motif imparfait.


 

60. Dieu S'indigne grandement contre de telles personnes et les menace de châtiment par Ézéchiel, disant : “Vous vous nourrissiez du lait de mon troupeau et vous vous êtes vêtus de sa laine et cependant vous ne le faisiez pas repaître... Je redemanderai, dit-Il, mon troupeau de vos mains” (34 : 3, 10).


 

61. Donc, les maîtres spirituels doivent donner liberté aux âmes et sont obligés de leur montrer bon visage quand elles voudront chercher mieux ; parce qu'ils ne savent pas par où Dieu voudra faire profiter cette âme, principalement quand elle ne prend plus de goût à leur doctrine (« mayormente cuando ya no gusta de su doctrina »), ce qui est un signe qu'elle n'en fait pas son profit, parce que, ou bien Dieu la fait cheminer en avant par un autre chemin que celui par où le maître la conduit, ou le maître spirituel a changé de style ; et lesdits maîtres doivent le leur conseiller [leur conseiller de chercher mieux] ; et le reste naît d'un sot orgueil ou de quelque autre prétention.


 

65. Oh, eh bien, âmes ! Quand Dieu vous fait des grâces si singulières que de vous élever à cet état de solitude et de recueillement, vous retirant de l'opération laborieuse de vos sens, ne retournez plus à ce qui est des sens, quittez là vos opérations, car si auparavant elles vous aidaient pour renoncer au monde et à vous-mêmes quand vous étiez débutantes, maintenant que Dieu vous fait cette grâce d'être l'ouvrier (« de ser el obrero »), elles seront pour vous un grand obstacle et embarras. Que vous ayez ainsi soin de n'appliquer vos puissances à aucune chose, les dégageant de toutes choses sans les embarrasser, ce qui est seulement ce que vous avez à faire de votre part, - jointe à la simple attention amoureuse que j'ai dite ci-dessus, de la manière que j'ai dite à cet endroit-là, que c'est quand vous n'aurez plus répugnance à ne pas l'avoir, puisque vous ne devez faire aucune violence à l'âme, si ce n'est pour la dégager de tout et la libérer, pour que vous ne troubliez ni altériez la paix et tranquillité, - Dieu vous l'entretiendra d'une réfection céleste, puisque vous ne les embarrassez pas [vous n'embarrassez pas les puissances de votre âme]. [...]


 

67. Nous devons avertir l'âme en cette quiétude que, quoique alors elle ne s'aperçoive pas qu'elle chemine et fasse quelque chose, elle fait beaucoup plus de chemin que si elle allait sur ses pieds, parce qu'elle chemine au pas de Dieu qui la porte dans Ses bras. Et encore qu'elle-même n'opère rien avec ses puissances, elle fait beaucoup plus que si elle opérait avec celles-ci, puisque Dieu est l'ouvrier (« pues es Dios el obrero »). Et ce n'est pas merveille qu'elle ne s'en aperçoive pas, parce que Dieu opère en l'âme (« obra en el alma ») durant ce temps n'atteint pas les sens (« no lo alcanza el sentido »), parce que c'est en silence (« porque es en silencio ») ; que, comme dit le Sage , “les paroles de la sagesse s'entendent dans le silence” (Eccl., IX, 17 - Vulgate : « Verba sapientium audiuntur in silentio »). Que l'âme s'abandonne entre les mains de Dieu et qu'elle ne se mette point en ses propres mains, ni en celles des deux autres aveugles [les deux autres étant le prétendu maître spirituel et le diable]. Car pourvu qu'elle fasse ainsi et qu'elle n'occupe ses puissances en aucune chose, elle marchera en toute assurance [« segura irá » : elle ira assurée]. »

 

 

La connaissance expérimentale du Docteur Mystique

 

Saint Denys l'Aréopagite, Théologie mystique, argument général du livre :

 

« La théologie mystique est la science expérimentale, affective, infuse de Dieu et des choses divines. En elle-même et dans ses moyens elle est surnaturelle ; car ce n'est pas l'homme qui, de sa force, peut faire invasion dans le sanctuaire inaccessible de la Divinité [cf. I Tim., VI, 16 ; Ro., XI, 33 ; Éph., IV, 10] : c'est Dieu, source de sagesse et de vie, qui laisse tomber sur l'homme les rayons de la vérité sacrée, le touche, l'enlève jusqu'au sein de ces splendeurs infinies que l'esprit ne comprend pas, mais que le cœur goûte, aime et révère. La prière seule, quand elle part de lèvres pures, peut incliner Dieu vers nous et nous mériter la participation aux dons célestes. Le but de la théologie mystique, comme de toute grâce divine, est de nous unir à Dieu, notre principe et notre fin : voilà pourquoi le premier devoir de quiconque aspire à cette science est de se purifier de toute souillure, de toute affection aux choses créées ; de s'appliquer à la contemplation des adorables perfections de Dieu, et, autant qu'il est possible, d'exprimer en Lui la vive image de celui qui, étant souverainement parfait, n'a pas dédaigné de se nommer notre modèle.

« Quand l'âme, fidèle à sa vocation, atteint enfin Dieu par ce goût intime et ce sentiment ineffable que ceux-là peuvent apprécier, qui l'ont connu et expérimenté, alors elle se tient calme et paisible dans la suave union dont Dieu la gratifie. Rien ne saurait donner une idée de cet état : c'est la déification de la nature. »

 

Ibid., chap. IV, § XII :

 

« Même il a semblé à quelques-uns de nos saints docteurs que le nom d'amour était plus pieux que celui de dilection. Car le divin Ignace a écrit : “Mon amour a été crucifié”. Et dans le livre qui est comme une introduction aux Lettres sacrées, vous trouverez que l'auteur parle ainsi de la Sagesse : Je suis devenu amateur de sa beauté [Sagesse, VIII : 2 : erasths egenomhn tou kallous auths - erasths : amateur, amant, amoureux (in Bailly)]. Qu'ainsi ce nom d'amour ne nous effarouche pas, et ne nous laissons point troubler par les objections qu'on ferait sur ce sujet. Pour moi, je crois que les théologiens inspirés confondent dans une même acception amour et dilection ; mais qu'ils appliquent plus volontiers le mot d'amour aux choses divines, à raison des ignobles idées qui préoccupent certains esprits. Car lorsqu'en traitant de Dieu, le nom d'amour apparaît non seulement sur nos lèvres, mais encore dans les Écritures, le vulgaire qui ne comprend pas quelle divine union l'on exprime ainsi, précipite sa pensée, par habitude, vers une affection imparfaite, sensuelle et bornée, qui n'est certes pas l'amour, mais une image, ou plutôt une déchéance du véritable amour. Effectivement, c'est chose qui dépasse la portée des intelligences communes, que cette intimité, cette fusion produite par l'amour divin : voilà pourquoi ce mot, qui leur semble quelque peu inconvenant, est appliqué à la divine sagesse, afin de les initier et de les conduire à la connaissance de l'amour réel, et de les arracher à leurs grossières imaginations. Lorsqu'il s'agit au contraire des choses humaines, là où des esprits toujours fixés en terre prendraient occasion de mal, on se sert d'expressions moins périlleuses : J'avais pour toi, dit un saint personnage, la dilection qu'on a pour les femmes (II Rois, I). Mais vis-à-vis de ceux qui savent entendre les choses divines, les théologiens, dans leurs pieuses explications, emploient les mots de dilection et d'amour comme ayant une égale force. Et ils indiquent par là une certaine vertu qui rassemble, unit et maintient toutes choses en une merveilleuse harmonie ; qui existe éternellement dans la beauté et la bonté infinie éprise d'elle-même, et de là dérive dans tout ce qui est bon et beau ; qui étreint les êtres égaux dans la douceur de communications réciproques, et dispose les supérieurs à des soins providentiels vers leurs subalterne, et existe ceux-ci à se tourner vers ceux-là pour en recevoir stabilité et force. »

 

Ibid., chap. I, § I :

 

Trinité supra essentielle, très divine, souverainement bonne, guide des chrétiens dans la sagesse sacrée, conduisez-nous à cette sublime hauteur des Écritures, qui échappe à toute démonstration et surpasse toute lumière. Là, sans voiles, en eux-mêmes et dans leur immutabilité, les mystères de la théologie apparaissent parmi l'obscurité très lumineuse d'un silence plein d'enseignements profonds ; obscurité merveilleuse qui rayonne en splendides éclairs, et qui, ne pouvant être ni vue ni saisie, inonde de la beauté de ses feux les esprits saintement aveuglés. Telle est la prière que je fais. Pour vous, ô bien-aimé Timothée [l'apôtre du Nouveau Testament], exercez-vous sans relâche aux contemplations mystiques ; laissez de côté les sens et les opérations de l'entendement, tout ce qui est matériel et intellectuel, toutes les choses qui sont et celles qui ne sont pas [les produits de notre imagination], et d'un essor surnaturel, allez vous unir, aussi intimement qu'il est possible, à celui qui est élevé par delà toute essence et toute notion. Car c'est par ce sincère, spontané et total abandon de vous-même et de toutes choses, que libre et dégagé d'entraves, vous vous précipiterez dans l'éclat mystérieux de la divine obscurité [la divine ténèbre].

 

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S. Jean de la Croix, La Vive Flamme, strophe II :

 

Ô cautère délectable,

Ô caressante blessure,

Ô flatteuse main, ô touche délicate

Qui sens la vie éternelle

Et qui payes toute dette,

En tuant, de la mort tu as fait la vie.

 

Déclaration du second couplet

 

1. En ce couplet, l'âme donne à entendre comment les Trois Personnes de la Très Sainte Trinité, Père, Fils et Esprit-Saint, sont Celles qui accomplissent en elle l'œuvre divine de cette union. Et partant, la main, le cautère et la touche sont une même chose en substance [consubstantiels], et l'âme leur donne ces noms en tant qu'ils leur conviennent selon l'effet que chacun produit. Le cautère, c'est le Saint-Esprit ; la main, c'est le Père ; la touche, c'est le Fils. De sorte que l'âme en cet endroit magnifie le Père, le Fils et le Saint-Esprit, louant grandement trois grâces et bienfaits singuliers qu'Ils font en elle, pour avoir changé sa mort en vie, en la transformant en Soi. [...]


 

8. Donc, ô heureuse blessure, faite par Celui qui ne sait que guérir, ô fortunée et très heureuse blessure, puisque tu n'as été faite que par manière de caresse et délice de l'âme navrée ! Tu es grande, ô caressante blessure, parce que Celui qui t'a faite est grand. Et ta caresse est grande, puisque le feu d'amour qui te caresse selon ta capacité et ta grandeur est infini ! Ô caressante blessure, et d'autant plus hautement caressante que le cautère touche au plus profond centre de la substance de l'âme, embrasant tout ce qui peut être embrasé, pour caresser tout ce qui en est capable. Nous pouvons connaître (« entender ») que ce cautère et cette plaie sont au plus haut degré qui puisse arriver en cet état, parce que Dieu a beaucoup d'autres manières de cautériser l'âme, lesquelles n'approchent pas de celle-ci, et ne lui ressemblent pas. Car ceci est seulement un attouchement de la Divinité dans l'âme, sans aucune forme ni figure intellectuelle ou imaginaire (« porque ésta es toque sólo de la Divinidad en el alma, sin forma ni figura alguna intelectual ni imaginaria »).


 

13. […] Et ainsi, c'est chose merveilleuse de sentir croître la douleur parmi le plaisir. Ce que Job fit merveilleusement bien voir en ses plaies, quand il disait à Dieu : “En t'approchant de moi, tu me tourmentes merveilleusement” (Job, X, 16), parce que c'est grande merveille et chose digne de l'abondance de suavité et de douceur que Dieu “tient cachée pour ceux qui Le craignent” (Psaumes, XXX, 20), de faire d'autant plus jouir de contentement et délices que plus on sent de tourments et de douleurs. [...]


 

14. Je dis ceci afin que l'on entende que celui qui voudrait aller toujours en s'appuyant sur la capacité et le raisonnement de la nature pour arriver à Dieu [ce qui est proprement et logiquement stupide], ne sera jamais fort spirituel, parce quelques-uns pensent qu'avec la pure force et la seule opération des sens - qui de soi est fort basse et n'a rien de plus que le naturel - ils puissent arriver et parvenir à la force et à la sublimité de l'esprit surnaturel, où il n'y a moyen d'arriver qu'après avoir renoncé et laissé à part les sens corporels et leur opération. Toutefois, c'est autre chose quand un effet spirituel est dérivé de l'esprit aux sens, car alors cela peut arriver de l'abondance de l'esprit, ainsi qu'il a été déclaré en ce que nous avons dit des plaies que la force intérieure fait sortir dehors ; comme en saint Paul, auquel la grande émotion qu'il avait en l'âme des douleurs du Christ redondait au corps, ainsi qu'il donne à entendre aux Galates, disant : “Je porte en mon corps les blessures de mon Seigneur Jésus”(Gal., VI, 17).


 

17. Puis, Toi, ô touche délicate, Verbe Fils de Dieu, Tu pénètres subtilement la substance de mon âme par le moyen de la délicatesse de ton Être divin, et la touchant toute, délicatement, Tu l'engloutis toute en Toi, avec certaines manières divines de délices et suavités qui “n'ont jamais été entendues sur la terre de Canaan, ni vues en la cité de Théman !” (Baruch, III, 22). Ô touche du Verbe fort délicate et souverainement fort délicate, et d'autant plus délicate en mon endroit qu'ayant renversé les montagnes et brisé les pierres de la montagne Horeb avec l'ombre de ta puissance et force qui allait devant toi, Tu Te fis sentir plus doucement et fortement au Prophète [Élie] sous la forme d'un délicat murmure de l'air ! (I Rois, XIX, 11-12) Ô air délicat ! comment es-Tu, air délicat et subtil ? Dis-moi : comment touches-Tu légèrement et délicatement, étant aussi terrible et si puissant que Tu es ! Dis ceci au monde ; mais veuille ne pas le dire au monde, parce qu'il ne sait, lui, ce qu'est l'air délicat, et ne Te goûtera pas, “parce qu'il ne peut ni Te recevoir ni Te voir”(S. Jean, XIV, 17). Il n'y a que ceux-là, ô mon Dieu et ma vie, qui Vous verrons et sentiront votre touche délicate, lesquels, s'éloignant du monde, se seront mis en état délicat - une chose délicate s'accordant bien avec une autre délicate - aussi ils pourront Vous sentir et jouir de Vous [intérieurement et spirituellement]. Vous les touchez d'autant plus délicatement que la substance de leur âme étant désormais affinée, polie et purifiée, éloignée de toute créature, de toute trace et de toute touche de créature. Et par ce moyen, “Vous les cachez dans la secrète retraite de votre Face (qui est le Verbe), afin de les garantir du trouble des hommes” (Ps. XXX, 21).

 

Qui sens la vie éternelle

 

21. Car encore que ce soit en un degré imparfait, pourtant est-ce en effet un certain goût de la vie éternelle (comme il a été dit ci-dessus), qui se goûte en cette touche de Dieu. Et ce n'est pas chose incroyable qu'il arrive de cette façon, si l'on croit - comme l'on doit - que cette touche est une touche substantielle, c'est à savoir de la substance de Dieu en la substance de l'âme - chose à quoi de nombreux saints sont parvenus en cette vie. C'est ce qui fait qu'il est impossible d'exprimer la délicatesse des délices qui se sentent en ces attouchements ; et je voudrais n'en point parler afin de ne pas donner l'occasion de penser qu'il n'y a rien de plus que ce qui s'en dit, car il ne se trouve pas de mots propres pour déclarer des choses de Dieu aussi hautes que celles qui se passent en ces âmes, qui n'ont pour tout langage que de les entendre à part soi, les sentir à part soi, de se taire et d'en jouir quand on les a. Parce que l'âme voit ici en certaine façon que ces choses sont semblables à cette pierre qui se donnera, ainsi dit saint Jean, à celui qui demeurera vainqueur : “Et cette pierre a un nom gravé que personne ne sait, sinon celui qui la reçoit” (Apocalypse, 2 : 17). Et ainsi, il peut seulement se dire, et avec vérité, qu'elle sent la vie éternelle. Car ; encore qu'en cette vie on ne la goûte pas parfaitement comme en la gloire, néanmoins cette touche, comme elle est une touche de Dieu, sent la vie éternelle. Et partant, l'âme goûte ici de toutes les choses de Dieu, Lequel lui communique force, sagesse et amour, beauté, grâce et bonté, etc. Car comme Dieu est toutes ces choses, l'âme les savoure en une seule touche de Dieu. Et ainsi les puissances et la substance de l'âme jouissent de ce bien. [...]

 

Et qui payes toute dette

 

23. L'âme dit ceci parce qu'elle trouve en cette saveur de la vie éternelle qu'elle goûte ici la récompense des travaux qu'elle a soufferts pour parvenir à cet état ; et non seulement elle se sent payée et satisfaite à juste compte, mais récompensée avec grand excès de façon qu'elle reconnaît bien la vérité de la promesse de l'Époux en l'Évangile, quand Il promet “cent pour un” (Matth., XIX, 29). Aussi n'y a-t-il eu tribulations, ni tentation, ni pénitence, ni autre travail quel qu'il soit que l'âme n'ait supporté en ce chemin, qui n'ait en cette vie cent fois autant de consolation et de contentement qui lui corresponde : c'est pourquoi elle peut dire avec beaucoup de raison qu'Il paye toute dette.

 

24. Mais afin que nous sachions comment et quelles sont ces dettes dont l'âme se sent ici bien payée, notez que, selon le cours ordinaire, aucune âme ne peut arriver à ce haut état et à ce royaume des épousailles qu'elle n'ait au préalable passé par maintes tribulations et maints travaux, parce que, comme il est dit aux Actes des Apôtres, “il faut entrer au Royaume des Cieux par maintes tribulations” (Act., XIV, 21), lesquels sont déjà passées en cet état, parce que, l'âme étant purifiée, dorénavant elle ne pâtit plus.

 

30. Il convient donc que l'âme garde une grande patience et constance en toute sorte de tribulations et travaux que Dieu lui enverra, soit intérieurs ou extérieurs, spirituels ou corporels, grands ou petits, recevant le tout comme venant de sa main, pour son bien et pour remède, sans les fuir, puisqu'ils sont pour la santé, se servant en cela du conseil du Sage qui dit : “Si l'Esprit de Celui qui a la puissance descend sur toi, n'abandonne pas ta place” (Eccl., X, 4) (cette place est le lieu et l'endroit de ta probation, c'est-à-dire le travail qu'Il t'envoie) “parce que cette cure, dit-il, fait cesser beaucoup de péchés”, c'est-à-dire coupera jusqu'à la racine tes péchés et imperfections, qui sont les mauvaises habitudes. Parce que le combat des travaux, oppressions et tentations, étouffant les habitudes mauvaises et imparfaites de l'âme, la purifie et fortifie. C'est pourquoi l'âme doit faire grande estime quand Dieu lui envoie des peines intérieures et extérieures, reconnaissant que ceux qui méritent d'être consommés à force de travaux sont en petit nombre - endurant pour parvenir à un état si haut.

 

31. Retournant donc à notre exposition, l'âme s'apercevant ici que tout lui a réussi à bien et que, “quia tenebræ non obscurabuntur a te, et nox sicut dies illuminabitur : sicut tenebræ ejus, ita et lumen ejus” (Psaumes, CXXXVIII, 12 : “Car les ténèbres ne seront pas cachées par Toi, et la nuit comme le jour sera illuminée : et ainsi la ténèbre comme la lumière), et que, “comme elle a été participante des tribulations, elle l'est maintenant des consolations” (II Cor., I, 7) et du Royaume - Dieu l'ayant fort bien satisfaite en lui donnant pour les travaux intérieurs et extérieurs les richesses divines de l'âme et du corps, sans qu'il y ait un travail auquel sa récompense ne corresponde abondamment, - comme celle qui est bien contente, elle l'avoue disant qu'il paie toute dette, rendant grâces à Dieu en ce verset comme aussi David faisait pour se voir délivré des travaux : “Combien de sortes de tribulations m'avez-vous montrées, combien diverses et combien fâcheuses, et m'avez délivré d'elles toutes, et m'avez une autre fois retiré des abîmes de la terre ; vous avez multiplié votre magnificence, et ayant tourné votre vue vers moi, vous m'avez consolé” (Ps. LXX, 20-2). C'est ainsi que cette âme, qui , avant qu'elle arrivât à cet état, était assise comme Mardochée (dehors et à la porte du palais, pleurant sur les places de Suse les dangers de sa vie, couvert d'un cilice, sans vouloir recevoir les habits qu'Esther lui présentait, et n'ayant encore reçu aucune récompense des services qu'il avait faits au Roi, ni de la loyauté qu'il avait gardée pour défendre son honneur et sa vie), est ici récompensée en un jour, comme Mardochée, de tous ses travaux et services (cf. Esther, XLII, 10 et 12). […]

 

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Ibid., strophe III, vers 1 :

 

 Ô flambeaux de feu, ô vous

Dans les splendeurs éclatantes

De qui, les profondes cavernes du sens

Obscur jadis et aveugle

En d'étranges excellences

Chaleur et lumière donnent à l'Ami.

 

Déclaration du troisième couplet

 

1. Dieu veuille ici nous assister de sa grâce, car sans doute nous en avons bien besoin pour déclarer une chose si profonde que ce qui est contenu en ce Couplet ; et celui qui le lira aura besoin d'être attentif, parce que s'il n'a point d'expérience, il lui semblera peut-être un peu obscur et de longue haleine ; comme aussi, s'il en a l'expérience, il le trouvera volontiers clair et y prendra goût. [...]

 

Ô flambeaux de feu

 

2. Quant au premier vers, il faut savoir que les flambeaux ont deux propriétés : l'une est de luire, l'autre est d'échauffer. Pour entendre quels sont ces flambeaux dont l'âme parle ici et de quelle façon ils luisent et brûlent en elle, lui donnant chaleur, il faut savoir que Dieu, en son Être unique et simple, est toutes les vertus et grandeurs de ses attributs [...]. Et comme chacune de ces choses est l'Être même de Dieu, en une seule Personne, qui est le Père, ou le Fils, ou le Saint-Esprit - chacun de ces attributs étant Dieu même, et Dieu étant Lumière infinie et Feu divin infini (ainsi qu'il a été dit ci-dessus) - de là vient que chacun de ces innombrables attributs resplendit et donne chaleur comme Dieu et ainsi chacun d'eux est un flambeau qui éclaire l'âme et lui donne chaleur d'amour.

 

3. [...] Et la splendeur que lui donne ce flambeau de l'Être de Dieu, en tant qu'Il est la Sagesse même, l'éclaire et lui donne chaleur d'amour de Dieu en tant que Sage ; et ainsi Dieu lui sert désormais d'un flambeau de Sagesse. Et la splendeur que ce flambeau de Dieu, en tant qu'Il est la Bonté même, lui apporte, donne à l'âme lumière et chaleur d'amour de Dieu en tant que Bon, et suivant cela, Dieu lui est dorénavant comme un flambeau de Bonté. Et tout de même, Il lui sert de flambeau de Justice et de Force et de Miséricorde et de tous les autres attributs qui se représentent ici conjointement à l'âme en Dieu. Et la lumière qu'elle reçoit conjointement de tous ensemble (« todos ellos ») lui communique la chaleur de l'Amour de Dieu, au moyen duquel elle aime Dieu parce qu'Il est toutes ces choses ; et de cette façon, en cette communication et en cette manifestation que Dieu fait de Soi à l'âme, qui est à mon avis la plus grande qu'Il puisse faire en cette vie, Il lui sert d'un nombre infini de flambeaux qui lui donnent connaissance et amour de Dieu.

 

4. Moïse vit ces flambeaux en la montagne de Sinaï, où, lorsque Dieu passa, il se prosterna en terre et s'écria, nommant quelques-uns, disant : “Empereur, Seigneur, Dieu miséricordieux, clément, patient, de grande compassion et véritable, qui gardes miséricorde à milliers, qui ôtes les péchés et les méchancetés et les fautes - car il n'y a personne qui soit innocent devant toi” (Exode, 34 : 6-7). Là où se voit que les principaux attributs et les principales vertus que Moïse connut alors en Dieu furent la toute-puissance, la domination, la divinité, la miséricorde, la justice, la vérité et la rectitude de Dieu ; et parce que l'amour qui lui fut communiqué correspondait à la connaissance, le plaisir et la jouissance d'amour qu'il eut alors furent très hauts.

 

6. La Sainte Écriture raconte qu'un de ces flambeaux passa jadis devant les yeux d'Abraham et lui causa une très grande et ténébreuse frayeur, parce que c'était un flambeau de la Justice rigoureuse que Dieu devait faire aux Chananéens (cf. Genèse, 15 : 12 et 17). Mais combien plus aimablement et amoureusement tous ces flambeaux de la Connaissance de Dieu luisent-ils à tes yeux, ô âme enrichie ! Combien plus grande lumière et plus grand contentement d'amour te donneront-ils que celui-là ne donna d'horreur et de ténèbres à Abraham ? Et combien grand, combien avantageux et de combien de sortes sera ton contentement, puisque tu reçois jouissance et amour en tous et de tous ces flambeaux, Dieu Se communiquant à tes puissances [aux puissances de ton âme, i.e. à ta mémoire, à ton intelligence et à ta volonté] en tous Ses attributs et en toutes Ses vertus ? [...]

 

7. [...] En quoi tu es merveilleusement réjouie selon l'entière harmonie de ton âme et même de ton corps (« según toda la armonia de tu alma y aun de tu cuerpo »), étant toute devenue un “paradis d'irrigation” (Cantique, 4: 13) divine, pour que le dire du Psalmiste s'accomplît aussi en toi : “L'impétuosité du fleur réjouit la maison de Dieu” (Psaumes, 45 : 5).

 

Ibid., strophe III, vers 2 :

Dans les splendeurs éclatantes

De qui

 

12. De ce qui a été dit et de ce que nous allons dire tout maintenant, on entend plus clairement combien grande est l'excellence des splendeurs de ces flambeaux dont nous parlons, attendu que ces splendeurs s'appellent d'un autre nom : obombrations. Pour l'intelligence de ceci, il faut savoir qu'obombration veut dire comme “action d'ombre”, et faire ombre, c'est comme prendre sous sa protection et faire plaisir et grâce, parce que couvrir de son ombre, c'est signe que la personne de qui elle est, est proche pour gratifier et garantir. C'est pourquoi l'ange saint Gabriel appelle obombration du Saint-Esprit cette si particulière grâce que Dieu fit à la Vierge Marie de la conception du Fils de Dieu, disant : “Le Saint-Esprit viendra sur toi et la vertu du Très-Haut te fera ombre” (S. Luc, 1 : 35).

 

13. Pour bien entendre comment se fait cette action d'ombre de Dieu et ce que sont cette obombration et ces splendeurs - ce qui est tout un - il faut savoir que chaque chose porte son ombre et la fait conformément à sa taille et à ses propriétés : tellement que si la chose est épaisse et obscure, elle fait son ombre obscure ; là où la chose est claire et subtile, elle fait l'ombre claire et subtile ; et ainsi l'ombre des ténèbres, ce sont d'autres ténèbres à la mesure de ces ténèbres ; et l'ombre de la lumière sera une autre lumière conforme à cette lumière.

 

14. Comme donc les vertus et les attributs de Dieu sont des flambeaux allumés et resplendissants, étant si proches de l'âme (comme il a été dit), ils ne peuvent manquer de la toucher avec leurs ombres, qui doivent être elles aussi allumées et éclatantes, tout comme les flambeaux qui la font, et ainsi ces ombres seront des splendeurs. De façon que, suivant cela, l'ombre que le flambeau de la Beauté de Dieu fait en l'âme sera une autre beauté de Dieu, proportionnée et conforme à cette Beauté de Dieu. Et l'ombre que fait la Force sera une autre force, à proportion de Celle de Dieu. Et l'ombre que lui fait la Sagesse divine sera une autre sagesse de Dieu, proportionnée à Celle de Dieu - et ainsi des autres flambeaux ; ou pour mieux dire, ce sera la Sagesse même, la Beauté même et la Puissance même de Dieu en ombre, parce que l'âme ne les peut pas ici-bas comprendre parfaitement. Or, comme cette ombre est tellement conforme et appropriée à Dieu que c'est Dieu même en ombre, l'âme connaît bien l'excellence de Dieu.

 

15. Suivant cela, quelles seront à votre avis les ombres dont le Saint-Esprit couvrira cette âme, qui sont les grandeurs de Ses vertus et attributs, lorsqu'Il Se trouve si proche d'elle que non seulement Il la touche de Son ombre, mais que même Il est uni avec elle en ces ombres et en ces splendeurs, et qu'en chacune d'elles elle connaît et goûte Dieu, selon Ses propriétés et proportions en chacune d'elles ? Elle connaît en effet et savoure la Sagesse de Dieu dans l'ombre de la Sagesse de Dieu ; elle connaît et savoure la Bonté infinie dans l'ombre qui l'environne de l'infinie Bonté ; enfin elle goûte la gloire de Dieu en l'ombre de Sa gloire, qui lui fait savoir la propriété et la mesure de la gloire de Dieu - tout cela se passant dans les ombres claires et embrasées de ces claires et embrasés flambeaux, tous néanmoins en un seul flambeau, qui est le seul et simple Être de Dieu, qui resplendit actuellement à ses yeux de toutes les manières susdites.

 

16 [...] Se voyant assaillie de cette façon des eaux de ces divines splendeurs avec une si grande affluence, elle reconnaît aisément que le Père éternel lui a fort libéralement octroyé “un champ arrosé d'en haut et celui d'en bas” (Josué, 15 : 18-19), comme à Axa fit son père quand elle soupirait, puisque ces eaux pénètrent, en les arrosant, l'âme et le corps qui sont les parties supérieures et inférieures (« pues estas aguas el alma y cuerpo, que es la parte inferior y superior, regando penetran »).

 

Ibid., strophe III, vers 3 :

 

les profondes cavernes du sens

 

18. Ces cavernes sont les puissances de l'âme : la mémoire, l'entendement et la volonté, lesquelles sont d'autant plus profondes que plus elles sont capables de grands biens - vu qu'elles ne se remplissent avec rien moins que l'infini. Or, comme par un contraire on vient à connaître l'autre, nous pourrons découvrir en quelque façon quelles sont les délices et la jouissance que ces cavernes reçoivent quant elles sont pleine de Dieu, en considérant ce qu'elles souffrent tandis qu'elles sont vides.

Premièrement, il faut noter que tandis que ces cavernes des puissances ne sont pas vides et purifiées et nettes de toute affection des créatures, elles ne sentent point le grand vide de leur profonde capacité ; parce que, durant cette vie, pour petite que soit la chose qui s'attache à elles, elle est suffisante pour les embarrasser et les charmer [le monde avec ses tentations, ses plaisirs et ses jouissances, la recherche du pouvoir et de la vaine gloire ou de la popularité par l'argent et autres moyens contraires au Droit naturel, fermement établi sur le Droit divin et l'idée de Justice - cf. Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, la Méditation de deux Étendards et les règles du discernement des esprits de la première semaine], de sorte qu'elles ne sentent leur dommage, ni n'aperçoivent leurs biens infinis, ni ne reconnaissent leur capacité. Et c'est chose étonnante, qu'étant capables de biens infinis, le moindre d'entre eux est suffisant pour les empêcher, de façon qu'elles ne les puissent les recevoir jusqu'à ce qu'elles soient vides de tout point, ainsi que nous dirons incontinent. Mais quand elles sont vides et purifiées, la faim et la soif qu'elles endurent et l'angoisse du sens spirituel sont intolérables. Parce que comme les replis de ces cavernes sont profonds, ils souffrent une peine fort profonde, parce que la nourriture dont ils déplorent l'absence est bien profonde, puisque c'est Dieu même, comme j'ai dit. Or cette si grande affliction arrive d'ordinaire vers la fin de l'illumination [qui nous fait voir la vanité de toutes choses] et de la purification de l'âme [par la pratique des vertus ou la voie ascétique], avant qu'elle n'arrive à l'union, où elle est enfin satisfaite. Parce que comme l'appétit spirituel est vide et purgé de toute créature et de toute affection envers elle - et que l'inclination naturelle est désormais perdue - il est proportionné à ce qui est de Dieu et son vide est désormais prêt ; et toutefois, comme on ne lui communique pas encore ce qui est divin, par le moyen de l'union à Dieu, la peine de ce vide et de cette soif arrive à plus qu'à mourir, principalement quand au travers de quelques vues ou fentes, quelque rayon de Dieu se découvre à lui, Lequel néanmoins ne lui est pas communiqué. Et ce sont ceux-là qui sont travaillés d'impatience d'amour, lesquels ne peuvent demeurer longtemps sans recevoir ou mourir.

 

19. Quant à la première caverne que nous mettons ici, qui est l'entendement, son vide est la soif de Dieu : elle est si grande, quand il est disposé, que David la compare à celle du cerf (n'en trouvant point de plus grande à qui la comparer), dont on dit qu'elle est très véhémente : “Comme le cerf, dit-il, désire les sources d'eau, ainsi mon âme Te désire, mon Dieu” (Psaumes, 41 : 2) ; et cette soif est la soif des eaux de la Sagesse divine qui est l'objet de l'entendement.

 

20. La seconde caverne, c'est la volonté et son vide est une faim de Dieu si grande qu'elle fait défaillir l'âme, ainsi que dit David : “Mon âme défaille en désirant les tabernacles du Seigneur” (Psaumes, 83 : 3). Et cette faim est la faim et le désir de la perfection d'amour à laquelle l'âme prétend.

 

21. La troisième caverne est la mémoire, et son vide est une consomption et une liquéfaction de l'âme pour la possession de Dieu, ainsi que le remarque Jérémie, disant : “Memoria memor ero et tabescet in me anima mea”, à savoir : Je me souviendrai de Lui avec ma mémoire et je m'en souviendrai beaucoup et mon âme se fondra en moi-même, repassant ces choses en mon cœur ; et je vivrai en espérance de Dieu.

 

Ibid., strophe III, vers 4 :

 Ô flambeaux de feu, ô vous

Dans les splendeurs éclatantes

De qui, les profondes cavernes du sens

Obscur jadis et aveugle

En d'étranges excellences

Chaleur et lumière donnent à l'Ami.

 

Obscur jadis et aveugle

 

70. C'est à savoir : avant que Dieu l'éclairât et l'illuminât ainsi qu'il a été dit. Or, pour l'intelligence de ceci, il faut savoir que le sens de la vue peut manquer de voir pour deux raisons : l'une, pour ce que la vue est en obscurité ; l'autre, parce que l'homme est aveugle. Dieu est la lumière [cf. I S. Jean, 1 : 5 ; S. Jean, 1 : 1, 4-5, 9] et l'objet de l'âme ; quand donc cette lumière ne l'éclaire pas, encore qu'elle ait la vue fort excellente, elle est en obscurité. Mais quand elle est en état de péché, ou qu'elle emploie son appétit en autres choses, alors elle est aveugle. Et encore qu'alors la lumière de Dieu l'assaille, étant aveugle, l'obscurité de l'âme ne l'aperçoit pas - l'obscurité qui est l'ignorance de l'âme, laquelle, avant que Dieu l'éclairât par cette transformation, était en obscurité, ne sachant ce que c'était que tant de biens de Dieu, ainsi que le Sage dit de soi-même avant que la Sagesse [divine] lui donnât lumière, en ces mots : “Il a éclairé mes ignorances” (cf. L'Ecclésiastique, 51 : 13, 17, 19-29].

 

71. Parlant spirituellement, c'est autre chose d'être en obscurité et autre choses d'être en ténèbres : car être en ténèbres, c'est être aveugle (ainsi que nous avons dit) et en péché. Mais quelqu'un peut être en obscurité sans péché. Ce qui peut arriver à l'âme de deux façons : l'une en ce qui est du naturel, lorsqu'elle n'a aucune lumière de certaines choses naturelles ; l'autre, en ce qui est du surnaturel, quand elle n'a point de lumière de certaines choses surnaturelles. Quand donc l'âme dit ici que son sens était obscur avant cette précieuse onction, elle entend parler de ces deux façons. Parce que jusqu'à ce que le Seigneur ait dit : “Fiat lux”, “les ténèbres étaient sur la face de l'abîme” (Genèse, I : 3, 2) de la caverne du sens de l'âme, lequel sens, plus il est plein d'abîmes et de plus profondes cavernes, tant plus profonds abîmes et cavernes, tant plus profondes ténèbres il y a en lui, en ce qui est du surnaturel, lorsque Dieu, qui est sa lumière, ne l'éclaire pas. Et partant, il lui est impossible de lever les yeux à la Lumière divine, ni qu'Elle lui vienne en la pensée, parce qu'il ne sait pas ce que c'est, ne L'ayant jamais vue. C'est pourquoi tant s'en faut qu'il La puisse désirer, que plutôt il désire les ténèbres, parce qu'il sait comment elles sont [les choses de ce monde], et il ira d'une ténèbre à une autre, étant guidé par cette ténèbre [l'esprit du monde] : parce qu'une ténèbre ne peut le conduire ailleurs qu'à une autre ténèbre. Puisque, comme dit David, “le jour enseigne le jour et la nuit donne science à la nuit”, et ainsi “un abîme attire un autre abîme” (Psaumes, 18 : 3 ; 42 : 8), c'est à savoir, un abîme de lumière appelle un autre abîme de lumière, et un abîme de ténèbres un autre abîme de ténèbres, chaque semblable attirant son semblable et se communiquant à lui [ce symbolisme contient une vérité d'une importance capitale et du point de vue métaphysique et du point de vue mystique, parce qu'il se fonde et sur la création et sur le Créateur]. Ainsi la lumière de la grâce que Dieu avait auparavant donnée à cette âme, avec laquelle Il lui avait éclairé l'œil de l'abîme de son esprit, en le lui ouvrant à la Lumière divine et la rendant par ce moyen agréable à Soi, attire un autre abîme de grâce, qui est cette transformation divine de l'âme en Dieu, au moyen de laquelle l'œil du sens demeure tellement éclairé et agréable à Dieu que nous pouvons dire que la lumière de Dieu et celle de l'âme ne sont qu'une même lumière, en ce que la lumière naturelle de l'âme est unie à la Lumière surnaturelle de Dieu et que cette Lumière surnaturelle resplendit seule désormais - ainsi que la lumière que Dieu créa s'unit à celle du soleil et maintenant celle du soleil luit seulement sans que l'autre fasse défaut [cf. Actes, 17 : 28].

 

73. Oh ! qui pourrait dire ici combien il est impossible que l'âme qui a quelque appétit puisse juger des choses de Dieu selon ce qu'elles sont ! Car pour bien juger des choses de Dieu, il faut mettre dehors l'appétit et le goût, et non à en juger avec Lui (« con él »), parce qu'infailliblement on viendra à juger les choses de Dieu comme n'étant pas de Dieu, et ce qui n'est pas de Dieu comme étant de Dieu [d'où la confusion totale]. Car cette taie et ce nuage de l'appétit étant sur l'œil du jugement, elle ne voit que la taie, et tantôt la voit d'une couleur et tantôt d'une autre, selon qu'elle se place, et elle croit que cette taie est Dieu, parce que, comme je le dis, elle ne voit rien que cette taie qui est sur le sens. Or, Dieu ne tombe pas (« no cae ») sous les sens. Et c'est de cette façon que l'appétit et le goût sensibles empêchent la connaissance des choses transcendantes. Le Sage nous a donné à entendre tout ceci par ces paroles : “La tromperie de la vanité obscurcit les biens et l'inconstance de la concupiscence renverse le sens sans malice” (Sag. IV, 12), c'est-à-dire le savoir, le bon jugement.

 

Ibid., strophe III, vers 5 et 6 :  

En d'étranges excellences

Chaleur et lumière donnent à l'Ami.

 

77. Comme donc ces cavernes des puissances de l'âme [la mémoire, la volonté et l'intelligence] sont désormais admirablement et merveilleusement plongées dans ces admirables splendeurs de ces flambeaux [les attributs de l'Être de Dieu], qui les vont battant de leurs flammes, ainsi que nous avons dit, outre l'abandon qu'elles font de soi-même à Dieu, elles envoient à Dieu ces mêmes splendeurs qu'elles ont reçues. Et ce, avec une gloire amoureuse, étant inclinées à Dieu en Dieu : d'où vient qu'elles sont faites comme des flambeaux allumés, dans les splendeurs des flambeaux divins, rendant à l'Aimé la même lumière et la même chaleur d'amour qu'elles ont reçues. Parce qu'en cet endroit, elles rendent à Celui qui la reçoit la même chose qu'Il leur a donnée, et de la même façon et avec les mêmes délicatesses qu'elles l'ont reçue, ni plus ni moins que le verre battu par le soleil jette aussi des éclats, bien que ceci se fasse d'une manière plus élevée, parce qu'ici l'exercice de la volonté intervient.

 

78. Avec des excellences étranges, c'est-à-dire étranges et éloignées de tout ce que l'homme peut communément penser et de tout renchérissement et de tout mode et manière, parce que l'excellence avec laquelle l'âme rend cette lumière est conforme à l'excellence avec laquelle l'entendement reçoit la Sagesse divine, étant fait un même entendement avec celui de Dieu, parce qu'il ne peut la rendre d'autre façon que comme il la reçoit. Et l'excellence avec laquelle la volonté donne à Dieu en Dieu la bonté est conforme à l'excellence avec laquelle elle est unie à la même bonté, parce qu'elle ne la reçoit que pour la rendre. De même aussi elle donne lumière et chaleur d'amour conformément à l'excellence au moyen de laquelle, étant unie à la grandeur de Dieu, elle Le connaît en elle. Enfin, selon les excellences des autres attributs divins qui sont ici communiqués à l'âme, de force, beauté, justice, etc., telles sont aussi les excellences avec lesquelles le sens, qui en jouit, rend à son Bien-Aimé en son Bien-Aimé la même lumière et la même chaleur qu'il reçoit de Lui, parce que, comme elle est ici faite une même chose avec Lui, elle est en quelque façon Dieu par participation : et bien que cela ne soit pas aussi parfaitement qu'en l'autre vie, c'est, ainsi que nous l'avons dit, comme l'ombre de Dieu. Et à proportion de cela, étant ombre de Dieu par le moyen de cette substantielle transformation, elle fait en Dieu, par l'entremise de Dieu, ce que Dieu fait en elle par Soi-même, et de la même façon qu'Il le fait, parce que comme la volonté de tous deux n'est qu'une, ainsi l'opération de Dieu et la sienne ne sont qu'une. C'est pourquoi, comme Dieu lui donne d'une libre et gracieuse volonté, ainsi fait-elle de son côté, sa volonté étant d'autant plus libre et généreuse qu'elle est plus unie à Dieu : elle donne Dieu à Dieu même en Dieu [c’est-à-dire qu’elle donne le Fils au Père et le Père au Fils dans l'Esprit-Saint]. Et cela est l'entier et le vrai don que l'âme fait à Dieu. L'âme voit ici que vraiment Dieu est à elle et qu'elle Le possède par possession héréditaire et avec propriété de droit, en qualité de fille adoptive de Dieu, par le moyen de la grâce que Dieu lui a faite de Se donner tellement à elle qu'elle peut en disposer comme d'une chose sienne et qu'elle peut volontairement donner à qui bon lui semble ; et ainsi, elle Le donne à son Bien-Aimé, qui est Dieu même qui S'est donné à elle - ce que faisant, elle paye à Dieu tout ce qu'elle Lui doit [et elle lui doit le Fils], attendu que de sa franche volonté elle Lui donne tout autant qu'elle reçoit de Lui.

 

79. Et comme en ce présent que l'âme fait à Dieu, elle Lui donne le Saint-Esprit, comme une chose sienne et avec une volontaire remise, afin qu'Il S'aime en Lui ainsi qu'Il le mérite, elle reçoit un contentement et une jouissance inestimables, parce qu'elle voit qu'elle donne à Dieu une chose qui est à elle en propriété et qui toutefois est proportionnée à l'Être infini de Dieu. Car, bien qu'il soit vrai de dire que l'âme ne puisse donner de nouveau Dieu à Dieu même, puisqu'en Soi Il est toujours le même, toutefois elle le fait d'elle-même parfaitement et véritablement en Lui donnant tout ce qu'Il lui avait donné, pour payer l'amour - ce qui se fait en donnant autant que l'on reçoit : et Dieu Se paye avec ce présent de l'âme (qui avec moins ne Se payerait pas), et Il en sait bon gré à l'âme, comme d'une chose qu'elle donne de soi, tellement qu'à l'occasion de ce même présent, l'âme aime comme de nouveau. Et ainsi, il se fait entre Dieu et l'âme un amour réciproque qui s'établit en conformité d'union et de don de mariage en laquelle tous deux assemblés possèdent les biens l'un de l'autre, qui consiste en la divine Essence, chacun d'eux les possédant librement, à cause du don volontaire qu'ils en ont fait l'un à l'autre, disant l'un à l'autre ce que le Fils de Dieu disait à son Père en saint Jean : “Tous mes biens sont tiens et les tiens sont miens, et je suis glorifié en eux” (S. Jean, 17, 10). Ce qui sera en l'autre vie sans interruption, dans la jouissance perpétuelle ; toutefois en cet état d'union, cela arrive à l'âme quand Dieu exerce en elle cet acte de transformation, bien que cela ne soit pas avec la même perfection qu'en l'autre vie. Or, que l'âme puisse faire ce présent, bien qu'il soit par-dessus sa capacité et son être, c'est chose aussi claire qu'il est assuré que celui qui a en sa puissance de nombreux peuples et royaumes, qui sont de beaucoup plus grande importance que lui, peut les donner à qui bon lui semble.

 

 80. C'est un grand contentement et une grande satisfaction pour l'âme de voir qu'elle donne à Dieu plus qu'elle n'est en soi et plus qu'elle ne vaut, avec la même lumière et la même chaleur divines que Dieu lui donne ; ce qui se fait en l'autre vie par le moyen de la lumière de gloire, et en celle-ci par le moyen de la foi très illuminée (« y en ésta por medio de la fe ilustradίsima »). C'est de cette façon que les profondes cavernes du sens donnent chaleur et lumière tout ensemble à leur Bien-Aimé, avec des excellences étranges. Elle dit “tout ensemble” parce que la communication du Père et du Fils et du Saint-Esprit est faite ensemble à l'âme et qu'Ils sont lumière et feu d'amour en elle.

 

81. Mais il faut noter ici brièvement quelles sont ces excellences avec lesquelles l’âme fait ce présent. À ce propos, il faut prendre garde que, comme l’âme jouit d’une certaine image de fruition, — qui est causée par l’union de l’entendement et de l’affection avec Dieu, — elle, comblée de délectation et se sentant obligée par une si singulière grâce, fait la susdite donation de Dieu et de soi-même à Dieu en de merveilleuses façons. Car, quant à ce qui est de l’amour, l’âme se comporte envers Dieu avec d’étranges excellences, comme aussi en ce qui est de cet échantillon de fruition, et de même en ce qui appartient à la louange, et pareillement enfin, en ce qui regarde la reconnaissance.

 

82. Quant au premier, elle a trois principales  excellences d’amour : la première est que l’âme aime ici Dieu non par elle-même, mais par Lui-même, — ce qui est une admirable excellence, car ainsi elle aime par le Sain-Esprit, ni plus, ni moins que le Père et le Fils S’aiment, ainsi que le Fils même le dit en saint Jean (XVII, 26) : “Que l’amour dont vous m’avez aimé soit en eux et moi en eux”.

La seconde excellence est qu’elle aime Dieu en Dieu, parce qu’en cette union véhémente, l’âme s’engloutit en l’amour de Dieu, et Dieu de son côté Se met [« entregar Se » : Se mettre] entre les mains de l’âme avec grande véhémence [« con grande vehemencia »].

La troisième et principale excellence d’amour est d’aimer Dieu pour ce qu’Il est ; parce qu’elle ne L’aime pas seulement parce qu’Il est libéral, bon, juste, glorieux, etc., à son endroit, mais beaucoup plus puissamment parce qu’Il est en Soi essentiellement tout cela.

 

83. Quant à ce qui regarde l’échantillon de fruition [« imagen de fruición »], l’âme a trois autres merveilleuses et principales excellences.

La première est qu’en cet état l’âme jouit de Dieu par le moyen de Dieu même ; car, comme elle unit son entendement à la toute-puissance, sagesse et bonté, etc., — bien que pas aussi clairement qu’en l’autre vie, — elle se délecte grandement en toutes ces choses qu’elle entend distinctement, ainsi que nous avons dit ci-dessus.

La seconde excellence principale de cette délectation [« delectación »] consiste à se délecter avec ordre en Dieu seul, sans quelque mélange de créature [« sin otra alguna mezcla criatura »].

 

84. Quant à la louange [« Acerca de la alabanza »] que l’âme donne à Dieu en cette union, elle a aussi trois autres excellences de louange.

La première est qu’elle le fait par devoir, parce que l’âme voit que Dieu l’a créée pour sa louange, ainsi que dit Isaïe (43 : 21) : “ J’ai formé ce peuple pour mon cantique et pour mes louanges ”.

La seconde est qu’elle Le loue pour les biens qu’elle reçoit et pour la délectation qu’elle ressent de Le louer.

La troisième est de Le louer pour ce qu’Il est en Soi, parce qu’encore que l’âme ne reçut aucun contentement, elle Le louerait pour ce qu’Il est.

 

85. Quant à la reconnaissance, il y a trois autres excellences.

La première est de Le remercier des biens naturels et spirituels et des bienfaits qu’elle a reçus.

La seconde consiste dans le grand contentement qu’elle reçoit de louer Dieu, parce qu’elle s’engloutit en cette louange avec une grande véhémence.

La troisième, qui est beaucoup plus forte et plus délicieuse, consiste à louer Dieu seulement pour ce qu’Il est.

 

 

 

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VIE D’UNION À DIEU PAR LA FOI SEULE (6/6) - Le Présent éternel

 

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VIE D’UNION À DIEU PAR LA FOI SEULE (4/6) - Le Présent éternel

 

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POUR PARVENIR À UNE RÉSURRECTION DE VIE (CF. S. JEAN, V, 25, 28-29) - Le Présent éternel

 

 

 

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 13:18

VIE D’UNION À DIEU PAR LA FOI SEULE

 

(4/6)

 

9. Or, il faut entendre, touchant cette troisième marque, que cet empêchement et ce dégoût des puissances ne proviennent pas de quelque mauvaise humeur [ou complexion], car, quand ils en procèdent, aussitôt que l'humeur prend fin (parce qu'elle ne demeure jamais en son état), à l'instant même, avec quelque soin que l'âme mettra, elle pourra ce qu'elle pouvait auparavant, et les puissances trouveront leurs appuis. Ce qui n'est pas de cette sorte dans la purgation de l'appétit, parce que, en commençant d'y entrer, on croît toujours dans l'impuissance de discourir avec les puissances de l'âme. Et quoiqu'il soit vrai que parfois dans les commencements elle ne soit pas en quelques-uns avec une telle continuité qu'ils ne retrouvent quelquefois leurs goûts et leurs discours sensibles (étant si faibles qu'il ne faut sans doute pas les sevrer tout d'un coup), néanmoins ils vont toujours y entrant de plus en plus et laissant l'opération sensitive - si tant est qu'ils doivent passer plus avant. Parce que ceux qui ne cheminent pas par la voie de la contemplation sont dans un état très différent, leur nuit de sécheresse n'ayant pas coutume d'être continuelle au sens, quelquefois les ayant et d'autres fois ne les ayant pas, parfois pouvant discourir et d'autres fois ne le pouvant pas. Car Dieu les met seulement en cette nuit pour les exercer et les humilier et leur réformer l'appétit, pour qu'ils n'aillent point satisfaire leur gourmandise vicieuse dans les choses spirituelles, et non pour les conduire à la vie de l'esprit (« a la vida del espíritu ») qui est la contemplation - Dieu ne conduit pas tous ceux qui s'exercent délibérément dans le chemin de l'esprit à la contemplation, ni même la moitié (Lui seul en connaît la raison) - de là vient que ceux-ci n'achèvent jamais entièrement de retirer le sens des mamelles des considérations et des discours, si ce n'est par quelque espace de temps et par intervalles, comme nous avons dit.

 

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Instructions du Docteur Mystique pour les commençants

 

La Montée du Mont Carmel

 

La nuit passive des sens et de l'esprit

 

La Montée du Mont Carmel, Prologue :

 

4. Donc, pour savoir se laisser conduire par Dieu, quand Sa Majesté (Su Majestad) veut les faire passer plus avant, tant pour les commençants que pour ceux qui sont au rang des avancés, avec Son aide, nous donnerons une doctrine et des avis pour le leur faire entendre ou au moins pour qu'ils se laissent conduire par Dieu. Parce que quelques confesseurs et pères spirituels, n'ayant pas la lumière et l'expérience de ces chemins, ont coutume de nuire et d'empêcher plutôt ces âmes que de les aider et de les avancer en ce chemin : ressemblant aux ouvriers de la Tour de Babel qui devant fournir une matière convenable donnaient et appliquaient une autre fort différente, faute de s'entendre, et ainsi il ne se faisait rien.

 

 

La nuit obscure (Livre I)

 

La Nuit obscure, Livre I, chap. VIII :

 

Premier cantique 

Par une nuit obscure,

ardente d'un amour plein d'angoisses,

Oh ! l'heureuse fortune !

Je sortis sans être vue,

ma maison étant désormais accoisée

 

1. Cette nuit, que nous disons être la contemplation, cause deux sortes de ténèbres ou de purgation chez les spirituels, selon les deux parties de l'homme, qui sont la sensitive et la spirituelle. Et ainsi, il y a une nuit ou purgation sensitive par laquelle l'âme se purge selon le sens, l'accommodant à l'esprit ; et l'autre est une nuit ou purgation spirituelle, par laquelle l'âme se purge et se dénue selon l'esprit, l'accommodant et la disposant pour l'union d'amour avec Dieu. La sensitive est commune et arrive à beaucoup - à savoir les commençants - de laquelle premièrement nous parlerons. La spirituelle n'arrive qu'à fort peu - et encore du nombre de ceux qui sont déjà exercés et avancés - dont nous traiterons après.


 

2. La première purgation ou nuit est amère et terrible pour le sens (comme nous allons le dire). La seconde n'a point de comparaison, parce qu'elle est horrible et épouvantable pour l'esprit (comme nous dirons incontinent). Mais, vu que la sensitive est la première en ordre et qu'elle se présente la première, nous en dirons d'abord succinctement quelque chose, à raison qu'on en a davantage écrit comme d'une chose plus commune, afin de traiter plus expressément de la nuit spirituelle, dont on ne traite guère, aussi bien en parole que par écrit, et aussi très peu de l'expérience.


 

3. Donc, comme le style qu'ont les commençants en la voie de Dieu est bas et fort correspondant à leur amour propre et à leur goût (comme nous avons déjà dit), Dieu voulant les avancer et les tirer de cette manière basse d'aimer à un plus haut degré de son amour, et voulant les délivrer du bas exercice du sens et du discours qui cherchent Dieu si mesquinement et avec tant d'inconvénients (comme il a été dit) et les mettre en l'exercice de l'esprit où ils peuvent plus abondamment et avec plus d'affranchissement des imperfections communiquer avec Dieu - après qu'ils se sont exercés quelque temps au chemin de la vertu, persévérant en méditation et oraison, où, par la saveur et le goût qu'ils y ont trouvés, ils ont retiré leurs affections des choses du monde et acquis des forces spirituelles en Dieu, avec lesquelles ils tiennent les appétits des créatures quelque peu réfrénés et peuvent déjà souffrir pour l'amour de Dieu un peu de charge et d'aridité sans tourner en arrière vers le meilleur temps - lorsque ces exercices spirituels ne marchent plus à leur saveur et selon leur goût et que le soleil des faveurs divines, à leur avis, ne les illumine plus clairement ; Dieu leur obscurcit toute cette clarté, leur ferme la porte et tarit la source de cette douce eau spirituelle qu'ils goûtaient en Dieu toutes les fois et tout le temps qu'ils voulaient - car, étant faibles et tendres, il n'y avait point de porte fermée pour eux, comme dit saint Jean dans l'Apocalypse (III, 8) - et ainsi Il les laisse dans une telle obscurité qu'ils ne savent pas où aller avec le sens de l'imagination et le discours, parce qu'ils ne peuvent pas faire seulement un pas en la méditation, comme ils avaient auparavant l'habitude, le sens extérieur étant désormais noyé en cette nuit et les laissant si arides que non seulement ils ne trouvent ni goût ni suc dans les choses spirituelles et bons exercices où ils trouvaient auparavant leurs délices et leurs goûts, mais, au contraire, ils y ont du dégoût et de l'amertume - parce que, comme je l'ai dit, Dieu voyant qu'ils ont un peu progressé, afin qu'ils se fortifient et quittent les langes, Il les sèvre du lait de la douce mamelle et, les mettant à terre, leur apprend à marcher tout seuls, ce qui leur semble bien étrange, vu que tout leur à tourné à rebours.

 

Ibid., Livre I, chap. IX :

 

 Les dix degrés de l’échelle d’amour

 pour arriver à la divine lumière

 de

l'union parfaite d'amour de Dieu

 

1. Nous disons donc qu’il y a dix degrés de cette échelle d’amour par où l’âme, de l’un à l’autre, monte à Dieu. Le premier degré rend l’âme inutilement malade. L’Épouse parle en ce degré d’amour quand elle dit : « Je vous conjure, ô filles de Jérusalem, que si vous rencontrez mon bien-aimé, vous lui disiez que je languis d’amour » (Cant., 5 : 8). Mais cette maladie n’est pas pour la mort (« no es para muerte »), mais pour la gloire de Dieu, parce qu’en cette maladie, l’âme défaille au péché et à tout ce qui n’est pas Dieu, pour Dieu même, comme David témoigne disant : « Mon âme a défailli, c’est-à-dire touchant toutes choses, à votre salut » (Psaumes, 118 : 81). Car comme le malade perd l’appétit et le goût de toutes les viandes et change sa première couleur, de même aussi en ce degré d’amour l’âme perd le goût et l’appétit de toutes choses, et pâlit comme un amant  et n’a plus l’apparence qu’elle avait avant. Or, elle ne tombe point en cette maladie, si on ne lui envoie d’en haut l’excès de chaleur, selon qu’il se donne à entendre par ce vers de David « Pluviam voluntariam segregabis, Deus hereditate tuae  et infirmata est (Psaumes, 67 : 10) », etc. (« Vous écarterez, ô Dieu, une pluie volontaire pour votre héritage, et elle a été malade ; mais vous l’avez perfectionnée »). Quant à cette infirmité et défaillance de toutes choses, qui est le commencement et le premier degré pour aller à Dieu, nous l’avons assez expliqué plus haut, parlant de l’anéantissement où l’âme se voit, quand elle commence à entrer en cette échelle de purgation contemplative, lorsqu’elle ne peut trouver de goût, d’appui ni de consolation, ni d’assiette en aucune chose. Si bien que de ce degré elle commence incontinent à monter au second.


 

2. Le second degré fait que l’âme cherche Dieu incessamment. D’où vient que, quand l’Épouse dit que le cherchant de nuit dans son lit (où selon le premier degré d’amour elle était languissante) et qu’elle ne Le trouva point, elle ajoute : « Je me lèverai et chercherai Celui qu’aime mon âme » (Cant., 3 : 2). Ce que l’âme, comme nous disons, fait sans cesser selon le conseil de David : « Cherchez toujours la face du Seigneur » (Psaumes, 104 : 4). Et Le cherchant en toutes choses, ne vous arrêtez point, jusqu’à ce que vous L’ayez trouvé. Comme l’Épouse qui, après en avoir demandé des nouvelles aux gardes, passa outre aussitôt et les quitta (cf. Cant., 3 : 4). Marie-Madeleine ne s’arrêta pas, même aux anges du sépulcre (cf. S. Jean, 20 : 14). En ce degré, l’âme va avec tant de soin qu’elle cherche son Bien-Aimé : en tout ce qu’elle dit, en toutes les affaires qui se présentent, elle se met aussitôt à parler et et à traiter de son Ami ; quand elle mange, quand elle dort, quand elle veille et quoi qu’elle fasse, tout son soin est en son Ami, suivant ce qui a été dit plus haut au sujet des angoisses d’amour. Ici, comme l’amour est déjà convalescent et prenant des forces en l’amour de ce second degré, elle commence incontinent à monter au troisième par le moyen de quelque degré de nouvelle purgation dans la nuit, comme nous dirons ci-après, lequel opère en l’âme les effets suivants.


 

3. Le troisième degré de l’échelle amoureuse est celui qui fait opérer l’âme et lui donne de la chaleur pour ne point défaillir. De celui-là le prophète royal dit : « Bienheureux l’homme qui craint le Seigneur ; il sera porté d’un grand désir en ses commandements » (Psaumes, 111 : 1). D’où vient que si la crainte, pour être fille d’amour (« hijo del amor »), lui fait cet effet de désir, que fera l’amour même ? En ce degré, les grandes œuvres qu’ont fait pour l’Aimé sont estimées petites, la multitude pour peu, le long temps qu’on sert, fort court, à cause du brasier d’amour dont l’âme est ardente. Comme à Jacob, lequel, « après avoir servi sept années par-dessus les sept années précédentes, estimait cela peu cela peu de chose à cause de la grandeur de son amour » (Genèse, 29 : 20). Donc, si l’amour qui n’était que d’une créature eut tant de pouvoir sur Jacob, que pourra celui du Créateur, lorsqu’en ce troisième degré il s’empare de l’âme ? Ici le grand amour qu’elle porte à Dieu la met en de terribles ennuis et peines du peu qu’elle fait pour Lui, et elle serait consolée si’il lui était permis de mourir mille fois pour Lui. Et pour cela elle s’estime inutile en tout ce qu’elle fait, et lui semble qu’elle vit inutilement. Et d’ici, il lui naît un autre admirable effet, qui est qu’elle s’estime véritablement plus méchante que toutes les autres âmes, tant parce que l’amour lui va enseignant ce que Dieu mérite, que parce que les œuvres qu’elle fait ici pour Dieu étant en grand nombre et les tenant pour imparfaites et défectueuses, elle tire de la peine et de la confusion de toutes, connaissant que son opération est très basse pour un si haut Seigneur. En ce troisième degré l’âme est fort éloignée de la vaine gloire ou présomption, ou de condamner les autres. Ce degré d’amour cause ces effets de souci en l’âme avec beaucoup d’autres de cette manière. C’est pourquoi elle y prend courage et des forces pour monter jusqu’au quatrième qui suit.


 

4. Le quatrième degré de cette échelle d’amour est celui où il naît dans l’âme, pour le Bien-Aimé, un pâtir ordinaire sans se lasser. Car, comme dit saint Augustin, l’amour rend comme nulles toutes toutes les choses grandes, pénibles et fâcheuses. L’Épouse parlait en ce degré quand, désirant déjà de se voir au dernier, elle dit à l’Époux : « Mettez-moi comme un cachet sur votre cœur, comme un cachet sur votre bras, car la dilection, c’est-à-dire l’acte et l’œuvre de l’amour, est forte comme la mort, et l’émulation est dure et s’obstine comme l’enfer » (Cant., 8 : 6). L’esprit a ici tant de force et tient la chair si sujette, qu’il en fait aussi peu de compte que l’arbre de l’une de ses feuilles. L’âme ne cherche plus ici en aucune manière sa consolation, ni son goût, ni en Dieu, ni en aucune autre chose ; et ne désire ni ne demande plus de faveurs à Dieu, car elle voit clairement que Dieu lui a en faites d’innombrables, et tout son soin est désormais comment elle pourra plaire à Dieu et Le servir à cause de ce qu’Il mérite et de ce qu’elle a reçu de Lui, quoi qu’il en dût lui coûter. Elle dit dans son cœur : « Hélas ! mon Dieu et mon Seigneur, combien il y en a qui vont chercher de la consolation et du goût en Vous, et Vous cherchent afin que Vous fassiez des grâces et des faveurs. Mais ceux qui veulent Vous plaire et Vous donner quelque chose à leurs dépens, laissant de côté tout intérêret particulier (« postpuesto su particular »), sont en fort petit nombre ; car, mon Dieu, la faute n’en est point que Vous ne vouliez nous faire de nouvelles grâces, mais c’est que nous n’employons point uniquement (« sólo ») à Votre service celles que nous avons reçues, pour Vous obliger à nous les continuer ». Ce degré d’amour est fort relevé ; parce que l’âme allant toujours ici après Dieu avec un si véritable amour et un esprit de pâtir pour Lui, Sa Majesté lui donne souvent et très ordinairement la jouissance, la visitant en l’esprit et délicieusement ; car l’immense amour du Verbe Christ (« Verbo Cristo ») ne peut voir souffrir des peines à son amant sans le secourir comme Il affirme par Jérémie, disant : « Je me suis souvenu de toi, ayant pitié de ton adolescence, quand tu M’as suivi au désert » (Jérémie, 2 : 1), ce qui est, parlant spirituellement, le détachement que l’âme a intérieurement de toute créature, ne s’arrêtant ni reposant en rien (« no parando ni quietàndose en nada »). Ce quatrième degré enflamme tellement l’âme et la brûle dans un tel désir de Dieu (« Este cuarto grado inflama de manera al alma y la enciende de tal deseo de Dios »), qu’il la fait monter au cinquième qui est le suivant.  


 

5. Le cinquième degré de cette échelle d’amour fait que l’âme désire et souhaite impatiemment Dieu. En ce degré l’amant a une telle véhémence de tenir son Bien-Aimé et de s’unir à Lui, que le moindre délai que ce soit lui est très long, très facheux et fort ennuyeux, et qu’il pense toujours trouver son Ami ; et quand il se voit frusté de son désir (ce qui est presque à tout moment), il défaille dans son désir, selon ce que dit le psalmiste en parlant de ce degré : « Mon âme soupire et défaille dans les demeures du Seigneur » (Psaumes, 83 : 2). En ce degré l’amant ne peut manquer de voir ce qu’il aime, ou de mourir, ainsi que Rachel pour la grande envie qu’elle avait d’avoir des enfants, dit à Jacob son époux : « Donnez-moi des enfants, autrement je mourrai » (Genèse, 30 : 1). Ici on souffre la faim comme les chiens qui rôdent autour de la cité de Dieu. En ce degré affamé l’âme se repaît en amour, car le rassasiement est conforme à la faim, de manière que d’ici on peut monter au sixième degré, lequel fait les effets qui suivent.

 

Chapitre XIX (Livre I)

 

Les cinq autres degrés suivants

 

1. Le sixième degré fait courir l’âme légèrement à Dieu et Le lui fait atteindre souvent, et sans défaillir elle court par l’espérance ; parce qu’ici l’amour qui l’a fortifiée, la fait voler lègèrement. Isaïe parle de ce degré quand il dit : « Les saints qui espèrent en Dieu changeront de force, ils prendront des ailes comme des aigles, ils voleront et ne défailliront point » (Isaïe, 40 : 31), comme on faisait au cinquième degré. C’est aussi à ce degré qu’appartient ce dire du psalmiste : « Ainsi que le cef désire les sources des eaux, de même mon âme Vous désire, mon Dieu » (Isaïe, 41 : 2). Parce que le cerf altéré court avec vitesse aux eaux. La cause de cette vitesse d’amour qu’a l’âme en ce degré, c’est que la charité [vertu théologale] est déjà fort dilatée en elle, et que l’âme est presque entièrement purifiée, comme il est dit dans le psaume : « J’ai couru sans iniquité » (Psaumes, 58 : 5). Et ailleurs : « Je cours sur la voie de Vos commandements, car Vous avez dilaté mon cœur » (Psaumes, 118, 32). Et ainsi de ce sixième degré on vient incontinent au septième qui est celui qui suit.


 

2. Le septième degré de cette échelle enhardit l’âme avec véhémence. Ici l’amour ne se laisse pas conduire par le jugement pour attendre, et n’use point de conseil pour se retirer ; et ne peut être retenu par la vergogne (« vergüenza », honte), parce que la faveur que Dieu fait désormais ici à l’âme la fait agir avec une hardiesse véhémente. D’où s’ensuit ce que dit l’Apôtre, à savoir que « la charité croit tout, espère tout et peut tout » (I Corinthiens, 13 : 7) [excellemment choisi dans son contexte]. Moïse parle de ce degré quand il prie Dieu de pardonner au peuple ou de l’effacer du livre de vie, où il l’avait écrit (cf. Exode, 32 : 31-32) ; ceux-là obtiennent de Dieu ce qu’ils Lui demandent avec goût : « Délectez-vous en Dieu, dit David, et Il vous octroyera les demandes de votre cœur » (Psaumes, 36 : 4). L’Épouse prit la hardiesse en ce degré de dire qu’ « Il lui donne un baiser de sa bouche » (Cant., I : 1). Mais il n’est pas permis à l’âme de s’enhardir à ce degré, si elle ne sent la faveur intérieure du sceptre du roi incliné vers elle, de peur que peut-être elle ne tombe des autres degrés qu’elle a gravis jusque-là, dans lesquels elle se doit toujours conserver avec humilité [En effet, prenons bien garde à une familiarité malséante avec Dieu !]. De ce courage et liberté que Dieu donne à l’âme en ce septième degré pour s’enhardir vers Lui avec véhémence d’amour, s’ensuit le huitième qui est de tenir son Bien-Aimé et s’unir avec Lui, selon qu’il suit.


 

3. Le huitième degré d’amour fait que l’âme embrasse et étreint son Ami avec une liaison indissoluble, selon que dit l’Épouse en cette manière : « J’ai trouvé Celui qu’aime mon cœur et mon âme, je L’ai tenu et ne Le laisserai point aller » (Cant., 3 : 4). En ce degré d’union l’âme satisfait son désir, mais non pas continuellement ; car quelques-uns arrivent à y mettre le pied et l’en retirent aussitôt ; que s’ils pouvaient persévérer dans ce degré, ils jouiraient en cette vie d’une certaine manière de gloire (« serίa cierta gloria en esta vida »), et ainsi l’âme s’y arrête  [ou y met le pied] bien peu de temps. Il fut dit de la part de Dieu au prophète Daniel, parce qu’il était homme de désirs, qu’il demeure en ce degré : « Daniel, demeure en ton degré, parce que tu es homme de désirs » (Daniel, 10 : 11). Après ce degré suit le neuvième, qui est le degré des parfaits, comme nous dirons ci-après, qui est celui qui celui-ci.


 

4. Le neuvième degré d’amour fait que l’âme brûle avec suavité. Ce degré est des parfaits, lesquels déjà ardent suavement en Dieu. Parce que cette ardeur suave et délectable leur est causée par le Saint-Esprit, à raison de l’union qu’ils ont avec Dieu. C’est pourquoi saint Grégoire dit que quand les apôtres reçurent visiblement le Saint-Esprit, en leur intérieur ils brûlèrent suavement d’amour. On ne saurait parler des biens et des richesses de Dieu dont l’âme jouit en ce degré : on en ferait maints livres avant d’en dire la moitié. Ce qui est cause, joint aussi que nous en dirons quelque chose (« alguna cosa »), ici je n’en dis pas plus, sinon que de celui-ci suit le dixième et dernier degré de cette échelle d’amour, degré qui n’est plus de cette vie.


 

5. Le dixième et dernier degré de cette échelle secrète d’amour (« de esta escala secreta de amor »)  l’âme se trouve être totalement assimilée à Dieu (« hace [a] el alma asimilarse totalmente a Dios »), à raison de la claire vision de Dieu que l’âme possède incontinent qu’après être montée en cette vie au neuvième degré elle sort de la chair (« sale de la carne »). Car ceux-ci, ils sont peu nombreux, vu qu’ils sont déjà très purifiés par l’amour, n’entrent pas au purgatoire. D’où saint Matthieu dit : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu (S. Matthieu, 5 : 8 ; cf. Ire Ép. aux Corinthiens, 13 : 12) : Beati mundo corde : quoniam ipsi Deum videbunt » (lat. mundo, as, are, vt : Nettoyer, purifier). Et comme nous avons dit, cette vision est cause de l’entière ressemblance (« similitud total » : similitude totale) de l’âme à Dieu (« de el alma con Dios »), car, ainsi le dit saint Jean : « Nous savons que nous serons semblables à Lui » (I S. Jean, 3 : 2). Non que l’âme demeure d’une capacité égale à celle de Dieu, vu que c’est impossible (« porque eso es imposible »), mais parce que tout ce qu’elle est, sera semblable à Dieu ; c’est pourquoi elle s’appellera et sera Dieu par participation (« y lo será Dios por participación »).


 

6. C’est là l’échelle secrète de laquelle l’âme parle ici : encore qu’en ces degrés ci-dessus rapportés elle n’est pas trop secrète pour l’âme, parce que l’amour se découvre grandement à elle, par les grands effets qu’il opère. Mais en ce dernier degré de claire vision qui est le dernier de l’échelle où Dieu S’appuie, comme nous avons déjà dit, il n’y a plus rien de couvert à l’âme, pour la raison de la totale ressemblance (« por razón de la total asimilación »). D’où vient que Notre Sauveur dit en saint Jean : « Et en ce jour vous Me prierez d’aucune chose » (S. Jean, 16 : 23), etc. Mais, jusqu’à ce jour, si haut que monte l’âme, il lui sera quelque peu couvert, et ce, à proportion de ce qui lui manquera pour l’assimilation totale avec la divine Sagesse (« para la asimilación total con la divina Sabidurίa »). En cette façon, par cette théologie mystique et par cet amour secret, l’âme va sortant de toutes choses et de soi-même et va montant à Dieu : parce que l’amour est assimilé au feu qui monte toujours vers le haut, avec une inclination à s’engolfer dans le centre de sa sphère.

 

Ibid., livre II, chap. V :

 

Suit le vers :

 

Par une nuit obscure

 

1. Cette nuit obscure est une influence de Dieu en l'âme, qui la purge de ses ignorances et de ses imperfections habituelles - naturelles et spirituelles - laquelle influence les contemplatifs appellent contemplation infuse ou théologie mystique : où Dieu enseigne l'âme en secret et l'instruit en perfection d'amour, sans qu'elle fasse rien ni ne sache comment est cette contemplation infuse. [...]


 

2. Mais le doute est pourquoi l'âme appelle ici la divine lumière une nuit obscure, vu que, comme nous disons, elle illumine et purge l'âme de ses ignorances. A quoi on répond que pour deux raisons cette Sagesse divine est non seulement nuit et ténèbres pour l'âme, mais aussi peine et tourment. La première, à cause de la hauteur de la Sagesse divine qui excède le talent de l'âme : et en cette manière cette Sagesse est ténèbres pour elle. La seconde pour la bassesse et l'impureté de l'âme : et de cette façon, elle lui est pénible, affligeante et aussi obscure.


 

3. Pour prouver la première, il faut supposer une certaine doctrine du Philosophe [Aristote] qui dit que, tant plus les choses divines sont claires et manifestes en elles-mêmes, tant plus elles sont naturellement obscures et cachées à l'âme - de même que, tant plus la lumière est claire, tant plus elle aveugle et offusque la prunelle du hibou, et plus on regarde le soleil à plein, plus il cause de ténèbres et prive la faculté visuelle, l'excédant à cause de sa faiblesse. D'où vient que, quand cette lumière divine de contemplation rayonne dans l'âme qui n'est pas encore totalement illustrée, elle lui fait des ténèbres spirituelles ; parce que non seulement elle l'excède, mais aussi parce qu'elle l'obscurcit et la prive de l'acte de son intelligence naturelle. C'est pourquoi saint Denys [l'Aréopagite] et d'autres théologiens mystiques appellent cette contemplation infuse : rayon de ténèbre - à savoir, pour l'âme qui n'est ni illustrée ni purgée - parce que par sa grande lumière surnaturelle [qui excède la lumière naturelle de la raison humaine] est vaincue la force intellective naturelle, dont elle est privée. [...]


 

5. Quant à la première raison [pour laquelle la Sagesse est ténèbres pour l'âme], parce que la lumière et la sagesse de cette contemplation est très claire et très pure, et l'âme qu'elle investit est obscure et impure, de là vient qu'elle pâtit beaucoup à la recevoir en soi, comme les yeux impurs et malades sont travaillés des rayons d'une claire lumière. Et cette peine en l'âme à cause de son impureté est indicible, lorsqu'elle est vraiment investie de cette lumière divine ; parce que cette pure lumière investissant l'âme pour en chasser l'impureté [allant jusqu'au fond de l'âme, jusqu'à sa racine], elle se sent si impure et si misérable [et elle l'est véritablement] qu'il lui semble que Dieu soit contre elle et qu'elle soit contraire à Dieu [ce qui est atroce et à la limite du supportable]. Ce qui est d'un si grand sentiment et peine pour l'âme (parce qu'il lui semble ici que Dieu l'ait rejetée [ou même damnée]) que l'un des travaux qui pesaient le plus à Job, quand Dieu le tenait en cet exercice, était celui-ci, disant : “Pourquoi m'avez-Vous mis contraire à Vous et j'ai été fait lourd et pesant à moi-même ?” (Job, 7 : 20). Parce que l'âme voyant si clairement, par le moyen de cette claire et pure lumière (quoique obscurément) son impureté, elle connaît manifestement qu'elle n'est pas digne de Dieu ni d'aucune créature [elle en a même la certitude - mais cela ne l'empêche pas de continuer à garder les commandements de Dieu, à accomplir les devoirs de son état et à aider son prochain]. Et ce qui la travaille le plus est la pensée qu'elle ne le sera jamais et que désormais tous ses biens sont finis [ce qui est absolument vrai]. Ce qui vient de ce qu'elle tient l'esprit profondément plongé dans la connaissance et le sentiment de ses maux et de ses misères. Car cette divine et obscure lumière les lui met ici toutes sous les yeux et lui fait clairement connaître comment de soi elle ne pourra avoir autre chose. Nous pouvons prendre en ce sens cette autorité de David : “Vous avez corrigé l'homme à cause de l'iniquité, et vous avez fait se fondre et dessécher son âme ; comme l'araignée elle se vide” (Psaumes, 38 : 12).

 

Ibid., chapitre VI :

 

Par une nuit obscure.

 

2. David décrit cette passion et peine, quoique à la vérité elle soit inexplicable, disant : “Les abois de la mort m'ont environné”, “les douleurs de l'enfer m'ont assiégé”. “J'ai crié en ma tribulation” (Psaumes, 17 : 5-7). Mais ce que cette âme dolente ressent le plus ici, c'est qu'il lui semble clairement que Dieu l'a rejetée et, l'ayant en horreur, l'ait précipité dans les ténèbres - ce qui est pour elle un grand tourment et une peine lamentable, de croire que Dieu l'ait abandonné. David, sentant aussi beaucoup cette peine, dit à ce propos : “Comme les blessés dormant dans les sépulcres, desquels Vous n'avez point de souvenance, sont repoussés de votre main, ils m'ont mis dans le lac le plus profond et inférieur, dans les lieux ténébreux et l'ombre de la mort ; votre fureur a été confirmée sur moi et Vous avez attiré tous vos flots sur moi” (Psaumes, 87 : 6-8). Parce que véritablement, quand cette contemplation purgative serre et étreint, l'âme sent fort au vif l'ombre de la mort, les gémissements de la mort, et les douleurs de l'enfer - qui consistent à se sentir sans Dieu, punie et rejetée, indigne de Lui, et qu'Il est courroucé : car tout cela se sent ici, et le plus est qu'il lui semble que c'est pour toujours.

 

Ibid., chapitre XII :

 

Ardente d'un amour plein d'angoisse.

 

1. On peut voir par ce qui a été dit comment cette obscure nuit de feu amoureux, de même qu'elle va purgeant en obscurité, ainsi s'en va enflammant l'âme en ténèbres. On pourra voir aussi que les esprits, comme ils se purgent en l'autre monde par le feu ténébreux et matériel [cf. St Augustin], ainsi en cette vie ils se purgent et nettoient par le feu amoureux, ténébreux et spirituel - y ayant cette différence que là ils sont épurés par le feu [au purgatoire] et ici [en ce monde] ils sont purgés et illuminés seulement par l'amour. Lequel amour David demandait quand il disait : " O Dieu, créez en moi un cœur pur " (Psaumes, 50 : 12). Parce que la pureté du cœur n'est rien moins que l'amour et la grâce de Dieu. Car Notre Sauveur appelle ceux qui ont le cœur pur : bienheureux (cf. S. Matthieu, 5 : 8), ce qui est autant dire : amoureux, puisque la béatitude ne se donne pour autre prix que pour l'amour.


 

2. Or, que l'âme se purge, s'illuminant de ce feu de Sagesse amoureuse (parce que Dieu ne donne jamais de Sagesse mystique sans amour, puisque c'est l'amour même qui la communique). Jérémie le montre bien par ces paroles : “Il a envoyé du feu dans mes os et m'a enseigné” (Lamentations, I : 13). Et David dit que la Sagesse de Dieu [logia Kuriou, « eloquia domin i » ou les paroles du Seigneur] est “un argent contrôlé, séparé des scories, sept fois purifié par le feu” (Psaumes, 11 : 7), c'est-à-dire au feu purgatif d'amour. Parce que cette obscure contemplation verse conjointement en l'âme et Amour et Sagesse. À chacun selon sa capacité et sa nécessité, illuminant l'âme et la purgeant, comme dit le Sage, de ses ignorances - comme dit aussi qu'elle fit avec lui.


 

3. Nous inférons encore d'ici que la même Sagesse de Dieu qui purge les anges de leurs ignorances - leur donnant de savoir et les éclairant en ce qu'ils ne savent - se dérivant de Dieu par les premières hiérarchies jusqu'aux dernières, et de là aux hommes, purge et illumine ces âmes [cf. S. Denys l'Aréopagite, De la Hiérarchie céleste]. C'est pourquoi de toutes les œuvres que font les anges et de leurs inspirations il se dit avec vérité et proprement en l'Écriture que Dieu les fait, et qu'ils les font ; car, ordinairement Il les dérive par eux, et eux aussi les font passer de l'un en l'autre sans aucun délai - de même que le rayon du soleil communiqué à plusieurs vitres ordonnées entre elles ; car, encore qu'il soit vrai que de soi le rayon les pénètre toutes, pourtant chacune l'envoie à l'autre plus modifié, conformément à la façon de cette vitre, selon qu'elle est plus ou moins proche du soleil.

 

Second cantique (Livre II) 

(Nuit passive de l’esprit)

 

À l'obscur et en assurance,

Par l'échelle secrète, déguisée,

Oh ! l'heureuse fortune,

À l'obscur et en cachette

Ma maison étant désormais accoisée [en repos]

 

Ibid., chapitre XVI :

 

À l'obscur et en assurance

 

5. D'où vient que tout ce qui est spirituel, s'il ne dérive d'en haut, communiqué du Père des lumières, à l'arbitre et appétit humain, en quelque façon que s'exercent le goût et les puissances de l'homme en Dieu et qu'il leur semble de le goûter, néanmoins ils ne le goûteront point en cette manière divine et spirituelle, mais d'une manière humaine et naturelle, comme ils goûtent des autres choses - car les biens ne montent pas de l'homme à Dieu, mais ils descendent de Dieu à l'homme. [...]


 

7. Donc, ô âme spirituelle ! quand vous verrez votre appétit obscurci, vos affections sèches et resserrées, vos puissances inhabilitées à tout exercice extérieur, ne vous peinez pas de cela, au contraire, tenez-le pour un bonheur, puisque Dieu va vous délivrant de vous-même, vous ôtant des mains les facultés avec lesquelles - même en faisant de votre mieux - vous n'eussiez su opérer si entièrement, si parfaitement ni si sûrement (à cause de leur impureté et de leur pesanteur), comme à présent que Dieu vous prenant la main vous conduit en ténèbres, comme aveugle, où et par où vous ne savez et jamais n'eussiez trouvé le moyen de cheminer, quelque bon pied et bon œil que vous eussiez.


 

9. Il y a aussi une autre raison pour laquelle l'âme a marché sûrement en ces ténèbres, à savoir parce qu'elle a cheminé en souffrant. Car le chemin de pâtir est plus sûr et plus profitable que celui de jouir et de faire (« de gozar y hacer) » : tant parce que dans la souffrance Dieu ajoute des forces - et à faire et à jouir, l'âme exerce ses faiblesses et ses imperfections - qu'aussi parce qu'à pâtir on exerce et acquiert les vertus, on purifie l'âme et on la rend plus sage et plus avisée.


 

12. O misérable condition que celle de notre vie, où l'on vit avec tant de périls et où la vérité se connaît si difficilement ! Vu que ce qui est le plus clair et le plus véritable nous est le plus obscur et le plus douteux, ce qui est cause que nous le fuyons - étant néanmoins ce qui nous est le plus convenable - et nous courons après ce qui reluit à nos yeux et nous les remplit - quoiqu'il soit contraire et nous fasse trébucher à chaque pas. Que l'homme vit en grand péril et crainte, puisque la propre lumière naturelle de ses yeux dont il se doit conduire, c'est la première qui l'éblouit et le trompe pour aller à Dieu ! Et que s'il veut bien voir par où il va, il ait besoin de fermer les yeux et de cheminer à tâtons, pour être en sûreté des ennemis domestiques de sa maison, qui sont ses sens et ses puissances ! [...]

 

Ibid., chapitre XVII :

 

Par l'échelle secrète, déguisée.

 

1. Il faut ici expliquer trois propriétés touchant trois mots que ce vers contient. Les deux premiers , qui sont : secrète et échelle, appartiennent à la nuit obscure de l'entendement dont nous allons traitant. Mais le troisième, qui est déguisée, appartient à l'âme en raison de la manière dont elle se comporte en cette nuit. Quant au premier, il faut savoir que l'âme appelle ici cette obscure contemplation par où elle sort à l'union d'amour secrète échelle, à cause de ces deux propriétés qu'elle a, à savoir d'être secrète et d'être échelle, et nous parlerons de chacune séparément.


 

2. Premièrement, elle appelle cette contemplation ténébreuse secrète, parce que (comme il a été dit ci-dessus) c'est la théologie mystique, que les théologiens appellent Sagesse secrète, laquelle, selon saint Thomas [cf. S. th., II-II, q. 45, a. 2, corp.], se communique et est infuse en l'âme par amour [et saint Thomas, par expérience, en savait quand même quelque chose]. Ce qui advient secrètement avec l'exclusion de l'œuvre de l'entendement et des autres puissances. C'est pourquoi, à cause que lesdites puissances ne la peuvent acquérir, si ce n'est que le Saint-Esprit la verse et l'ordonne dans l'âme - comme dit l'Épouse des Cantiques (Cantique des cantiques, II : 4) - à son insu et sans qu'elle entende comme elle est, on la nomme secrète. Et à la vérité, non seulement elle ne la comprend pas, mais encore personne, ni même le diable ; à raison que le Maître [le Saint-Esprit] qui l'enseigne est au dedans de l'âme substantiellement où ne peut atteindre le diable, ni le sens naturel, ni l'entendement. [...]

 

Ibid., chapitre XVIII :

 

Par l'échelle secrète, déguisée

 

2. Nous pouvons aussi l'appeler échelle, parce que, comme les mêmes degrés que l'échelle a pour monter, elle les a aussi pour descendre, de même cette secrète contemplation : les mêmes communications qu'elle fait à l'âme avec lesquelles elle l'élève à Dieu, elle les emploie pour l'humilier en soi [en la montrant telle qu'elle est en vérité, i.e. son propre néant, révélé par ses péchés sans nombre, Dieu seul étant Saint et l'Etre même de Soi-même et de tout]. Car les communications qui sont véritablement de Dieu ont cette propriété d'humilier et d'élever l'âme tout d'un coup. [...] Et c'est là le style ordinaire et l'exercice de l'état de contemplation de monter et de descendre, et ne demeurer jamais en même état, jusqu'à ce qu'on soit parvenu à la tranquillité.


 

4. [...] Car cette échelle de contemplation, laquelle (comme nous avons dit) dérive de Dieu [Dieu se tenant à son bout], est figurée par celle que Jacob vit en dormant, par laquelle les anges montaient et descendaient de Dieu à l'homme et de l'homme à Dieu ; Lequel s'appuyait sur le bout de l'échelle (cf. Genèse, 28 : 12). Ce que l'Écriture Sainte dit s'être passé de nuit, Jacob étant endormi, pour donner à entendre combien cette voie et montée à Dieu est secrète et différente du savoir de l'homme. Ce qui se voit bien, puisque ordinairement ce qui est de plus grand profit pour lui - qui est de se perdre et anéantir soi-même - il l'estime le pire : et ce qui vaut le moins - qui est de trouver sa consolation et son goût, où d'ordinaire il perd plutôt qu'il ne gagne - il croit que c'est le meilleur.

 

Ibid., chapitre XXIII :

 

À l'obscur et en cachette.

 

1. En cachette, c'est autant dire qu'en secret ou à couvert. Et ainsi, quand l'âme dit ici qu'elle sortit à l'obscur et en cachette, c'est pour donner une plus entière connaissance de la grande sûreté - qu'elle a dite au premier vers de ce Cantique - de laquelle elle jouit par le moyen de cette obscure contemplation au chemin de l'union d'amour de Dieu. [...]


 

4. Il est vrai que souvent, quand il y a et se passe en l'âme de ces communications spirituelles très intérieures et très secrètes, encore que le diable ne puisse découvrir quelles ni comment elles sont, néanmoins, pour la grande pause et le grand silence que quelques-unes causent dans les sens et les puissances, il conjecture de là qu'elles les a, et que l'âme reçoit quelque bien. Et alors, comme il voit qu'il ne peut atteindre à les contredire au fond de l'âme, il fait tout ce qu'il peut pour soulever et troubler la partie sensible - qui est celle où il peut atteindre - tantôt avec des douleurs, tantôt avec des horreurs et craintes, en intention d'inquiéter et de troubler par ce moyen la partie supérieure et spirituelle de l'âme, touchant le bien qu'elle reçoit, et dont elle jouit alors. Toutefois, bien souvent, quand la communication d'une telle contemplation saisit purement l'esprit et exerce sa force en lui, toute la diligence dont se sert le diable pour l'empêcher ne lui profite en rien, tant s'en faut ! L'âme reçoit pour lors un nouveau profit et plus grand, et une paix plus assurée. Car en sentant la séditieuse présence de l'ennemi, chose admirable ! que sans savoir comment cela se fait, elle entre plus avant dans le fond intérieur, sentant fort bien qu'elle se met en un certain refuge où elle se voit être plus éloignée et plus cachée de l'ennemi : et ainsi la paix et la jouissance que le diable lui veut ôter, lui sont augmentées. Et pour lors toute cette crainte lui tombe au dehors, car elle connaît clairement et se va réjouissant de posséder si sûrement cette tranquille paix et saveur de l'Époux caché, que le monde ni le diable ne peuvent donner ni ôter - l'âme sentant ici la vérité de ce que l'Épouse dit à ce propos dans le Cantique des cantiques : “Voyez que le lit de Salomon est environné de soixante forts, etc., à cause des frayeurs nocturnes” (III : 7-8). Et elle sent cette force et cette paix, encore que souvent elle sente la chair et les os être tourmentés au dehors.


 

5. D'autres fois, quand la communication spirituelle n'a pas lieu tellement en l'esprit mais participe avec le sens [cas le plus fréquent], le diable arrive plus facilement à troubler l'esprit et à l'émouvoir par le moyen du sens, avec des horreurs [et des douleurs - voir plus haut]. [...]

 

Ibid., Livre II, chapitre XXV :

 

Troisième cantique (La nuit obscure) 

 

Au sein de la nuit bénie,

en secret - car nul ne me voyait,

ni moi non plus, je ne regardais (« miraba ») rien -

sans autre lueur ni guide

hors celle qui brûlait dans mon cœur

 

1. L'âme continuant toujours la métaphore et la similitude de la nuit temporelle, va encore chantant et exaltant les excellentes propriétés qu'il y a en elle [que Dieu a mises en elle] et que par son moyen elle a trouvées et obtenues, au point de parvenir, au point de parvenir promptement et sûrement à sa fin désirée ; desquelles propriétés elle en met ici trois.


 

2. Pour la première, elle dit qu'en cette heureuse nuit de contemplation, Dieu conduit l'âme par un si solitaire et secret moyen de contemplation, et si distant et si éloigné des sens, qu'aucune chose qui lui appartienne, ni aucun attouchement de créature ne vient atteindre l'âme, en sorte qu'il la détourne et arrête au chemin de l'union d'amour.


 

3. La seconde propriété de cette nuit, où toutes les puissances de la partie supérieure de l'âme sont en ténèbres. D'où vient que l'âme ne regardant ni pouvant regarder chose aucune, ne s'arrête qu'en Dieu pour aller à Lui, attendu qu'elle est libre des obstacles, des formes et figures et des appréhensions naturelles, qui sont en elle qui ont coutume d'empêcher l'âme de s'unir toujours avec Dieu.


 

4. La troisième est qu'encore qu'elle ne soit appuyée sur aucune lumière particulière intérieure de l'entendement, ni sur aucune conduite extérieure pour recevoir satisfaction d'elle en ce haut chemin - ces obscurités ténébreuses l'ayant privée de tout cela - néanmoins l'amour seul qui brûle alors, sollicitant le cœur pour l'Ami, est celui qui meut et guide pour lors l'âme, et qui la fait voler à son Dieu par le chemin de la solitude, sans qu'elle sache comment, ni en quelle manière.

 

Suit le vers :

 

Au sein de la nuit bénie.

 

« Ainsi finit la Nuit obscure de saint Jean de la Croix qui, arrivé là, n'aurait pu que reprendre les paroles de saint Paul écrivant aux Corinthiens : “Je connais un homme, un chrétien, qui, voici quatorze ans, fut ravi jusqu'au troisième ciel. - Était-ce avec son corps ? je ne sais ; était-ce hors de son corps ? je ne sais ; Dieu le sait. - Et je sais que cet homme, - avec son corps ou sans son corps, je ne sais ; Dieu le sait, - fut ravi jusqu'au paradis et entendit des paroles ineffables qu'il n'est pas permis de redire” (II Corinthiens, 12 : 1-4). Il faut en effet bien comprendre que l'essentiel de la contemplation mystique, basée sur les dons du Saint-Esprit, demeure ineffable et inexplicable. »

 

La Vive Flamme d’Amour

 

Ô flambeaux de feu, ô vous

dans les splendeurs éclatantes

de qui, les profondes cavernes du sens

obscure jadis et aveugle,

en d'étranges excellences

chaleur et lumière donnent à l'Ami

 

 

Strophe III, vers 3 :

 

les profondes cavernes du sens.

 

27. Ô combien cet endroit s'offre à propos pour donner avis aux âmes que Dieu conduit à ces onctions délicates ! Qu'elles prennent bien garde à ce qu'elles font, entre les mains de qui elles s'abandonnent, afin qu'elles ne rebroussent pas chemin : mais c'est hors du propos que nous avons en main ... Toutefois la pitié et la compassion que je porte en mon cœur sont si grandes de voir ces âmes rétrograder, non seulement en ne se laissant pas oindre de telle sorte que l'onction passe outre, mais encore perdant les effets de l'onction de Dieu, que je ne peux pas m'abstenir de leur donner ici quelques avis touchant ce qu'il faut faire pour éviter un si grand dommage - bien que nous demeurions quelque temps avant de retourner à notre propos. J'y reviendrai incontinent et néanmoins tout ce que je dirai servira pour l'intelligence des propriétés de ces cavernes [les puissances de l'âme : la mémoire, l'intelligence et la volonté]. Et je veux le dire ici, parce que c'est chose fort nécessaire, non seulement pour les âmes qui marchent avec un si heureux succès, mais aussi pour toutes les autres qui cherchent leur Bien-Aimé.


 

28. En premier lieu, il faut noter que si l'âme cherche Dieu, son Bien-Aimé la cherche davantage, et si elle Lui envoie ses désirs amoureux qui Lui sont aussi agréables et de bonne odeur que “la petite baguette de fumée qui sort des parfums aromatiques de la myrrhe et de l'encens” (Cantique des Cantiques, III, 6), Lui, de son côté, lui envoie l'odeur de ses onguents au moyen desquels Il l'attire et fait qu'elle coure après Lui. Or, ces onguents sont Ses divines inspirations et touches, lesquelles, toutes les fois qu'elles sont de Dieu, sont modérées et réglées avec quelque motif de la perfection de la loi de Dieu et de la foi, par la perfection de laquelle l'âme doit cheminer, s'approchant toujours plus de Dieu. Et ainsi l'âme doit savoir que le désir de Dieu en toutes les grâces qu'Il lui fait au moyen de ses onctions et de l'odeur de ses onguents, est de la disposer pour d'autres onguents plus précieux et plus délicats, plus conformes à Dieu, jusqu'à ce qu'elle vienne à une pure et si délicate disposition qu'elle mérite l'union avec Dieu et la transformation substantielle en toutes ses puissances.


 

29. Que l'âme soit avertie qu'en cette affaire Dieu est le principal agent et le guide qui doit la conduire, comme un aveugle, par la main, au lieu où elle ne saurait pas aller, ce qui est aux choses surnaturelles, que ni son entendement, ni sa mémoire ni sa volonté ne peuvent savoir ce qu'elles sont ; partant, tout son principal soin doit être de prendre garde à ne pas apporter d'obstacle à Celui qui la guide, selon le chemin que Dieu lui a prescrit pour arriver à la perfection de la loi de Dieu et de la foi, ainsi que nous avons dit. Or cet empêchement peut lui arriver “si elle se laisse conduire et guider par un autre aveugle” (Matth., XV, 14) ; et les aveugles qui pourraient la tirer du chemin sont trois, c'est à savoir : le maître spirituel, le diable et elle-même. Et afin que l'âme entende comment cela se fait, nous discourrons un peu sur chacun de ces aveugles.


 

30. Quant au premier, il importe grandement que l'âme qui veut s'avancer dans le recueillement et dans la perfection prenne garde entre les mains de qui elle se met, parce que tel sera le maître tel sera le disciple ; et tel sera le père tel sera le fils. Et que l'on se rende compte qu'en ce chemin, au moins pour le plus élevé et même pour le commun (« y aun para lo mediano »), se trouvera-t-il difficilement un guide accompli dans toutes les parties dont on a besoin. Car, outre qu'il faut qu'il soit savant et discret, il doit avoir de l'expérience ; parce que pour guider l'esprit, bien que la discrétion serve de fondement, s'il n'a pas l'expérience du pur et vrai esprit, il n'arrivera pas à acheminer l'âme, quand Dieu l'y conduit, ni même ne l'entendra.


 

32. Or, afin que nous entendions mieux cette condition de débutants, il faut savoir que l'état et l'exercice de ceux qui commencent est de méditer et de faire des actes et des exercices de discours avec l'imagination [cf. les admirables et incomparables Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola - un livre de pratique d'une efficacité surnaturelle]. En cet état, il est nécessaire de donner à l'âme matière à méditer et discourir et il est à propos que de soi-même elle exerce des actes intérieurs et fasse son profit de la saveur et du goût sensible des choses spirituelles [sentir et goûter les choses intérieurement : « el sentir y gustar de las cosas internamente » - S. Ignace, E.s., n° 2], afin qu'entraînant l'appétit avec la saveur des choses spirituelles, la saveur des choses sensuelles se déracine et que l'âme vienne à quitter les choses de ce monde. Mais après, quand l'appétit s'est déjà entretenu et en quelque façon habitué aux choses de l'esprit avec quelque force et quelque constance, Dieu commence soudain, comme l'on dit, à sevrer l'âme et la mettre en état de contemplation, ce qui se fait ordinairement en quelques personnes en fort peu de temps, principalement chez les personnes religieuses, parce qu'ayant renoncé aux choses du monde, elles accommodent leur sens et leur appétit à Dieu en moins de temps, et passent du sens à l'esprit, Dieu opérant cela en elles. Ce qui se fait lorsque les actes du discours et de la méditation de l'âme viennent à cesser, avec les premiers goûts et les premières ferveurs sensibles, sans qu'elle puisse discourir comme auparavant et sans qu'elle trouve aucun appui pour le sens, lequel demeure en sécheresse, pour autant que l'on fait passer les richesses à l'esprit, lequel ne tombe pas sous le sens. Et comme toutes les opérations Que l'âme peut de soi-même exercer naturellement dépendent des sens, de là vient que désormais en cet état, Dieu est l'agent et l'âme le patient, se comportant comme celle qui ne fait que recevoir et en laquelle on opère ; et Dieu est comme Celui qui donne et qui opère en elle et qui lui donne en la contemplation les biens spirituels qui sont connaissance et amour de Dieu assemblés - c'est à savoir la connaissance amoureuse - sans que l'âme se serve de ses actes et discours naturels, vu que désormais elle ne peut plus entrer en discours comme auparavant.


 

33. C'est pourquoi en ce temps-ci, l'âme doit être gouvernée d'une façon totalement contraire à la première [la voie des débutants]. Car si auparavant on lui donnait matière pour méditer, et si elle méditait, qu'on la lui ôte au contraire maintenant et qu'elle ne médite plus, parce que, comme je l'ai dit, elle ne le pourra pas, encore qu'elle le veuille, et au lieu de se recueillir, elle se distraira [c'est un signe]. Et si auparavant elle cherchait du goût, de l'amour et de la ferveur et en trouvait, maintenant, qu'elle n'en veuille plus ni n'en cherche, parce que non seulement elle n'en trouvera point avec toute sa diligence, mais plutôt elle en retirera de la sécheresse : parce qu'elle se divertit, par l'opération qu'elle veut exercer par le moyen des sens, du bien paisible et de la quiétude qu'on lui donne secrètement, et ainsi, perdant l'un, elle ne vient pas à bout de l'autre, puisque désormais on ne lui donne plus de biens par l'entremise des sens comme auparavant. C'est pourquoi en cet état on ne doit en aucune façon lui commander de méditer ni de s'occuper à faire des actes, ni de tâcher d'avoir quelque goût ou ferveur, parce que ce serait mettre obstacle au principal agent qui, comme je l'ai dit, est Dieu, Lequel secrètement et tout doucement va mettant dans l'âme la sagesse et la connaissance amoureuse, sans spécification d'actes, encore que quelquefois Il les fasse spécifier en l'âme avec quelque durée. Et ainsi, l'âme doit seulement marcher avec une simple attention (« advertencia ») amoureuse vers Dieu, sans spécifier d'actes, se comportant passivement, comme nous avons dit, sans son initiative, mais avec un regard amoureux et simple, comme quelqu'un qui ouvre les yeux avec un regard d'amour.


 

35. Partant, s'il arrive que de cette manière l'âme se sente mettre en silence et à l'écoute, elle doit oublier même l'exercice de cette attention amoureuse que j'ai dite, afin qu'elle demeure libre pour ce qu'alors le Seigneur lui veut. Elle ne doit user de cette attention amoureuse que quand elle ne se sent pas mettre en solitude ou oisiveté intérieure, oubli ou écoute spirituelle - lequel état, afin que vous puissiez le reconnaître toutes les fois qu'il arrive, se fait avec une certaine sérénité paisible et un engloutissement intérieur [ou absorption intérieure, — « con algún sosiego pacífico y absorbimiento interior »].


 

38. Quitte donc, ô âme spirituelle ! les poussières et les poils et les brouillards, et purifie ton œil, et le clair Soleil t'éclairera et tu verras clair. […]


 

40. Toutefois les biens que cette communication et contemplation silencieuses laissent imprimés en l'âme, sans qu'elle les sente alors, sont inestimables, parce que ce sont des onctions très secrètes, et partant très délicates, de l'Esprit-Saint, qui comble secrètement l'âme de richesses, de grâces et de dons spirituels, parce que Celui qui les fait étant Dieu, Il ne les fait pas moins qu'en qualité de Dieu.


 

41. Donc, ces onctions et nuances de l'Esprit-Saint sont si délicates et si élevées que, pour leur délicatesse et leur subtile pureté, ni l'âme ni son directeur ne les aperçoivent, si ce n'est Celui-là seul qui les met en l'âme pour prendre mieux en elle son bon plaisir. Avec une extrême facilité, voire par le moindre acte que l'âme veuille alors faire de soi-même [ou par sa propre initiative], de la mémoire, ou de l'entendement, ou de la volonté, ou appliquer le sentir [ou les sens], ou l'appétit, ou la connaissance (« o noticia »), ou le jus, ou le goût, cela détourne et empêche ces onctions dans l'âme ; ce qui entraîne un grave dommage (« grave daño ») et une douleur et un grande misère (« lástima grande »).


 

42. Ô chose grave et bien surprenante que, sans que paraisse le dommage (« el daño ») et ce qui a été mis pour obstacle à ces saintes onctions ne paraissent presque rien, c'est alors que le dommage est plus grand et cause plus de douleur et de compassion que d'avoir troublé et fait perdre de nombreuses autres âmes communes qui ne sont pas en état de recevoir un émail et des nuances aussi sublimes ! (« de tan subido esmalte y matiz ») Comme si quelque lourde main appliquait des couleurs basses et grossières sur quelque rare et délicate peinture ce serait un plus grand dommage, plus notable et regrettable que si l'on barbouillait beaucoup d'autres portraits de peinture commune. Parce que, qui pourra réussir à appliquer cette si délicate main, qui était celle de l'Esprit-Saint, que cette autre lourde main a détournée ?

 

 

 

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POUR PARVENIR À UNE RÉSURRECTION DE VIE (CF. S. JEAN, V, 25, 28-29) - Le Présent éternel

 

 

 

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 10:27

 

VIE D’UNION À DIEU PAR LA FOI SEULE

 

 (3/6)

 

 

Ibid., chap. XXXVI :

 

Où il poursuit la matière des images et rapporte l’ignorance

que quelques personnes ont en cela

 

1. Il y aurait beaucoup à dire de la rudesse que beaucoup de personnes ont au sujet des images, parce que leur sottise va si avant que quelques-unes se confient plus à certaines images qu'aux autres, s'imaginant que Dieu les exaucera plus par celles-ci que par celles-là - alors que toutes les deux représentent un même sujet, comme deux images du Christ ou de Notre-Dame. Et cela, parce qu'ils ont plus d'affection à une façon qu'à une autre - ce qui enveloppe une grande rudesse touchant la conversation avec Dieu, le culte et l'honneur qu'on Lui doit, lequel uniquement regarde la foi et la pureté de cœur de celui qui prie. [...]


 

2. […] Bien plus voyons-nous par expérience que Dieu, s'Il fait quelques faveurs et miracles, c'est d'ordinaire par le moyen d'images pas trop bien taillées ni curieusement peintes ou figurées, de peur que les fidèles n'attribuent quelque chose de cela à la façon ou à la peinture.


 

3. Et souvent Notre Seigneur opère ces faveurs par les images qui sont plus écartées et plus solitaires, pour deux raisons : l'une, afin que par le déplacement pour aller les voir, l'affection s'accroisse davantage et que l'acte soit plus intense ; l'autre, afin qu'on s'éloigne du bruit et du monde pour prier, de même que faisait le Seigneur (cf. S. Matthieu, XIV, 23 ; S. Luc, VI, 12). C'est pourquoi le pèlerin fait bien de choisir le temps où il y a peu de monde, quoiqu'il soit extraordinaire. Et je ne conseillerais jamais d'aller quand il y a foule ; car, d'ordinaire, on en revient plus distrait que quand on y est allé. [...]

 

Ibid., chap. XXXVII :

 

Comment il faut acheminer à Dieu la joie de la volonté par

l’objet des images. De sorte que la volonté ne tombe

en erreur et ne trouve de l’empêchement par elles

 

1. Comme les images sont de grand profit pour se souvenir de Dieu et des Saints et pour pousser la volonté à la dévotion en usant d'elles comme il faut par la voie ordinaire, de même elles peuvent faire tomber dans beaucoup d'erreurs, si, lorsqu'il arrive des choses surnaturelles à leur propos, l'âme ignore ce qu'il convient de faire pour s'approcher de Dieu. Parce qu'un des moyens par où le diable attrape facilement des âmes peu fines et leur empêche le chemin de la vérité de l'esprit, c'est par des choses surnaturelles et extraordinaires dont il fait montre par les images, soit matérielles et corporelles dont use l'Église, soit en celles qu'il imprime en l'imagination sous tel ou tel Saint ou son image - se transformant en ange de lumière pour les séduire (cf. II Corinthiens, XI, 14). Car le diable astucieux, en les mêmes moyens que nous employons pour nous porter remède et nous aider, s'y fourre (« se procura disimular ») pour attraper les plus naïfs. C'est pourquoi la bonne âme doit craindre toujours davantage dans le bien, parce que le mal porte avec soi témoignage de soi-même.


 

2. […] Partant, que le fidèle ait ce soin, voyant l'image [ou la statue], de n'y plonger son sens, soit qu'elle soit corporelle, ou imaginaire ; soit qu'elle soit bien travaillée ou parée richement ; soit qu'elle lui donne une dévotion sensible ou spirituelle ; soit qu'elle lui fasse surnaturellement des signes ; mais ne faisant aucun cas de ces accidents, qu'il ne s'y arrête pas, mais qu'il élève aussitôt son esprit à ce qu'elle représente, mettant le suc et la joie de la volonté en Dieu avec l'oraison et la dévotion de son esprit, ou au Saint qu'il invoque, afin que la peinture et le sens n'emportent ce qui doit demeurer au vif et à l'esprit. De cette manière, il ne sera pas trompé, puisqu'il ne fera cas de ce que l'image lui aura dit, et ni l'esprit ni le sens l'empêcheront d'aller librement à Dieu, ni ne mettra plus de confiance en une image qu'en une autre.

 

Ibid., XXXVIII :

 

Où il poursuit la même matière des biens motifs. — Il

parle des oratoires et des lieux dédiés à l’oraison

 

2. […] Que quoiqu'il est vrai que tout l'ornement et parure et la révérence qu'on saurait porter aux images soit très peu (ce pour quoi on doit fort blâmer ceux qui les gardent avec peu de décence et de révérence, ainsi que ceux qui en font de si mal taillées qu'elles ôtent plutôt la dévotion qu'elles ne la donnent - et pour ce sujet, on devrait empêcher certains artisans qui en cet art sont bornés et grossiers), mais qu'est-ce que cela a à voir avec la propriété, l'attachement et l'appétit que vous avez à ces ornements et parures extérieurs, quand ils saisissent tellement vos sens qu'ils empêchent fort le cœur d'aller à Dieu, de L'aimer et d'oublier toutes choses pour l'amour de Lui ? [...]


 

3. [...] Hélas ! mon Dieu, combien les enfants des hommes Vous font de fêtes où le diable Vous est préféré ! Et le diable s'y plaît, parce que, en guise d'un marchand, il se trouve là comme en une foire. Et combien de fois direz-Vous en ces fêtes : “Ce peuple ne M'honore que du bout des lèvres, mais son cœur est bien loin de Moi, pourquoi Me servent-ils sans cause ?” (S. Matthieu, XV, 8-9). Car la raison pourquoi Dieu doit être servi, c'est seulement pour être ce qu'Il est, sans interposer d'autres fins. Et ainsi, quand on ne Le sert pas seulement pour être ce qu'Il est, c'est Le servir sans la cause finale qui convient à Dieu.


 

4. Mais retournant aux oratoires, je dis que quelques-uns les parent plus pour leur contentement que pour celui de Dieu, et certains y font si peu cas de la dévotion qu'ils n'en font pas plus d'état que de leurs garde-robes profanes ; voire même quelques-uns moins, puisqu'ils prennent plus de goût aux choses profanes qu'aux divines.


 

5. [...] Et ils ne voient pas que, n'ordonnant pas cela pour la retraite intérieure et la paix de l'âme, ils se distraient autant en cela qu'en les autres choses et un pareil goût les inquiétera à chaque moment, particulièrement si quelqu'un voulait le leur ôter.

 

Ibid., chap. XXXIX :

Comment il faut user des oratoires et des temples,

acheminant l’esprit à Dieu

 

1. Pour acheminer l'esprit à Dieu en ce genre, il faut remarquer qu'on permet bien à ceux qui commencent - et même qu'il leur est expédient - d'avoir quelque goût et suc sensible, touchant les images, oratoires et autres choses dévotes visibles, pour autant qu'ils ne sont pas encore sevrés ni n'ont le palais détaché des choses du monde, afin que ce goût leur fasse perdre l'autre. Comme quand on veut tirer quelque chose des mains d'un enfant, on lui en donne une autre, de peur qu'il ne pleure, se voyant les mains vides. Mais le spirituel qui veut s'avancer doit se dénuer aussi de tous ces goûts et appétits où la volonté peut se réjouir [car Dieu n'a absolument rien à voir avec tout cela] ; car le pur esprit ne s'attache guère à aucun de ces objets, mais il demeure tout en une retraite intérieure et conversation mentale avec Dieu. Que s'il se sert des images et oratoires, ce n'est qu'en passant, et aussitôt son esprit s'arrête en Dieu, oubliant tout le sensible.


 

2. [...] En quoi il faut que nous nous servions de la réponse que Notre Sauveur fit à la Samaritaine, sur la demande qu'elle Lui fit, à savoir quel était le lieu le mieux approprié pour prier, le temple ou la montagne : que la vraie oraison n'était point attachée à la montagne ni au temple ; mais que ceux qui plaisent au Père en leurs adorations sont “ceux qui L'adorent en esprit et en vérité” (S. Jean, IV, 23-24). Partant, encore que les églises et les lieux agréables soient dédiés et appropriés à l'oraison (parce que le temple n'est pas à utiliser pour une autre raison), néanmoins, pour une occupation tant intérieure que celle-ci, qui se fait avec Dieu, il faut choisir le lieu qui occupe et qui attire moins le sens après soi (comme quelques-uns recherchent), de peur qu'au lieu de recueillir l'esprit en Dieu, il ne s'arrête en la récréation, au goût et en la saveur du sens. Et pour cette cause, un lieu solitaire et même âpre est bon, afin que l'esprit monte solidement et directement à Dieu sans être empêché ni retenu par les choses visibles ; encore qu'elles aident parfois à élever l'esprit, mais c'est en les oubliant tout aussitôt et s'arrêtant en Dieu. C'est pourquoi Notre Sauveur (pour nous donner exemple) choisissait des lieux déserts pour prier et ceux qui n'occupaient guère les sens, mais qui élevassent l'âme à Dieu (« sino que levantasen el alma a Dios »), comme étaient les montagnes qui sont élevées sur la terre et sont d'ordinaire arides, sans aucune matière de récréation sensible.


 

3. D'où vient que le vrai spirituel ne s'attache ni ne regarde si le lieu pour prier est de telle ou telle commodité - parce que cela est encore être attaché au sens - mais il ne regarde qu'au recueillement intérieur, oubliant ceci ou cela, choisissant pour cet effet le lieu le plus exempt d'objets et de sucs sensibles, n'ayant aucun égard à tout cela, pour pouvoir mieux jouir de son Dieu en la solitude des créatures. [...]

 

Ibid., chap. XL :

 

Il continue d’acheminer l’esprit au recueillement

intérieur, touchant les choses mentionnées

 

1. La cause donc pour laquelle certains spirituels n'achèvent jamais d'entrer dans les vraies joies de l'esprit, c'est parce qu'ils ne viennent jamais à bout de soustraire l'appétit de la joie de ces choses extérieures et visibles. Que ceux-là sachent qu'encore que le lieu décent et dédié à l'oraison soit l'église et l'oratoire visible - et l'image comme motif - néanmoins ce ne doit pas être en sorte que le suc et saveur de l'âme s'emploie au temple visible et au motif, et qu'elle oublie de prier dans le temple vivant, qui est le recueillement intérieur de l'âme. L'Apôtre nous avertissant de cela dit : “Regardez, car vos corps sont les temples vivants de l'Esprit-Saint qui habite en vous” (I Corinthiens, III, 16). [...]


 

2. Donc, pour purger la volonté de la joie et du vain appétit en cela et l'adresser à Dieu en votre oraison, veiller seulement à ce que votre conscience soit pure et votre volonté entière avec Dieu et la pensée véritablement fichée en Lui [sans le moindre mélange] ; et (comme j'ai dit) il faut choisir le lieu le plus écarté et le plus solitaire que vous pourrez, et convertir toute la joie de votre volonté à invoquer et glorifier Dieu, sans faire cas de ces autres petits goûts de l'extérieur, au contraire, il faut s'efforcer d'y renoncer. Que si l'âme commence à se laisser aller à la saveur de la dévotion sensible, elle n'arrivera jamais à la force des délices spirituelles qui se trouvent en la nudité de l'esprit moyennant le recueillement intérieur.

 

Ibid., chap. XLI :

 

De quelques dommages où tombent ceux qui s’adonnent au goût sensible

des choses et lieux dévots, selon la façon que nous avons dite

 

1. Le spirituel reçoit maints dommages, tant en l'intérieur qu'en l'extérieur, pour vouloir aller par la saveur sensible que nous avons dites. Parce que, touchant l'esprit, il ne parviendra jamais au recueillement intérieur, qui consiste à passer tout cela et faire oublier à l'âme toutes ces saveurs sensibles, et à entrer dans le vif du recueillement de l'âme et à acquérir les vertus avec force. Quant à l'extérieur, cela est cause qu'il ne s'accommode pas à prier en tous lieux, sinon en ceux qui sont à son goût ; partant, il manquera souvent à l'oraison puisque, comme on dit, il ne sait lire que dans le livre de son village.


 

2. […] Je mets aussi en ce rang ceux qui s'épuisent dans les changements d'états et les modes de vivre. Lesquels, ayant seulement cette ferveur et joie sensible touchant les choses spirituelles et ne s'étant jamais évertués de parvenir au recueillement spirituel par l'abnégation de leur volonté et par la sujétion à supporter l'incommodité, toutes les fois qu'ils voient un lieu à leur avis dévot, ou quelque genre de vie ou d'état conforme à leur humeur ou inclination, ils courent aussitôt après et quittent celui qu'ils avaient. Et comme ils sont mus par ce goût sensible, de là vient qu'ils cherchent bientôt d'autres choses, parce que le goût sensible n'est pas constant : il manque incontinent.

 

Ibid., chap. XLII :

 

Des trois différences de lieux dévots, et comme

la volonté doit se comporter à leur égard

 

1. Je trouve trois sortes de lieux par le moyen desquels Dieu a coutume d'émouvoir la volonté à la dévotion. La première, c'est de certaines dispositions de terres et sites, qui, par l'agréable apparence de leur variété, soit dans la disposition des terrains ou des arbres, soit d'une tranquille solitude, excitent naturellement la dévotion. Et de ceux-là il fait bon en user quand la volonté passe aussitôt à Dieu, mettant ces lieux en oubli [ces lieux n'étant que des moyens pour nous disposer au recueillement intérieur avec Dieu] - de même que pour parvenir à la fin, il ne faut pas s'arrêter au moyen et au motif plus que de raison. Parce que, si l'on tâche de divertir l'appétit et tirer un suc sensible de ces lieux, on trouvera plutôt une aridité et distraction spirituelle, car la satisfaction et le suc spirituel ne se trouvent que dans le recueillement intérieur.


 

2. Partant, étant en ce lieu, l'ayant mis en oubli, ils doivent tâcher d'être en leur intérieur avec Dieu, comme s'ils n'étaient pas en un tel lieu. Car, s'ils s'arrêtent à la saveur et au goût du lieu, ce sera plutôt (comme nous avons dit) chercher de la récréation sensible et de l'instabilité d'esprit que du repos spirituel. C'est ainsi que les anachorètes et d'autres saints ermites, en les plus vastes et gracieux déserts, choisissaient le moindre lieu qui leur fut aussitôt suffisant, où ils bâtissaient de petites cellules et grottes pour s'y enfermer ; où saint Benoît demeura trois ans [« Sacro Speco », dans le désert de Subiaco], et un autre - ce fut saint Simon - se lia à une corde pour n'aller plus loin que ne portait la longueur de ce lien ; et ainsi beaucoup d'autres que nous laissons par brièveté. C'est que ces saints savaient bien que, s'ils n'amortissaient pas l'appétit et la convoitise de trouver du goût et de la saveur spirituelle, ils ne pouvaient devenir spirituels.


 

3. La deuxième sorte est plus particulière, parce que c'est de certains lieux - déserts ou autres, peu importe - où Dieu a coutume de faire quelques faveurs spirituelles très savoureuses à des personnes particulières, de façon qu'ordinairement le cœur de cette personne est enclin à ce lieu où elle a reçu cette grâce, et quelquefois elle sent de grands désirs et angoisses d'y aller, encore qu'elle n'y trouve pas toujours la même chose, parce que cela ne dépend pas de son pouvoir. Car Dieu départit ces grâces quand et comme et où il Lui plaît, sans être lié au temps ni au lieu, ni de la volonté de celui à qui Il les fait. Il est néanmoins à propos d'aller quelquefois là faire oraison, pourvu que l'appétit soit désapproprié, et ceci pour trois raisons. La première, parce qu'il semble que Dieu ait voulu être là de cette âme qu'Il a favorisée, quoique nous avons dit qu'Il n'est point lié au lieu. La seconde, parce qu'elle se souvient mieux de remercier Dieu de ce qu'elle a reçu là. La troisième, parce que là ce souvenir excite encore davantage sa dévotion.


 

4. Ces raisons (« causas ») doivent l'y convier, et non pas pour penser que Dieu est attaché à faire là Ses grâces, de sorte qu'Il ne le puisse faire là où il Lui plaira. Car l'âme est un lieu plus propre et plus décent à Dieu qu'aucun lieu corporel. Nous lisons à ce propos en la sainte Écriture qu'Abraham érigea un autel au lieu où Dieu lui était apparu, et qu'il y invoqua Son saint nom (cf. Genèse, XII, 8) ; et qu'à son retour d'Égypte il prit le même chemin où Dieu Lui était apparu et invoqua Dieu à nouveau sur le même autel qu'il avait édifié (cf. Ibid., XIII, 4). Jacob remarqua aussi l'endroit où Dieu lui était apparu, appuyé en haut d'une échelle, et y éleva une pierre, la consacrant par l'onction de l'huile (cf. Ibid., XXVIII, 13, 18). Et Agar mit un nom au lieu où l'Ange lui apparut, prisant beaucoup ce lieu, disant : “Pour certain, j'ai vu ici les épaules de Celui qui me voit” (Ibid., XVI, 13). [...]

 

Ibid., chap. XLIV :

 

Comment il faut rapporter à Dieu la joie et la force

de la volonté par ces dévotions

 

1. [...] Il y en a quelques-uns qui prient plus pour leur prétention que pour l'honneur de Dieu, car, encore qu'ils présupposent que s'il plaît à Dieu cela se fera et non autrement, néanmoins par la propriété et par la vaine joie qu'ils ont en cela, ils redoublent de prières excessives pour ce sujet, prières qui vaudrait mieux convertir en des choses de plus d'importance pour elles, comme de nettoyer entièrement leurs consciences, entendre effectivement les choses de leur salut, en plaçant très en arrière toutes les autres demandes qui ne concernent pas une telle chose. Ainsi, obtenant cela qui leur est de plus grande conséquence, ils auront aussi tout ce qui leur conviendra pour le reste (sans le demander) et beaucoup mieux et plus tôt que s'ils y eussent employé tous leurs efforts. Car le Seigneur l'a ainsi promis par l'évangéliste, disant : “Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus” (S. Matthieu, VI, 33). Parce que c'est la prétention et la demande qui est le plus selon Son goût, et il n'y a point de meilleur moyen pour obtenir les désirs de notre cœur, que de mettre la force de notre oraison en la chose qui est la plus agréable à Dieu ; parce qu'alors Il ne nous donnera pas seulement ce que nous Lui demandons - qui est le salut - mais aussi ce qu'Il voit nous être convenable et bon, encore que nous ne L'en priions pas, comme David nous l'enseigne dans un psaume : “Le Seigneur est près de ceux qui L'invoquent en vérité” (Psaumes, CXLIV, 18), qui Lui demandent les choses vraies et les plus sublimes, comme sont celles de leur salut, car il ajoute aussitôt : “Il fera la volonté de ceux qui Le craignent et Il exaucera leurs prières et les sauvera, parce que Dieu garde tous ceux qui L'aiment” (Ibid., 19, 20). [...]


 

4. Quant aux autres cérémonies touchant les prières et dévotions, qu'ils n'appuient pas la volonté à d'autres cérémonies et manières de prier que celles que le Christ nous a enseignées (cf. Lc 11, 1-2) ; étant bien certain que quand ses disciples Le prièrent de leur enseigner à faire oraison, Il leur apprit tout ce qui est requis pour être exaucé du Père éternel, comme Celui qui connaissait bien Sa volonté [« su condición » : sa nature, sa condition], et Il ne leur dressa que les sept demandes du Pater noster, qui comprennent toutes les nécessités spirituelles et temporelles, et Il ne leur dit pas d'autres nombreuses manières de paroles ni cérémonies. Tant s'en faut ! Il leur dit ailleurs qu'en priant ils usassent de peu de paroles, parce que notre Père céleste sait ce qui nous est convenable (cf. Mt, 6, 7-8). Il recommanda seulement, avec beaucoup de renchérissements (« con muchos encarecimientos »), de persévérer en l'oraison - à savoir celle du « Pater noster » (cf. Mt 6, 9-13) - disant autre part qu' “il faut toujours prier et ne jamais lâcher” (Lc 18, 1). Mais Il ne nous a pas enseigné un grand nombre de demandes, mais de réitérer souvent celles-là avec ferveur et soin, parce que, comme je dis, elles comprennent tout ce qui est de la volonté de Dieu et tout ce qui est convenable. C'est pourquoi quand Sa Majesté eut recours par trois fois au Père éternel, Il ne redit toutes les trois fois que les mêmes paroles du Pater noster, comme disent les évangélistes, disant : “Père, si je dois boire ce calice, que ta volonté soit faite” (Mt 26, 39). Et quant aux cérémonies qu'Il nous a montrées pour prier, il n'y en a qu'une de ces deux : ou de prier en cachette dans notre chambre (ou dans une petite pièce retirée : « nuestro retrete »), où sans bruit et sans en rendre compte à personne nous pouvons nous en acquitter avec un cœur plus entier et plus pur, selon qu'Il nous le dit : “Quand vous prierez, entrer dans votre chambre, et la porte fermée, priez” (Mt 6, 6). L'autre manière de prier est d'aller aux déserts solitaires, comme Il faisait, au temps le meilleur et le plus calme de la nuit (cf. Lc 6, 12).

 

Ibid., XLV :

 

Où il est traité du second genre des biens distincts

en lesquels la volonté peut vainement se réjouir

 

1. La seconde manière de biens distincts savoureux en lesquels la volonté peut vraiment se réjouir sont ceux que nous avons appelés provocatifs [stimulants] - qui provoquent ou persuadent de servir Dieu. Ce sont les prédicateurs dont nous pourrions parler de deux manières (« de dos maneras »), à savoir, quand à ce qui touche les prédicateurs mêmes, et quand à ce qui concerne leurs auditeurs. Car la seule chose à enseigner, c'est comment les uns et les autres doivent en cet exercice adresser à Dieu la joie de leur volonté.


 

2. Quant au premier - qui est le prédicateur - afin d'être utile au peuple et de ne pas s'embarrasser d'une vaine joie et présomption, il lui convient de comprendre que cet exercice est plus spirituel que vocal ; car, encore qu'il faille extérioriser des paroles (« con palabras de fuera »), néanmoins cet exercice ne tient sa force et son efficacité que de l'esprit intérieur. De façon que, quelque haute doctrine qu'il prêche, avec tel art de rhétorique et un style si relevé que ce soit, d'ordinaire il ne fera de profit qu'autant qu'il aura d'esprit. Car, bien qu'il soit vrai que la parole de Dieu de soi est efficace, selon le dire de David : “Il donnera à sa voix, la voix de vertu” (Psaumes, 67 : 34), néanmoins, le feu, qui a aussi la vertu de brûler, ne brûle pas quand le sujet n'a point de disposition. [...]


 

4. Et nous voyons communément - autant qu'on puisse en juger ici bas - que tant plus le prédicateur est de vie exemplaire [et animé d'une foi vive], davantage il fructifie, quoique son style soit vulgaire, son discours simple et sa doctrine commune. Parce que la ferveur se tire de l'esprit vif. Mais l'autre ne fructifiera guère avec tout son beau parler et sa science. [...] Elle demeure, en effet, d'ordinaire aussi lâche et faible à opérer qu'elle était auparavant, encore qu'on ait dit des merveilles merveilleusement dites ; car elles ne servent qu'à chatouiller l'oreille, comme une musique harmonieuse ou une sonnerie de cloches ; mais l'esprit, comme je dis, ne sort pas plus de ses gonds qu'auparavant, la voix n'ayant pas la force de ressusciter le mort de son sépulcre.


 

5. [...] Encore qu'on ait prêché des merveilles, cela s'oublie bientôt [comme les discours des politiciens], vu que le feu n'a pas pris dans la volonté. Parce que, outre que de soi il ne donne pas beaucoup de fruits, l'attachement qu'a le sens au goût d'une telle doctrine empêche qu'on ne passe à l'esprit, s'arrêtant seulement en l'estime de la façon et des accidents de la prédication [i.e. ne s'attachant qu'à la forme], louant le prédicateur de ceci ou de cela, et le suivant plus pour cela que pour l'amendement qu'on en tire. Saint Paul donne bien à entendre cela aux Corinthiens, disant : “Mes frères, lorsque je suis allé vers vous, ce n'est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse que je suis allé vous annoncer le témoignage de Dieu ... et ma parole et ma prédication ne reposaient pas sur des discours persuasifs de la sagesse, mais sur une démonstration d'Esprit et de puissance, afin que votre foi fût fondée, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu” (I Cor. 2, 1 et 4-5). Ce n'est pas néanmoins l'intention de l'Apôtre ni la mienne de condamner ici le bon style, la rhétorique et le bon langage ; car au contraire, cela importe beaucoup au prédicateur, aussi bien qu'en toutes autres affaires ; vu que le bon langage et bon style relèvent et redressent même les choses déchues et gâtées, comme la mauvaise phrase gâte et fait perdre les bonnes... " [tous les manuscrits de la Montée du Mont Carmel se terminent par cette phrase].

 

 

Saint Jean de la Croix

souligne 

l'universalité de l'appel à l'intimité divine :

 

S. Matthieu, V, 48 : "Vous donc, soyez parfaits

comme notre Père céleste est parfait."

 

La Vive Flamme (second couplet)

 

Ô cautère délectable,

Ô caressante blessure,

Ô flatteuse main, ô touche délicate

Qui sens la vie éternelle

Et qui payes toute dette,

En tuant, de la mort tu as fait la vie

 

La Vive Flamme, strophe II, vers 5 :

 

Et qui payes toute dette

 

27. C'est en cet endroit que nous devons remarquer la raison pour laquelle il y a si peu d'âmes qui arrivent à ce si haut degré d'union avec Dieu. Sur quoi il faut savoir que ce n'est pas que Dieu veuille que le nombre de ces esprits élevés soit petit ; car plutôt Il voudrait que tous fussent parfaits (cf. Matth. V, 48), mais c'est qu'Il trouve peu de vases (« vasos ») qui soient capables d'une œuvre si haute et relevée (cf. Rom. IX, 21-22 ; II Cor. IV, 7 ; II Tim. II, 20). Car comme Il les éprouve en petites choses et les trouve lâches et de telle sorte qu'aussitôt ils fuient le travail sans vouloir s'assujettir à la moindre désolation et mortification, de la vient que, ne les trouvant pas courageux et fidèles en ce peu en quoi Il leur faisait la grâce de les commencer à ébaucher et travailler, il Lui est aisé de voir qu'ils le seront beaucoup moins en chose de plus grande importance ; et ainsi Il ne continue pas à les purifier et à les élever de la poussière de la terre par le travail et la mortification qui demandait une plus grande constance et une plus grande force que celles qu'ils montrent. Et ainsi, il s'en trouve beaucoup qui désirent bien passer outre et demandent fort continuellement à Dieu qu'Il les tire et les avance à cet état de purification. Mais quand Dieu veut commencer à les tirer par l'exercice des premiers travaux et des mortifications, selon qu'il est nécessaire, ils ne veulent pas y passer. Et y dérobent le corps, fuyant “le chemin étroit de la vie”, cherchant “le chemin large” de leurs consolations, “qui est celui de perdition” (Matth. VII, 13-14). Et ainsi, ils ne donnent pas place à Dieu pour recevoir ce qu'ils Lui demandent, quand Il commence à le leur donner. Ils demeurent comme des vases inutiles, parce que, désirant parvenir à l'état des parfaits, ils n'ont pas voulu être conduits par le chemin des travaux de ceux-ci, ni même presque commencer à y entrer, se soumettant à ce qui est le moindre et que d'ordinaire un chacun endure On peut répondre à de tels gens ce que disait Jérémie : “Si tu n'as pas eu le courage de courir avec ceux qui vont à pied, comment pourras-tu suivre ceux qui vont à cheval ? et ayant été tranquille dans une terre de paix, que feras-tu dans la violence du Jourdain ?” (Jér., XII, 5) - ce qui est comme s'il disait : si parmi les travaux qui d'ordinaire et humainement arrivent à tous les vivants (« acaecen a todos los vivientes »), tu es allé à petits pas et as eu tant de peine, qu'il t'était avis que tu courais, comment pourras-tu aller aussi vite qu'un cheval et supporter un travail qui est plus que du commun et de l'ordinaire et qui requiert une force et une légèreté plus qu'humaines ? Et si tu n'as pas voulu t'abstenir de conserver la paix et le goût de la terre, qui est ta sensualité, ne voulant point lui faire la guerre ni la contredire en aucune chose, je ne sais vraiment pas comment tu espères entrer dans les eaux impétueuses des tribulations et des travaux de l'esprit qui sont plus intérieurs ?


 

28. Ô âmes qui désirez cheminer en assurance et avec consolation parmi les choses de l'esprit, si vous saviez combien il vous convient de pâtir et de souffrir pour parvenir à cette assurance et à cette consolation - et comment sans cela l'âme ne peut parvenir à ce qu'elle désire, mais qu'elle retournera plutôt en arrière - vous ne chercheriez en aucune façon à recevoir de consolation, ni de la part de Dieu, ni des créatures ; au contraire, vous porteriez votre croix, et attachée à elle, vous voudriez être abreuvées de fiel et de pur vinaigre, et estimeriez cela un grand bonheur, voyant comment, mourant ainsi au monde et à vous-mêmes, vous vivriez pour Dieu avec délectation d'esprit ! Que si vous enduriez avec patience et fidélité un peu de peine extérieure, vous mériteriez que Dieu jetât sa vue sur vous pour vous purger et purifier plus intérieurement par des travaux spirituels plus intérieurs, afin de vous donner des biens plus intérieurs. Parce qu'il faut que ceux à qui Dieu fait une si singulière grâce de les tenter plus avant à l'intérieur, pour les privilégier en grâces et mérites, aient fait au préalable beaucoup de services pour Dieu, et pour l'amour de Lui, aient enduré avec beaucoup de patience et de constance, et qu'en leur vie et leurs actions ils aient été fort agréables devant Lui - ainsi que nous lisons dans saint Tobie, auquel saint Raphaël disait que “Dieu lui avait fait cette grâce de lui envoyer la tentation pour mieux l'éprouver et pour lui donner davantage, parce qu'il avait été agréable à Dieu” (Tob. XII, 13). Et ainsi, après que cette tentation fut passé, “Tobie passa le reste de ses jours en joie” (Tob. XIV, 4), ainsi que le dit L'Écriture divine (« la Escritura divina »). Nous en voyons autant dans le saint Job : Dieu même ayant agréé et accepté ses œuvres en présence des bons et malins esprits, Il lui fit soudain cette faveur que de lui envoyer cette dure affliction, afin de l'enrichir beaucoup plus après, comme Il fit, multipliant ses biens tant temporels que spirituels. "

 

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Vive flamme d’amour

 

Mise en lumière de la psychothérapie de Dieu par le Docteur Mystique

 

S. Jean de la Croix, Vive Flamme, strophe I :

 

Ô flamme vive d'amour

Qui navres avec tendresse

De mon âme le centre le plus secret,

N'ayant plus nulle rigueur,

Achève, si tu le veux,

Brise la toile de ce rencontre heureux.

 

1. L'âme se sentant déjà tout enflammée en l'union divine et sentant le palais de sa bouche tout baigné en gloire et amour, jusque ce que le plus intime de sa substance regorge comme un ruisseau de gloire, jouissant d'une abondance de délices, et sentant courir de son ventre les ruisseaux de cette eau vive que Notre-Seigneur disait devoir découler de telles âmes (cf. S. Jean, VII, 38), qu'il lui semble, puisqu'elle est transformée en Dieu et possédée par Lui avec tant de force et qu'elle reçoit, pour arrhes, de si grandes richesses de dons et de vertus, qu'elle est si près de la félicité éternelle, que rien ne la sépare de Lui sinon une toile légère (« sino una leve tela »). [...]

 

N'ayant plus nulle rigueur

 

19. [...] Il faut donc savoir qu'avant que ce feu d'amour s'introduise en la substance de l'âme et s'unisse à elle par une entière et parfaite purgation et pureté, cette flamme, qui est le Saint-Esprit, va battant l'âme, consumant et anéantissant les imperfections de ses mauvaises habitudes ; et telle est l'opération du Saint-Esprit par le moyen de laquelle Il la dispose à l'union divine et à la transformation d'amour en Dieu. Car il faut faire état que le même feu d'amour qui, dans la suite, vient à s'unir à l'âme pour la glorifier, est celui-là même qui auparavant l'assaillait pour la purifier ; ni plus ni moins que le feu qui pénètre le bois est celui-là même qui auparavant l'assaillait et le battait de sa flamme, le desséchant et le dénuant de ses froids accidents, jusqu'à ce que, par l'action de sa chaleur, il l'ait disposé de telle sorte qu'il puisse le pénétrer et le transformer en feu, - et c'est ce que les personnes spirituelles appellent la voie purgative. En cet exercice, l'âme souffre et reçoit force dommage et sent de grandes peines en l'esprit, lesquelles d'ordinaire redondent au sens, tellement que cette flamme lui semble bien fâcheuse. Parce qu'en cette disposition de purgation, cette flamme, au lieu de l'éclairer, l'obscurcit ; que si elle lui fournit quelque lumière, c'est seulement pour voir et découvrir ses misères et défauts [signe certain de l'authenticité de cette purgation]. Et ainsi, elle ne lui est pas douce, mais pénible ; car, bien que parfois elle lui laisse quelque chaleur d'amour, c'est avec tourment et oppression. Et cela ne la délecte pas, mais la dessèche ; parce que bien que parfois, par sa bonté, elle lui donne quelque goût pour la fortifier et l'encourager, avant que cela n'arrive et après que cela est arrivé, elle le paye avec force travail. Tellement que cette flamme ne la réfectionne pas ni ne lui donne la paix, mais la consume et l'accuse - peu s'en faut qu'elle ne la fasse défaillir et mourir de peine en la connaissance de soi-même. Et ainsi, tant s'en faut qu'elle lui apporte de la gloire, que plutôt elle la rend misérable [mais, de soi-même, elle est misérable] et pleine d'amertume, en la lumière spirituelle de la connaissance de soi-même qu'elle lui donne [très bon signe] - Dieu venant à “envoyer du feu dans ses os” (ainsi que parle Jérémie - Lam. I, 13), l'enseignant et (comme dit David - Ps. XVI, 3) “l'éprouvant par le feu”.


 

20. C'est pourquoi, tant que cela dure, l'âme souffre en l'entendement de grandes ténèbres, en la volonté de grandes sécheresses et étreintes, et en la mémoire une connaissance pénible de ses misères, pour autant que l'œil spirituel est très clair en la connaissance de soi-même. Et en sa substance l'âme souffre un grand abandon, une grande pauvreté, sécheresse, froideur, et quelquefois chaleur, sans trouver un allégement en chose que ce soit, non pas même une seule pensée qui la console, ne pouvant même pas élever son cœur vers Dieu, cette flamme lui étant devenue si fâcheuse que, comme Job que Dieu avait traité de cette façon, elle peut dire : “Tu es devenu cruel à mon endroit” (Job, XXX, 21). Car lorsque l'âme souffre toutes ces choses ensemble, il lui semble vraiment que Dieu S'est rendu cruel contre elle et qu'Il l'a à dédain et à contre cœur.


 

21. Nous ne pouvons exagérer ce que l'âme souffre durant ce temps, car peu s'en faut qu'elle ne souffre autant qu'en purgatoire. Et je ne puis pas maintenant donner à entendre combien ce dédain est grand et jusqu'où peut arriver ce qui se passe en elle et ce qu'elle sent, si ce n'est ce que dit Jérémie par ces paroles : “Je suis cet homme qui vois ma pauvreté en la verge de son indignation. Il m'a menacé et m'a conduit dans les ténèbres et non dans la lumière. Il a de cette sorte tourné et converti sa main contre moi. Il a vieilli ma peau et ma chair et a brisé tous mes os. Il a bâti tout autour de moi et m'a environné de fiel et d'épreuves. Il m'a fait habiter dans les ténèbres, comme ceux qui sont morts à jamais. Il a bâti autour de moi afin que je ne sorte pas. Il a appesanti les fers de mes pieds. Et outre cela, après avoir crié et prié, il a rejeté ma prière. Il a fermé mes voies avec des pierres carrées. Il a bouleversé mes traces et mes sentiers.” Le prophète Jérémie dit tout cela et en ajoute davantage. Or parce que Dieu se sert de cette manière de médecine et de cure pour guérir l'âme de ses nombreuses infirmités et lui donner la santé, force est qu'en prenant cette médecine et cette purgation elle pâtisse et sente de la douleur, selon la gravité de son mal. Car c'est ici qu'à l'exemple de Tobie (cf. Tob., VI, 8), Dieu lui met le cœur sur le brasier afin de l'affranchir de toute sorte de démons, et ainsi de faire sortir à la lumière toutes ses infirmités, les mettant en état d'être soignées et les lui mettant devant les yeux pour les reconnaître.


 

22. Ainsi l'âme commence désormais à voir et sentir par le moyen de la lumière et de la chaleur de ce feu divin les faiblesses et les misères qui lui étaient auparavant cachées et qu'elle tenait couvertes au-dedans de soi (« en  sí ») (qu'elle ne voyait ni ne sentait auparavant) ; ainsi comme l'humidité qui était dans le bois n'était pas connue jusqu'à ce que le feu soit venu à donner dedans et à le faire suer, fumer et crépiter (« sudar, humear y respendar »). Ainsi fait cette âme imparfaite à l'endroit de cette flamme. Parce qu'en cette saison, ô chose admirable ! (« oh cosa admirable ! ») il se dresse en l'âme deux partis contraires qui l'assaillent (« contrarios contra contrarios ») : les partisans de l'âme contre ceux de Dieu [créé contre Incréé ou l'être fini contre l'Être éternel] ; et, comme disent les philosophes, ces partisans contraires étant proches les uns des autres, se découvrent plus aisément et se font une guerre mutuelle dans l'âme qui est leur sujet : les uns tâchant de chasser les autres pour régner en l'âme. Ces deux partis contraires que l'âme souffre dans ses terres sont les vertus et propriétés de Dieu souverainement parfaites, qui combattent les habitudes et inclinations de l'âme souverainement mauvaises. Parce que, comme cette flamme est extrêmement claire, venant à assaillir l'âme, sa lumière luit à travers les ténèbres de l'âme (cf. S. Jean, I, 4-5, 9-10), qui sont aussi extrêmement épaisses, et alors elle reconnaît ses ténèbres naturelles et vicieuses, qui se bandent contre la lumière surnaturelle - lumière que l'âme ne sent point, parce qu'elle ne la possède point au-dedans de soi, comme elle fait ses propres ténèbres qu'elle a dedans soi et qui ne peuvent pas comprendre cette lumière [divine]. Et par ce moyen, à mesure que cette lumière assaillira ses ténèbres, l'âme les sentira [si elle s'y dispose] ; parce que les âmes ne peuvent découvrir leurs ténèbres que si elles sont éclairées par la lumière divine [et si elles veulent bien se laisser éclairer], et jusqu'à ce que la lumière divine venant à les chasser, l'âme demeure éclairée et se voit toute transformée en lumière, son œil spirituel ayant été purifié et conforté par la lumière divine. Car cette immense lumière ne lui servait auparavant que de ténèbres éblouissant sa vue impure et faible et accablant tout à fait sa faculté. Et c'est en cette façon que cette flamme semblait rigoureuse à l'œil de l'entendement.

 

- - - - - -

 

La nuit obscure

 

Livre I, chapitre II

 

La nuit obscure de l’esprit

 

De quelques imperfections spirituelles

des

commençants touchant l’orgueil

 

(Des conseils bien judicieux à méditer)

 

1. Comme ces commençants se sentent si fervents et si diligents dans les choses spirituelles et dans les exercices de dévotion (quoiqu’il soit vrai que les choses saintes, de soi-même, humilient), néanmoins par leur imperfection il leur naît souvent de cette prospérité une certaine branche d’orgueil secret, qui leur fait avoir quelque satisfaction de leurs actions et d’eux-mêmes. Et d’ici leur naît aussi une certaine envie, un peu vaine et parfois fort vaine, de parler des choses spirituelles devant d’autres et parfois même d’en faire des leçons plutôt que de les apprendre, et ils condamnent en leur cœur les autres qu’ils ne voient pas avec la sorte de dévotion qu’ils voudraient, et même parfois, ils osent bien le dire, ressemblant en cela au Pharisien lequel, louant Dieu, se vantait des choses qu’il faisait et méprisait le Publicain (cf. S. Luc, 18 : 11-12).


 

2. Le diable accroît souvent à de tels gens la ferveur et l’envie de faire davantage de ces œuvres ou d’autres semblables, afin que leur orgueil et présomption s’augmentent, sachant bien que non seulement toutes ces œuvres et ces vertus ne leur servent de rien, mais au contraire en eux se tournent en vice. Et quelques-uns vont vont si avant qu’ils ne voudraient pas qu’un autre qu’eux eût une réputation de bon, de sorte qu’aux occasions ils médisent des autres et les condamnent de parole et d’effet – voyant le fétu dans l’œil de leur frère et n’apercevant pas la poutre qui crève le leur ; ils ôtent un moucheron à leur prochain et ils avalent un chameau.


 

3. Quelquefois aussi, quand leurs maîtres spirituels, comme sont les confesseurs et les supérieurs, n’approuvent pas leur esprit et leur manière de procéder, parce qu’ils ont envie d’être loués et estimés en leurs choses, ils jugent qu’ils ne connaissent pas leur esprit ou qu’ils ne sont pas spirituels et que, c’est pour cela qu’ils ne l’approuvent et ne leur condescendent. De sorte qu’ils en désirent, en cherchent incontinent d’autres qui s’accordent à leur goût, parce que, ordinairement, ils désirent de traiter de leur esprit avec ceux dont ils espèrent qu’ils applaudiront et feront cas de leurs choses. Ils fuient comme la mort ceux qui les leur détruisent pour les mettre en bon chemin, parfois même jusqu’à se fâcher contre eux. Pleins de présomption, ils ont coutume de proposer beaucoup et de n’exécuter guère. Tantôt ils ont envie de faire paraître leur esprit et dévotions aux autres, et pour ce sujet ils font des signes extérieurs, de mouvements, de soupirs et d’autres cérémonies ; et quelquefois ils ont des ravissements, en public plutôt qu’en secret, auxquels le diable coopère et ils prennent plaisir qu’on le sache et souvent ils le désirent.


 

4. Beaucoup s’efforcent d’avoir les préférences et de gagner les bonnes grâces des confesseurs, d’où il leur naît mille envies et inquiétude. Ils ont de la honte à déclarer leurs péchés nûment, de peur que les confesseurs ne les méprisent ; ils les colorent pour ne paraître si méchants, ce qui est plutôt excuser que s’accuser. Quelques fois ils cherchent un autre confesseur pour déclarer leurs vices, de peur que l’autre ne pense qu’il y ait du défaut en eux, mais seulement de la vertu. Et, ainsi, ils aiment toujours à dire le bien, et en termes qu’il paraisse plutôt plus grand qu’il n’est que moins, avec envie que leurs œuvres soient estimées et bonnes, encore que ce serait une plus grande humilité, comme nous dirons après, de les diminuer et désirer que ni lui ni personne ne les estime.


 

5. Il y en a quelques-uns de ceux-ci lesquels tiennent fort peu de compte de leurs fautes, et d’autres s’attristent démesurément de s’y voir tomber, pensant qu’ils devraient déjà être saints, et ils se fachent contre eux-mêmes avec impatience, ce qui est une autre imperfection. Souvent, ils s’adressent à Dieu avec un désir angoisseux afin qu’Il leur ôte leurs imperfections et défauts, plus pour se voir délivrés de leurs ennuis et jouir de la paix que pour Dieu ; ne considérant pas que, s’Il les en délivrait, peut-être qu’ils deviendraient plus orgueilleux et présomptueux. Ils ne louent jamais personne et aiment d’être loués, et quelquefois le prétendent, en quoi ils ressemblent aux folles vierges, lesquelles, ayant leurs lampes éteintes, cherchent de l’huile au dehors (cf. S. Matthieu, 25 : 8).


 

6. Quelques-uns tombent, de ces imperfections, en de nombreuses autres et s’y enfoncent bien avant, et ils s’y précipitent en de grands maux. Mais les uns les ont moins, les autres plus ; et il y en a encore qui ne sentent sinon les premiers mouvements, ou un peu plus ; mais il ne s’en trouve guère de ces commençants qui ne tombent en quelque chose de cela au temps de ces ferveurs. Or, ceux qui en cet état cheminent en perfection procèdent bien d’une autre manière et d’un autre esprit ; parce qu’ils avancent et s’affermissent beaucoup en l’humilité, non seulement méprisant leurs choses propres, mais étant fort peu satisfaits d’eux-mêmes ; ils estiment tous les autres beaucoup meilleurs, et leur portent ordinairement une sainte envie avec un désir de servir Dieu comme eux. Parce que d’autant plus ils sont fervents et font de bonnes œuvres et y ont du goût, comme ils marchent dans l’humilité, d’autant plus aussi connaissent-ils tout ce que Dieu mérite et combien peu de chose est tout ce qu’ils font pour Lui. Et ainsi, tant plus ils font, tant moins sont-ils contents d’eux-mêmes. Car ils voudraient tant faire pour Lui par amour et charité (« caridad y amor ») que tout ce qu’ils opèrent ne leur semblent rien [et n’est rien en vérité – cf. l’Ép. aux Romains, 7 : 14-24], et cette sollicitude d’amour les sollicite, occupe et charme tellement qu’ils ne prennent jamais garde aux actions des autres ; et ainsi, s’ils y prennent garde, c’est toujours, comme je dis, en croyant que tous les autres sont bien meilleurs qu’eux. De manière que, s’estimant peu, ils sont bien aise que leurs prochains en fassent pareil jugement et qu’ils ravalent et méprisent ce qu’ils ont. Et, de plus, ils ont ceci que, quoique les autres veulent louer et estimer ce qui est en eux, ils ne le peuvent croire, et il leur semble une chose étrange de dire ces biens d’eux.


 

7. Ceux-ci, avec beaucoup de tranquillité et d’humilité, ont un grand désir d’être instruits de quoi que ce soit qui leur puisse profiter, bien au contraire de ceux dont nous avons parlé ci-dessus, qui voudraient faire leçon à tout le monde, et quand il semble qu’on leur veut montrer quelque chose, ils interrompent et prennent la parole, comme si déjà ils savaient bien ce qu’on veut leur dire. Mais ces humbles dont nous parlons maintenant n’ont garde d’entreprendre de faire leçon à personne. Ils sont tout prêts de cheminer et de prendre un autre chemin que celui qu’ils tiennent, si on leur commande, parce qu’ils ne pensent jamais bien rencontrer en quoi que ce soit. Ils sont bien aises d’entendre louer les autres et ont seulement de la peine de ce qu’ils ne servent pas Dieu comme eux. Ils n’aiment point à conter leurs affaires, car ils les tiennent pour peu de choses, rougissant même quand ils les disent à leurs maîtres spirituels, comme des choses dont ils estiment ne pas valoir en parler. Ils sont bien plus désireux de dire leurs fautes et péchés, ou qu’on les entende, que de dire leurs vertus. Et ainsi ils traitent plus volontiers de leur âme avec ceux qui font moins de cas de leurs choses et de leur esprit. Ce qui est une propriété de l’esprit simple, pur, vrai et très agréable à Dieu. Car, comme la Sagesse habite dans ces âmes humbles, elle les incline aussitôt à cacher leurs trésors au-dedans et à mettre le mal dehors. Car c’est une grâce que Dieu donne aux humbles ensemble avec les autres vertus, comme Il la refuse aux superbes.


 

8. Ceux-là  donneraient volontiers le sang de leur cœur à celui qui sert Dieu et l’aideront, tant qu’ils pourront, à bien faire. Dans les imperfections où ils se voient tomber, ils se supportent avec humilité, mansuétude et crainte amoureuse de Dieu et espérance en Lui. Mais j’apprends qu’il n’y a que le petit nombre d’âmes qui cheminent dès le commencement de cette perfection, et qu’il y en a fort peu. Nous nous contenterions bien si elles ne trébuchaient point en les choses contraires. C’est pourquoi, comme nous dirons après, Dieu met en la nuit obscure ceux qu’Il veut purifier de toutes ces imperfections, pour les faire avancer.

 

Ibid., chapitre IX :

Les trois signes

pour savoir

si le spirituel est en train de passer par

le chemin de la nuit passive des sens

 

1. Mais attendu que ces articles pourraient souvent procéder non de la nuit ou de la purgation de l'appétit sensitif, mais ou des péchés ou des imperfections de la lâcheté, de la tiédeur ou de quelque mauvaise humeur ou indisposition corporelle, je mettrai ici quelques marques pour connaître si cette sécheresse vient de ladite purgation ou de l'un des vices susdits - sur quoi je trouve qu'il y en a trois principales.


 

2. La première est, s'il advient que, comme on ne trouve ni goût ni consolation en les choses de Dieu, on n'en trouve non plus en aucune des choses créées, parce que, comme Dieu met l'âme en cette obscure nuit pour dessécher et purger son appétit sensitif, Il ne lui laisse prendre ni goût ni saveur en quoi que ce soit. Et l'on connaît très probablement en cela que cette nuit et ce dégoût ne proviennent ni des péchés ni des imperfections commises, parce que, si cela était, on sentirait dans la nature quelque inclination ou envie de goûter autre chose que celle de Dieu [à moins d'être atteint de quelque maladie corporelle ou psychique - ou psychosomatique], car toutes les fois que l'appétit se relâche en quelque imperfection, incontinent on sent qu'on y est peu ou beaucoup enclin, selon le goût et l'affection qu'on y a appliqué. Mais parce que ce dégoût des choses d'en haut et de celles d'ici bas pourrait provenir de certaine disposition ou humeur mélancolique [selon le langage de l'époque] - laquelle souvent ne permet qu'on prenne goût en aucune chose que ce soit - il faut donc avoir recours à la seconde marque ou condition [cela est admirablement vu et analysé].


 

3. La seconde marque, pour qu'on croie qu'il s'agit de cette purgation, est qu'ordinairement on se souvient de Dieu avec sollicitude et souci affligeant, pensant qu'on ne Le sert point, mais qu'on ne fait que reculer, se voyant sans saveur aux choses de Dieu. Car à cela on reconnaît que ce dégoût et cette sécheresse ne viennent d'aucune lâcheté ni tiédeur, parce que la tiédeur a cela de propre de ne se soucier guère des choses de Dieu, ni d'en avoir de sollicitude intérieure. D'où l'on voit qu'il y a beaucoup de différence entre sécheresse et tiédeur (cf. Ap., III, 16), parce que la tiédeur met beaucoup de nonchalance et de langueur en la volonté et en l'esprit, sans sollicitude de servir Dieu, mais la sécheresse purgative (« la sequedad purgativa ») porte quant à soi une sollicitude ordinaire, avec un souci et une peine (comme je dis) de ne pas servir Dieu. Et quoiqu'elle se serve parfois de la mélancolie ou d'autre humeur (comme il arrive souvent [car il y a toujours une interaction plus ou moins notable entre le corps et l'âme ]), elle ne manque pas pour cela de faire son effet purgatif de l'appétit, puisqu'il demeure sans goût et n'a souci qu'en Dieu. Car, quand c'est une pure humeur, tout va en dégoût et destruction, sans ces désirs de servir Dieu qu'a la sécheresse purgative, avec laquelle, quoique la partie sensitive soit fort déchue, languissante et faible pour opérer à cause du peu de goût qu'elle trouve, l'esprit est cependant prompt et vigoureux.


 

4. La cause de cette sécheresse est que Dieu change les biens et les forces du sens à l'esprit, dont le sens et la force naturelle sont incapables, le sens demeure à jeun, sec et vide, parce que la partie sensitive n'a point d'habileté pour ce qui est pur esprit. Et ainsi, l'esprit savourant, la chair demeure sans goût et se relâche pour ce qui est d'opérer ; mais l'esprit, qui reçoit alors l'aliment [qui lui est inhérent], est plus fort et plus vigilant et plus soigneux qu'auparavant dans le souci de ne pas manquer à Dieu ; lequel esprit ne sent pas incontinent au commencement la saveur et la délectation spirituelle, mais seulement l'aridité et le dégoût, à cause de la nouveauté de ce changement, parce que son palais étant accoutumé à ces goûts sensibles, il a toujours les yeux dessus ; et aussi parce que le palais spirituel n'est pas accommodé et purgé pour un goût si subtil, jusqu'à ce que, après un certain laps de temps, il soit disposé par le moyen de cette sèche et obscure nuit, il peut sentir le goût et le bien spirituel, mais la sécheresse et le dégoût, par le manquement de ce qu'il goûtait auparavant avec tant de facilité.


 

5. Parce que ceux que Dieu commence à conduire par ces solitudes du désert ressemblent aux enfants d'Israël, qui, aussitôt que Dieu, dans le désert, eut commencé à leur donner cette viande du ciel, qui avait en soi toutes les saveurs et qui - comme il est dit là - avait tel goût qu'un chacun voulait, malgré tout, regrettaient plus l'absence (la falta) de goût et de saveur qu'avaient les viandes et les oignons d'Égypte (cf. Sag. XVI, 20-21) - parce qu'ils y avaient accoutumé et affriandé leur palais - qu'ils n'estimaient la douceur délicate du manger des anges, et ils pleuraient et gémissaient la perte des chairs parmi les aliments du ciel (los manjares del cielo) (cf. Nombres, XI, 4-6) ; car la bassesse de notre appétit en vient à tel point qu'elle nous fait désirer nos misères et avoir en dégoût le bien incommunicable du Ciel.


 

6. Mais comme je dis, quand ces sécheresses viennent de la voie purgative de l'appétit sensible, encore qu'au commencement l'esprit ne sente pas de la saveur pour les causes que nous venons de dire, néanmoins il sent du courage et de la force pour opérer par la substance que l'aliment intérieur (« el manjar interior ») lui donne - lequel aliment est un commencement d'obscure et sèche contemplation pour le sens (« el cual manjar est principio de oscura y secreta contemplación para el sentido »). Laquelle contemplation, qui est cachée et secrète à celui-là même qui l'a, joint ordinairement avec la sécheresse et vide qu'il a au sens, donne à l'âme une inclination et un désir d'être seule et en repos sans pouvoir penser à aucune chose particulière ni même sans en avoir envie. Et alors, si ceux à qui cela arrive savaient se calmer, négligeant toute œuvre intérieure et extérieure, sans souci de n'y rien faire, incontinent en cet oubli et oisiveté ils jouiraient de cette réfection intérieure, laquelle est si délicate que si l'âme a envie ou le souci de la sentir, elle ne l'a sent pas, parce que, comme je dis, elle opère dans le plus grand loisir et oubli de l'âme - c'est comme l'air qui s'évade quand on veut fermer la main.


 

7. Nous pouvons entendre à ce propos ce que l'Époux dit aux Cantiques à son Épouse : “Détournez vos yeux de moi, parce qu'ils me font envoler” (Cantiques, VI, 4). Car, en cet état, Dieu dispose l'âme d'une telle manière et la conduit par un chemin si différent que, si elle voulait opérer par ses puissances, elle empêcherait plutôt l'œuvre que Dieu fait en elle qu'elle n'y aiderait - ce qui auparavant était entièrement le contraire. La cause de cela est que désormais en cet état de contemplation, qui est quand elle sort du discours et entre dans l'état des avancés, Dieu est Celui qui opère en l'âme, parce que pour cela Il lui lie les puissances intérieures, ne lui laissant aucun appui dans l'entendement, ni suc en la volonté, ni discours en la mémoire. D'où, ce que l'âme peut alors opérer de soi ne sert (comme nous avons dit) qu'à empêcher la paix intérieure et l'œuvre que Dieu fait dans l'esprit, en cette sécheresse du sens ; laquelle œuvre, comme elle est spirituelle et délicate, fait une œuvre paisible, délicate, solitaire, satisfaisante et pacifique et fort éloignée de tous ces autres premiers goûts qui étaient fort palpables et très sensibles. Car cette paix, dit David, est celle que “Dieu parle (« habla ») en l'âme pour la rendre spirituelle” (Ps 84, 9).


 

8. La troisième marque pour connaître cette purgation du sens est que l'âme ne peut plus méditer ni discourir avec le sens de l'imagination, quelque effort qu'elle fasse de sa part ; parce que, comme Dieu commence à Se communiquer à elle, non plus par le sens, comme Il faisait auparavant par le moyen du discours qui composait et divisait les connaissances [ou notices, notions], mais par l'esprit pur, où il n'y a point de discours successifs, se communiquant par un acte de simple contemplation - à laquelle n'atteignent pas les sens extérieurs ni intérieurs de la partie inférieure - de là vient que l'imagination et fantaisie ne peuvent s'appuyer sur aucune considération ni y trouver pied désormais.

 

 

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VIE D’UNION À DIEU PAR LA FOI SEULE (4/6) - Le Présent éternel

 

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POUR PARVENIR À UNE RÉSURRECTION DE VIE (CF. S. JEAN, V, 25, 28-29) - Le Présent éternel

 

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 10:07

 

VIE D’UNION À DIEU PAR LA FOI SEULE

 

 (2/6)

 

Ibid., chap. XXI :

 

Que c’est vanité de mettre la joie de la volonté dans les

biens naturels, et comme on doit plutôt s’en défier

 

1. Par les biens naturels nous entendons ici la beauté, la grâce, la complexion corporelle et tous les autres dons corporels, comme aussi en l'âme le bon entendement, la discrétion, avec les autres choses qui appartiennent à la raison. En tout cela l'homme ne doit se réjouir, si lui ou ceux qui lui appartiennent en sont doués, sans plus, sans en remercier Dieu qui les donne pour être mieux connu et plus aimé par ces qualités. Et se réjouir de cela seulement, c'est vanité et tromperie, comme dit Salomon : “La grâce est trompeuse, la beauté est vaine ; la femme qui craint Dieu est celle qui sera louée” (Proverbes, XXXI, 30) [ce qui n'a pas empêché le grand Salomon, dans sa vieillesse, de s'y être laissé prendre en n'ayant pas refusé à son cœur ce qu'il lui avait demandé et en tombant par là dans un terrible aveuglement - cf. I Rois, XI, 1-13 ; Ecclésiaste, II, 10]. Or il nous enseigne que l’homme doit plutôt se défier dans ces dons, puisque par leur moyen il peut être aisément distrait de l’amour de Dieu, et, étant attiré par eux, tomber en vanité et être trompé. C’est pourquoi il dit que la grâce corporelle est trompeuse, parce qu’elle séduit l’homme sur le chemin et l’attire à ce qui ne lui est pas convenable, par vaine joie et complaisance de soi-même ou de celui qui a cette grâce. Il dit aussi que la beauté est vaine, parce qu’elle fait tomber l’homme en maintes manières, quand il l’estime et se complaît en elle, vu qu’il doit seulement s’en réjouir, si lui ou d’autres servent mieux Dieu en cela. Mais au contraire l'homme doit craindre et appréhender que ses dons et grâces naturelles ne soient cause que Dieu soit offensé par elles, ou pour sa vaine présomption, ou par son affection désordonnée, jetant les yeux sur elles. C'est pourquoi celui qui aura quelque don doit vivre avec tant de soin et de retenue qu'il ne donne sujet à personne par sa vaine ostentation d'éloigner un moment Dieu de son cœur. Car ces grâces et dons de nature provoquent tellement et occasionnent tant de mal, soit à celui qui les possède, soit à l'autre qui les regarde, qu'il s'en échappe bien peu qui n'y attachent leur cœur par quelque lacet ou ne s'y engluent. [...]


 

2. Le spirituel doit donc purger et obscurcir sa volonté en cette vaine joie, considérant que la beauté et toutes les autres parties naturelles sont terre, qu'elles viennent de la terre et s'en retourneront en terre ; que la grâce et la gentillesse ne sont que fumée et un air de cette terre ; et que pour ne pas tomber en vanité, il doit les tenir pour telles, et les estimer comme telles, et en cela diriger son cœur vers Dieu en liesse et réjouissances de ce qu'Il est en Soi toutes ces grâces et beautés très éminemment, dans un degré infini, par-dessus toutes les créatures. Et comme dit David, qu' “elles vieilliront toutes et passeront comme les vêtements, mais que Lui seul demeure immuable ” (Psaumes, CI, 27) pour toujours. C'est pourquoi, s'il n'adresse pas sa joie à Dieu en toutes ces choses, il sera toujours trompeur et trompé. Car c'est de celle-là qu'il faut entendre ce que dit Salomon parlant à la joie touchant les créatures : “J'ai dit à la joie : pourquoi te laisses-tu tromper en vain ?” (Ecclésiaste, II, 2 - Vulgate : « Risum reputavi errorem : et gaudio dixi : Quid frustra deciperis ? »), c'est à savoir quand on se laisse ravir le cœur par les créatures.

 

Ibid., chap. XXII :

 

Des dommages qui s’ensuivent pour l’âme de mettre

la joie de la volonté dans les biens naturels

 

1. [...] Mais ma principale intention est de dire les particulières pertes et profits qui s'ensuivent pour l'âme touchant chaque chose, pour la joie ou non joie qui y est. [...]


 

2. Donc les dommages spirituels et corporels qui s'ensuivent directement et effectivement pour l'âme, quand elle met sa joie dans les biens naturels, sont réduits à six principaux.

Le premier, c'est une vaine gloire, présomption, orgueil et mépris du prochain, parce qu'on ne peut pas jeter les yeux de l'estime sur quelque chose sans les retirer des autres. D'où il s'ensuit au moins un mépris réel des autres choses, parce que naturellement, faisant cas d'une chose, le cœur se retire des autres et se ramasse en celle qu'il prise ; et de ce mépris réel il est aisé de tomber dans l'intentionnel et volontaire de quelques autres choses en particulier ou en général, non seulement dans le cœur mais aussi le montrant avec la langue, disant : un tel ou un tel n'est pas comme tel ou tel.

Le second dommage est qu'il émeut les sens à complaisance et à la délectation sensuelle et à la luxure.

Le troisième est de faire tomber en flatterie et en vaine louange, où il y a de la tromperie et de la vanité, comme dit Isaïe : “Mon peuple, celui qui te loue te trompe” (Isaïe, III, 12). [...]

Le quatrième dommage est général, parce que la raison et le sens de l'esprit s'émoussent fort, comme aussi dans la joie des biens temporels, voire en certaine manière davantage. [...]

Et de là procède le cinquième dommage, qui est distraction d'esprit dans les créatures. D'où naît et s'ensuit la tiédeur et lâcheté d'esprit, qui est le sixième dommage, semblablement général, lequel d'ordinaire passe si avant que de faire qu'on s'ennuie fort et s'attriste dans les choses de Dieu, jusqu'à en venir à les avoir en horreur. [...]


 

3. Mais retournant à parler de ce second dommage - qui en contient en soi d'innombrables - quoiqu'on ne sache pas les exprimer avec la plume ni avec la langue, il n'est ni obscur ni caché jusqu'où arrive et combien grande est cette misère qui naît de la joie qu'on a de la grâce et de la beauté naturelle ; vu que chaque jour on en voit arriver tant de meurtres d'hommes, de déshonneurs, d'outrages, de biens dissipés, tant d'envies et de contentions, tant d'adultères, de viols et de fornications, et tant de saints abattus sur le sol qu'on les compare à “la troisième partie des étoiles du ciel précipitées en terre par la queue de ce serpent” (Apocalypse, XII, 4) ; “L'or fin dans la fange, privé de son premier lustre ; les braves et les nobles de Sion qui se revêtaient d'or fin, estimés comme des pots de terre cassés et mis en pièces” (Lamentations, IV, 1-2).


 

4. Mais où ne parvient le poison de ce dommage ? Et qui ne boit peu ou beaucoup dans le calice doré de la femme de Babylone ? (cf. Apocalypse, XVII, 4). Laquelle étant montée sur une grande bête qui avait sept têtes et dix couronnes, donne à entendre qu'à peine y a-t-il ni haut, ni bas, ni saint, ni pécheur à qui elle ne fasse boire de son vin, assujettissant leur cœur en quelque chose ; car, comme il est dit là, “elle a enivré tous les rois de la terre du vin de sa prostitution” (Ibid., XVII, 2). Elle range sous sa tyrannie tous les états, jusqu'au souverain et illustre état du sanctuaire et du divin sacerdoce, posant son calice abominable, comme dit Daniel, “au lieu saint” (Daniel, IX, 27), en laissant à peine aucun, pour fort qu'il soit qu'elle n'abreuve peu ou beaucoup du vin de ce calice qui est cette vaine joie. C'est pourquoi il dit que tous les rois de la terre furent enivrés de ce vin ; vu qu'il s'en trouvera fort peu, même des plus saints, qui n'aient été quelque peu charmés et séduits du breuvage de la joie et du goût de la beauté et des grâces naturelles.


 

5. Notez ce mot enivrés, parce que si on boit - si peu que ce soit - du vin de cette joie, à l'instant le cœur est lié et épris ; elle fait ce dommage d'obscurcir la raison, comme à ceux qui sont pris de vin. Et en telle sorte que, si on ne prend sur-le-champ quelque contrepoison qui le fasse rejeter promptement, la vie de l'âme sera en danger. [...]


 

6. Concluons donc mettant l'antidote nécessaire contre ce poison. Qui sera que, aussitôt que le cœur se sentira saisi de cette vaine joie des biens naturels, il se souvienne qu'en vain on se réjouit d'autre chose que de servir Dieu, et combien cela est dangereux et pernicieux ; considérant le dommage que reçurent les Anges de se réjouir et complaire en leur beauté et biens naturels, puisque cela les précipita en les abîmes des enfers.

 

Ibid., chap. XXIII :

 

Des profits que tire l’âme de ne pas mettre sa joie dans les biens naturels

 

1. L'âme profite grandement de retirer son cœur de semblable joie, parce que, outre qu'elle se dispose à l'amour de Dieu et aux autres vertus, elle donne lieu directement à l'humilité pour soi-même et à la charité générale envers le prochain. En effet, ne s'affectionnant à aucun à cause de ses biens naturels apparents qui sont trompeurs, l'âme demeure libre et claire pour les aimer tous raisonnablement et spirituellement, comme Dieu veut qu'ils soient aimés. En quoi l'on connaît que pas un ne mérite d'être aimé, sinon pour la vertu qui est en lui. Et quand on aime de cette façon, c'est selon Dieu, et avec grande liberté ; que s'il y a de l'attachement, c'est encore avec un plus grand attachement à Dieu. Car alors, tant plus cet amour croît, tant plus celui de Dieu augmente ; et tant plus croît celui de Dieu, tant plus aussi celui du prochain. Parce que - de l'amour qui est en Dieu - c'est une même raison et une même cause.


 

2. S'ensuit un autre excellent profit, à nier ce genre de joie, à savoir qu'il accomplit et observe les conseils que dit Notre Sauveur en saint Matthieu, “que celui qui voudra Le suivre se renonce soi-même” (S. Matthieu, XVI, 24) - ce que l'âme ne pourrait jamais faire si elle mettait sa joie dans ses biens naturels, parce que celui qui fait quelque cas de soi-même ne se renonce ni ne suit le Christ.


 

3. Il y a un autre grand profit à rejeter cette sorte de joie, qui est que cela cause une grande tranquillité en l'âme et évacue les digressions, et fait un recueillement en les sens, particulièrement en les yeux. Parce que, ne voulant pas se réjouir en cela, elle ne veut regarder ni laisser les autre sens à ces choses, de peur d'en être attirée ou enlacée, ni perdre du temps, ni des pensées en elles, étant semblable en prudence au “serpent qui bouche ses oreilles de peur d'ouïr les charmes de celui qui l'enchante et afin qu'elles ne lui laissent aucune impression” (Psaumes, LVII, 5). Parce que, gardant les portes de l'âme, qui sont les sens, on conserve grandement et augmente sa tranquillité et sa pureté.


 

4. Il y a un autre profit non moindre en ceux qui ont déjà profité en la mortification de ce genre de joie, qui est que les objets et les notices sales ne leur font pas impression ni causent l'impureté qu'elles font à ceux qui se plaisent encore en quelque chose de cela. Et pour ce sujet, de la mortification et de la négation de cette joie, il vient au spirituel une pureté d'âme et de corps - c'est-à-dire d'esprit et de sens - et il a une connaissance angélique avec Dieu, faisant de son âme et de son corps un digne temple du Saint-Esprit (cf. S. Matthieu, V, 8 ; I Corinthiens, III, 16). Ce qui ne peut être ainsi, si son cœur se réjouit (« se goza ») dans les biens et les grâces naturelles. Et pour cela il n'est pas nécessaire qu'il y ait un consentement ni mémoire de chose sale ; vu que cette joie suffit pour l'impureté de l'âme et du sens, avec la connaissance d'une telle chose, puisque le Sage dit que “le Saint-Esprit se retirera des pensées qui sont sans entendement”, c'est-à-dire qui ne sont pas ordonnées à Dieu par la raison supérieure (« la razón superior en orden a Dios »).

 

Ibid., chap. XXIV :

 

Où il traite du troisième genre des biens où la volonté peut mettre

l’affection de la la joie, qui sont les sensibles. — Il dit quels

ils sont et de combien de sortes et comme il faut

plutôt s’en défier pour les acheminer en Dieu,

se purgeant de cette joie

 

1. Il faut maintenant traiter de la joie touchant les choses sensibles, qui est le troisième genre de biens dans lesquels nous disons que la volonté peut se réjouir. Et notez que par les biens sensibles nous entendons ici tout ce qui peut en cette vie tomber au sens de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût et de l'attouchement, et de la production intérieure du discours imaginaire - ce qui appartient aux sens corporels, intérieurs et extérieurs.


 

2. Et pour obscurcir la volonté et la purger de la joie en ces objets sensibles - l'acheminant à Dieu par eux [car il faut bien préciser la fin ou le terme du chemin emprunté, la mortification n'étant pas une fin en soi] - il est nécessaire de présupposer une vérité qui est que (comme nous avons souvent dit) le sens de la partie inférieure de l'homme - qui est celui dont nous traitons - n'est ni peut être capable de connaître ni comprendre Dieu comme Il est. De manière que l'œil ne saurait Le voir, ni chose qui Lui ressemble ; ni l'oreille entendre sa voix, ni son qui Lui soit pareil ; ni l'odorat ne peut sentir une si suave odeur ; ni le goût avoir une saveur si grande et si relevée ; ni le toucher ne peut sentir un attouchement si délicat et si délectable, ni chose semblable ; Sa forme ne peut tomber dans l'imagination ni dans la pensée, ni aucune figure qui puisse Le représenter, comme dit Isaïe, que “l'œil ne L'a pas vu, ni l'oreille ne L'a entendu, ni n'est tombé dans le cœur de l'homme” (Isaïe, LXIV, 4). [...]


 

5. C'est pourquoi je prétends donner ici une instruction pour reconnaître quand les goûts des sens profitent et quand ils ne profitent pas. C'est que, toutes les fois qu'ils entendront des musiques ou autres choses, qu'ils verront des choses agréables, qu'ils flaireront de bonnes odeurs, ou goûteront des saveurs ou toucheront de choses délicates, au premier mouvement s'ils portent aussitôt leur notice et l'affection de la volonté en Dieu - cette notice leur étant plus savoureuse que le motif sensible qui la cause, et s'ils ne goûtent ce motif que pour un tel effet - c'est signe qu'ils en tirent du profit et que le sensible aide au spirituel ; et l'on peut en user ainsi, parce qu'alors les choses sensibles servent à la fin pour laquelle Dieu les a créées et données, qui est pour Se faire mieux aimer et connaître par elles. [...]


 

7. Le spirituel donc en quelque goût qu'il reçoive de la part du sens soit par hasard, soit autrement, ne doit se servir de lui que pour aller à Dieu, élevant à Lui la joie de l'âme, afin qu'elle soit utile et profitable et parfaite, remarquant que toute joie qui n'est pas de cette sorte - en négation et anéantissement de toute autre joie, encore qu'elle soit de chose en apparence fort relevée - est néanmoins vaine et inutile et un empêchement pour l'union de la volonté en Dieu.

 

Ibid., chap. XXV :

 

Il traite des dommages que l’âme reçoit à vouloir mettre

sa joie de la volonté en les biens sensibles

 

1. Premièrement, si l'âme n'obscurcit et n'éteint la joie qui peut lui naître des choses sensibles, la rapportant à Dieu, tous les dommages généraux que nous avons dit, qui procèdent de toute autre sorte de joie, s'ensuivront de celle-ci, qui est des choses sensibles, comme sont obscurité de la raison, tiédeur, chagrin spirituel, etc. Mais, en particulier, cette joie peut directement la faire tomber en maints dommages tant spirituels que corporels ou sensibles.


 

2. Premièrement, de la joie des choses visibles, en n'y renonçant pas pour aller à Dieu, on peut tomber directement en vanité d'esprit et distraction d'entendement, en convoitise désordonnée, dévergondage (« deshonestidad »), dérèglement en la composition intérieure et extérieure, impureté de pensées et en envies.


 

3. De la joie d'entendre des choses inutiles provient directement la distraction de l'imagination, caquet, envie, jugements incertains, variété de pensées, et, de ces dommages, d'autres dommages nombreux et funestes.


 

4. De se plaire dans les suaves odeurs vient l'horreur des pauvres - ce qui est contre la doctrine du Christ - l'aversion de la servitude, peu de soumission de cœur aux choses humbles, une insensibilité spirituelle, au moins selon la proportion de son appétit.


 

5. De la joie en la saveur des viandes vient directement la gourmandise et l'ivrognerie, la colère, la discorde, le manquement de charité envers le prochain et les pauvres - comme ce mauvais riche, qui était traité tous les jours splendidement, fit envers Lazare (cf. S. Luc, XVI, 19). De là procède l'altération corporelle, les maladies et les mauvais mouvements de la chair, parce que les aiguillons de la luxure croissent. [...]


 

6. De la joie à l'attouchement des choses agréables, elle apporte bien d'autres dommages et plus étranges et qui en moins de temps substituent le sens à l'esprit et éteignent sa force et vigueur. De là vient l'abominable vice de la mollesse ou bien ses aiguillons, selon la proportion de cette joie. Elle nourrit la luxure, rend l'âme efféminée et timide, le sens flatteur, attrayant, disposé pour pécher et pour endommager. Elle répand dans le cœur une vaine allégresse et joie. [...] Cette joie nourrit parfois un esprit de confusion et une insensibilité de conscience et d'esprit ; partant, elle affaiblit fort la raison et la réduit à tel point qu'elle ne peut prendre ni donner bon conseil, et devient incapable des biens spirituels et moraux, inutile comme un pot cassé (« inútil como un vaso quebrado »).


 

8. Enfin, cette joie de l'attouchement peut causer tous les maux et les pertes que nous avons dits provenir de la joie des biens naturels, lesquels je ne veux pas répéter ici, omettant encore beaucoup d'autres dommages qu'elle enfante, comme sont le manquement dans les exercices spirituels et la pénitence corporelle, une tiédeur et indévotion touchant l'usage des sacrements de la Pénitence et de l'Eucharistie.

 

Ibid., chap. XXVI :

 

Des profits que reçoit l’âme dans la négation de la joie en les choses

sensibles, lesquels profits sont spirituels et temporels

 

1. L'âme tire des profits admirables, renonçant à cette joie, dont les uns sont spirituels et les autres temporels.


 

2. Le premier est que l'âme retirant sa joie des choses sensibles, se répare touchant la distraction où elle est tombée par un trop grand exercice des sens, se recueillant en Dieu, et l'esprit se conserve et les vertus qu'elle a acquises s'augmentent et elle va profitant.


 

3. Le deuxième profit spirituel qu'elle tire de ne pas se réjouir de ce qui est sensible, est excellent, à savoir, que nous pouvons dire avec vérité que de sensuel l'homme devient spirituel, et d'animal, raisonnable ; voire qu'étant homme, il chemine en ange ; et que de temporel et humain, il se rend divin et céleste. [...]


 

4. [...] Partant, l'âme fait ici un admirable profit, acquérant une grande disposition pour recevoir des biens de Dieu et des dons spirituels.


 

5. Mais le troisième fruit est qu'il lui augmente excessivement les goûts et la joie de la volonté temporellement. Puisque, comme dit le Sauveur, dès cette vie “on lui rend cent pour un” (S. Matthieu, XIX, 29). De manière que si vous refusez une joie, le Seigneur vous en donnera cent en cette vie spirituellement et temporellement ; comme aussi pour un plaisir que vous recevrez des choses sensibles, vous aurez cent dégoûts et cent déplaisirs. Parce que, de la part de l'œil déjà purgé en les joies de la vue, l'âme reçoit une joie spirituelle s'élevant à Dieu en tout ce qu'elle voit - que ce qu'elle voit soit divin ou soit profane. De la part de l'ouïe purgée en la joie d'entendre, l'âme reçoit cent fois autant de joie fort spirituelle et dirigée vers Dieu en tout ce qu'elle entend - que ce qu'elle entend soit divin ou soit profane ; et ainsi en tous les autres sens déjà purgés. Parce que, comme en l'état d'innocence, tout ce que nos premiers Parents [Adam et Eve avant leur chute] voyaient, entendaient, mangeaient, etc., dans le paradis leur servait pour un plus grand goût de contemplation, pour ce qu'ils avaient la partie sensible bien sujette et ordonnée à la raison ; de même celui qui a le sens purgé et sujet à l'esprit, de toutes les choses sensibles - voire dès le premier mouvement - il en tire la délectation d'un savoureux regard et contemplation divine. [...]


 

7. De ce qui a été dit, j'infère cette doctrine qui est que, jusqu'à ce que l'homme ait tellement habitué le sens en la purgation de joie sensible que, dès le premier mouvement, il en tire le profit que j'ai dit - à savoir que les choses l'envoient incontinent à Dieu - il a besoin de rejeter la joie et le goût qui s'y trouvent, pour tirer l'âme de la vie sensitive ; craignant que, puisqu'il n'est pas [encore] spirituel, il ne tire de l'usage de ces choses plus de suc et plus de forces pour le sens que pour l'esprit - la force sensible prédominant en son opération, laquelle accroît la sensualité, l'entretient et l'engendre. Parce que, comme dit Notre Sauveur, “ce qui naît de la chair est chair, et ce qui naît de l'esprit est esprit” (S. Jean, III, 6). Et prenez bien garde à ceci, car c'est la vérité (« Y esto se mire mucho, porque es así la verdad »).

 

Ibid., chap. XXVII (la joie des biens moraux, des bonnes œuvres) :

 

Où il commence à traiter de la quatrième sorte de biens qui sont moraux . —

Il dit ce qu’ils sont et comment la joie de la volonté y est licite

 

1. La quatrième sorte de biens dans lesquels la volonté peut se réjouir sont les biens moraux. Nous entendons par là les vertus et leurs habitudes en tant que morales ; pareillement l'exercice de quelque vertu que ce soit, et l'exercice des œuvres de miséricorde, l'observation de la loi de Dieu, la politique (le bien public) et tout exercice de bon naturel et inclination. […]


 

3. Et ainsi, parlant humainement, parce que les vertus méritent d'elles-mêmes d'être aimées et estimées, l'homme peut bien se réjouir de les avoir et de les pratiquer, tant pour ce qu'elles sont en soi, que pour ce qu'elles apportent de bien à l'homme humainement et temporellement. Car en cette façon et pour ce sujet les philosophes, les sages et anciens princes les ont estimées, les ont louées et ont tâché de les avoir et de les pratiquer ; et, bien que gentils (par opposition aux juifs et aux chrétiens) et quoiqu'ils ne regardassent les choses que temporellement - pour les biens temporels et naturels qu'ils connaissaient leur devoir advenir de là - ils n'obtenaient pas seulement par là les biens et l'estime temporelle qu'ils prétendaient, mais en outre Dieu, qui aime tout ce qui est bon (même chez les barbares et gentils) et qui “n'empêche pas de faire quelque bien” (Sagesse, VII, 22 - Vulgate : «  ... quem nihil vetat, benefaciens »), comme dit le Sage, leur prolongeait la vie, leur accroissait l'honneur, le domaine et la paix, comme Il fit aux Romains, parce qu'ils vivaient sous de bonnes lois ; et leur assujettit presque tout le monde - payant d'une récompense temporelle les bonnes mœurs de ceux qui pour leur infidélité étaient incapables de récompense éternelle. [...]


 

4. Mais, encore que le chrétien doive se réjouir des biens moraux en cette manière, et des bonnes œuvres qu'il fait temporellement - en tant qu'elles lui causent les biens temporels que nous avons dits - néanmoins sa joie ne doit pas s'y arrêter en cette première manière (comme nous avons dit des gentils, dont les yeux de l'âme ne pénétraient pas plus avant que cette vie mortelle), mais - puisque la lumière de la foi, qui lui fait espérer la vie éternelle et sans laquelle tout ce qui est en ce monde et en l'autre ne lui servira à rien - qu'il doit seulement et principalement se réjouir de la possession et de l'exercice de ces biens moraux en la seconde manière - qui est que, faisant les œuvres pour l'amour de Dieu, elles lui acquièrent la vie éternelle [en toute saine logique]. Ainsi, il ne doit regarder ni se réjouir qu'à servir et honorer Dieu avec ses bonnes œuvres et vertus. [...]


 

5. Donc, pour diriger la joie vers Dieu dans les biens moraux, le chrétien doit remarquer que la valeur de ses bonnes œuvres, jeûnes, aumônes, pénitences, etc., ne consiste pas tant en la quantité et en la qualité, qu'en l'amour de Dieu avec lequel il les fait ; et qu'elles sont alors d'autant mieux qualifiées qu'elles sont faites avec un plus pur et plus entier amour de Dieu et qu'il prétend d'elles moins d'intérêt de joie, de goût, de consolation et de louange en cette vie et en l'autre. C'est pourquoi il ne doit pas arrêter son cœur dans le goût, dans la consolation, dans la saveur ni autres intérêts dont les bons exercices et bonnes œuvres sont habituellement accompagnées, mais recueillir la joie en Dieu, désirant Le servir par elles, et - se purgeant et demeurant en obscurité de cette joie - vouloir que Dieu soit le seul qui S'en délecte et les savoure en secret, sans aucun autre respect ou intérêt que l'honneur et la gloire de Dieu. Et ce faisant, il ramassera en Dieu toute la force de la volonté touchant les biens moraux.

 

Ibid., chap. XXVIII :

 

Des sept dommages où l’on peut tomber, mettant

la joie de la volonté dans les biens moraux

 

1. Les principaux dommages où l'homme peut tomber par la vaine joie de ses bonnes œuvres et coutumes et habitudes, sont (comme je trouve) au nombre de sept et très pernicieux, parce qu'ils sont spirituels.


 

2. Le premier dommage, c'est la vanité, l'orgueil, la vaine gloire et la présomption ; parce qu'on ne saurait se réjouir de ses œuvres sans les estimer. D'où naît la jactance et le reste, comme il est dit dans l'Évangile du pharisien qui priait Dieu et se flattait auprès de Lui, en se vantant qu'il jeûnait et faisait d'autres bonnes œuvres.


 

3. Le second dommage est communément enchaîné à l'autre, qui est de juger les autres mauvais et imparfaits comparativement, pensant qu'ils ne font pas si bien que lui, les méprisant en son cœur et quelques fois par ses paroles. Le pharisien en était aussi entaché, vu qu'il disait en sa prière : “Ô Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, adultères, ou même comme ce publicain, etc.” (S. Luc, XVIII, 11).


 

4. Le troisième dommage est que, comme ils regardent leur goût dans les œuvres, ils ne font que celles dont ils espèrent du goût et de la louange. Et ainsi ; comme dit le Christ, “tout ce qu'ils font, c'est pour être vus des hommes” (S. Matthieu, XXIII, 5), ne travaillant pas pour l'amour de Dieu seul.


 

5. Le quatrième s'ensuit de celui-là, qui est qu'ils ne trouvent pas de récompense en Dieu, l'ayant recherchée en cette vie dans la joie ou dans la consolation, dans le profit d'honneur ou autres telles choses dans leurs œuvres. En quoi le Sauveur dit qu'ils ont reçu leur récompense (S. Matthieu, VI, 2). [...] Les uns veulent qu'on les loue ; les autres, qu'on les en remercie ; d'autres les racontent et prennent plaisir que tel ou tel les sache, ou même le monde entier ; parfois, ils veulent que l'aumône ou ce qu'ils font passe par main tierce, pour le divulguer ; les uns veulent l'un et l'autre. Ce qui n'est autre chose que sonner la trompette (S. Matthieu, VI, 2), ce que font les hommes vains - ainsi que le Sauveur dit dans l'Évangile - lesquels, pour ce sujet, ne recevront de Dieu aucune récompense pour leurs œuvres.


 

6. Ceux-là donc, pour éviter ce dommage, doivent cacher leurs œuvres, afin que Dieu seul les voie, désirant que personne n'en fasse cas. Et ne doivent pas seulement les cacher aux autres, mais encore à eux-mêmes. C'est-à-dire, qu'ils ne s'y complaisaient pas - les estimant comme si c'était quelque chose - comme il se donne à entendre spirituellement en ce que Notre Seigneur dit en l'Évangile : “Que ta gauche ne sache pas ce que fait ta main droite” (S. Matthieu, VI, 3), comme s'il disait : n'estime pas avec l'œil temporel et charnel l'œuvre spirituelle que tu fais.


 

7. Le cinquième dommage de telles gens est qu'ils ne s'avancent pas sur le chemin de la perfection, parce que, étant attachés au goût et à la consolation dans le travail, quand ils ne trouvent pas de goût dans leurs œuvres et exercices - ce qui est ordinairement lorsque Dieu veut les avancer, leur donnant le pain sec, qui est celui des parfaits, et les sevrant du lait de l'enfance, éprouvant leurs forces et purgeant leur tendre appétit, afin qu'ils puissent goûter de la viande des grands - ils perdent ordinairement courage et la persévérance, parce qu'ils ne trouvent pas ladite saveur dans leurs œuvres. [...]


 

8. Le sixième dommage c'est qu'ils s'abusent d'ordinaire, estimant les œuvres qui leur plaisent meilleures que celles qu'ils ne goûtent pas ; ils louent et estiment les unes et méprisent les autres, encore que communément les œuvres où l'homme est plus mortifié (principalement quand il n'est pas avancé dans la perfection) soient plus agréables et plus précieuses devant Dieu, à cause de la négation de soi-même que l'homme y apporte, que celles ou il trouve sa consolation, dans lesquelles il peut fort aisément se chercher soi-même. Et à ce propos, Michée dit : “Ils appellent bien le mal de leurs mains” (Michée, VII, 3), ce qui provient de ce qu'ils mettent leur goût en leurs œuvres, et non à plaire seulement à Dieu. [...]


 

9. Le septième dommage est que, en tant que l'homme n'éteint pas la vaine joie dans les œuvres morales, il est davantage incapable de recevoir conseil et instruction raisonnable touchant ce qu'il doit faire.

 

Ibid., XXX :

 

Où il commence à parler du cinquième genre de

biens où la volonté peut se réjouir, qui sont

 les surnaturels. — Il dit ce qu’ils sont et

comme ils sont distingués  des

 spirituels, et comme il faut

adresser à Dieu la joie

 qu’on peut en tirer

 

1. Parlons maintenant de la cinquième sorte de biens dans lesquels l'âme peut se réjouir qui sont les surnaturels. Par lesquels nous entendons ici tous les dons et grâces que Dieu a faits, qui surpassent la faculté et vertu naturelle, qu'on nomme “gratis data” [la grâce donnée gratuitement : gratia gratis data - cf. S. Thomas, S. Th., II, I, q. 111, a. 5], comme sont la sagesse et la science qu'il donna à Salomon, et les grâces dont parle saint Paul, à savoir “la foi, le don de guérison, le don d'opérer des miracles, la prophétie, le discernement des esprits, la diversité des langues, l'interprétation des langues”. [...]


 

3. Mais parlant à présent des dons et des grâces surnaturelles - comme nous les entendons ici - je dis que pour purger en elles la vaine joie, il faut ici remarquer deux profits qui sont en ce genre de biens, à savoir temporel et spirituel. Le temporel, c'est le don de guérison, de faire voir les aveugles, ressusciter les morts, chasser les diables, prédire l'avenir pour y aviser, et les autres de cette sorte. Le profit spirituel et éternel, c'est que Dieu par ces œuvres soit connu et servi par celui qui les fait ou par ceux dans lesquels elles se font.


 

4. Quant au premier profit qui est temporel, les œuvres et les miracles surnaturels méritent peu ou point la joie de l'âme, parce que le second profit exclu [i.e. le profit spirituel], ils importent peu ou point à l'homme, puisque, d'eux-mêmes, ils ne sont pas des moyens pour unir l'âme avec Dieu, mais c'est la charité qui le fait. Et l'on peut exercer ces œuvres et grâces surnaturelles sans être en grâce ni charité, tantôt Dieu donnant véritablement les dons et les grâces comme à l'inique prophète Balaam et à Salomon, tantôt de semblables étant opérées faussement par la voie du diable, comme fit Simon le Magicien, ou par autres secrets de la nature. [...]


 

5. L'homme doit donc se réjouir, non d'avoir ces grâces et de les exercer, mais s'il en tire le second fruit spirituel, à savoir de servir Dieu en elles avec une véritable charité, où git le fruit de la vie éternelle. C'est pourquoi notre Sauveur reprit ses disciples qui se réjouissaient de chasser les diables, disant : “Ne vous réjouissez pas de ce que les diables vous sont soumis, mais de ce que vos noms sont écrits dans les cieux” (S. Luc, X, 20). C'est comme qui dirait en bonne théologie : réjouissez-vous si vos noms sont inscrits dans le Livre de vie (cf. Apocalypse, XX, 12, 15). De là on apprend que l'homme ne doit se réjouir qu'au chemin qui y conduit, qui est de faire les œuvres avec charité ; car à quoi sert et que vaut devant Dieu ce qui n'est point amour de Dieu ? Lequel amour n'est point parfait, s'il n'est fort et avisé à purger la joie de toutes sortes de choses, la mettant seulement à faire la volonté de Dieu ; et en cette manière, la volonté s'unit avec Dieu par ces biens surnaturels.

 

Ibid., chap. XXXI :

 

Des dommages qui peuvent arriver à l’âme de mettre la

joie de la volonté en cette sorte de biens (surnaturels)

 

1. Il me semble que l'âme peut tomber en trois principaux dommages de mettre sa joie dans les biens surnaturels, c'est à savoir de tromper et d'être trompée, recevoir du détriment en l'âme touchant la foi et tomber en vaine gloire ou quelque autre vanité.


 

2. Quant au premier, il est aisé de tromper les autres et soi-même, se réjouissant en cette sorte d'œuvres. La raison est que, pour connaître dans ces œuvres les vraies d'avec les fausses, comment et en quel temps il faut pratiquer, il y faut bien aviser, et il est besoin d'une grande lumière de Dieu : et la joie et l'estime de ces œuvres empêchent fort l'un et l'autre. Et ceci pour deux raisons : l'une à cause que la joie émousse et obscurcit le jugement ; l'autre, parce qu'avec la joie de cette œuvre, non seulement l'homme souhaite qu'elle soit faite plus promptement, mais encore il est davantage poussé à ce qu'elle se fasse hors de temps. [...] Ainsi que nous lisons que voulait faire Balaam lorsqu'il voulut entreprendre d'aller maudire le peuple d'Israël contre la volonté de Dieu (cf. Nombres, XXII, 19-22, 34-35). Dont Dieu fut tellement irrité qu'Il voulait le tuer. Et saint Jacques et saint Jean voulaient faire descendre le feu du ciel sur les Samaritains, parce qu'ils refusaient de loger notre Sauveur, et Il les reprit en cela (cf. S. Luc, IX, 54-55).


 

3. Où l'on voit clairement comment ceux-là étaient portés à ces œuvres par quelque passion d'imperfection enveloppée dans la joie et l'estime qui les concernent, quand il n'était pas convenable. Parce que, cessant semblable imperfection, ils se meuvent et déterminent seulement à opérer ces vertus quand et comme Dieu les pousse à cela - et jusqu'alors il ne convient pas. C'est pourquoi Dieu se plaignait par Jérémie de certains prophètes, disant : “Je n'envoyais pas les prophètes, et ils couraient ; Je ne leur parlais pas, et ils prophétisaient” (Jérémie, XXXIII, 21). Et ailleurs : “Ils ont trompé mon peuple par leur mensonge et leurs miracles, sans que Je leur eusse rien commandé et sans que Je les eusse envoyés” (Id., 32 et 26). Il dit encore en ce lieu, parlant d'eux, qu'ils voyaient la vision de leur cœur et qu'ils la disaient - ce qui ne fut pas ainsi arrivé, s'ils n'eussent eu cette abominable propriété en ces œuvres.


 

4. D'où nous apprenons par ces autorités que le dommage de cette joie n'aboutit pas seulement à user injustement et avec perversité de ces grâces que Dieu donne - comme fit Balaam et ceux dont Il parle ici, qui faisaient des miracles par lesquels ils trompaient le monde - mais encore jusqu'à s'en servir, sans que Dieu les leur eût données - comme ceux-ci qui prophétisaient leurs fantaisies et publiaient les visions qu'ils composaient, ou celles que le diable leur représentait. Car le diable, qui les voit affectionnés à ces choses, leur donne un beau champ et fournit ample matière, s'entremettant là en maintes manières ; et avec cela, ils déploient les voies et s'étendent en ces œuvres avec une hardiesse effrontée. [...]


 

7. Celui donc qui aura la grâce et le don surnaturel, en doit écarter la convoitise et la joie de l'exercice, et n'avoir nul souci de le mettre en œuvre ; car Dieu qui l'en favorise surnaturellement pour l'utilité de son Église ou de ses membres, le poussera surnaturellement aussi à l'exercer comme et quand il devra le faire. Car, puisqu'Il défendait à ses fidèles de se soucier ce qu'ils annonceraient, ou comme ils le diraient, parce que c'était une affaire surnaturelle de foi. Il voudra aussi (attendu que la chose n'est pas moins importante) que l'homme attende que Dieu soit l'ouvrier mouvant le cœur, puisque toute vertu doit s'opérer en Sa vertu. C'est pourquoi les disciples, en les Actes des Apôtres, encore qu'Il leur eût répandu (« había infundido ») ces grâces et ces dons, firent oraison à Dieu, Le priant qu'il lui plût d'étendre la main à faire des signes et des guérisons par eux, pour introduire la foi de Notre Seigneur Jésus dans les cœurs (cf. Actes, IV, 29-30).


 

8. Le second dommage peut naître de ce premier, à savoir, un détriment de foi, ce qui peut arriver de deux manières. L'une, à l'égard des autres ; parce que, entreprenant de faire des merveilles ou des vertus hors de temps et sans nécessité, outre que c'est tenter Dieu - ce qui est un grand péché - peut-être que cela ne réussira pas, et ainsi pourra engendrer dans les cœurs un moindre crédit et un mépris de la foi ; car, bien que cela réussisse quelquefois - Dieu le permettant pour d'autres sujets et égards, comme il arriva à la sorcière de Saul (s'il est vrai que ce fut Samuel qui lui apparut) (cf. I Samuel, XXVIII, 12) - cela ne réussira pas toujours ; et quand bien même cela réussirait, ils ne manquent pas de faillir et de se rendre coupables, parce qu'ils usent de ces grâces quand il n'est pas convenable. En l'autre manière il peut recevoir du détriment en soi-même touchant le mérite de la foi ; parce qu'en faisant grand état de ces miracles, il s'éloigne beaucoup de l'habitude substantielle de la foi, qui est une habitude obscure ; d'où vient que là où il y a plus de signes et de témoignages, il y a moins de mérité à croire. C'est pourquoi saint Grégoire dit que “la foi est sans mérite quand la raison humaine l'expérimente” (Homil. 26 in Evang. : ML 76, 1197 ; « Nec fides habet meritum cui humana ratio praebet experimentum »). Et ainsi Dieu n'opère jamais ces merveilles que quand elles sont nécessaires purement pour croire. [...]


 

9. D'où l'on voit que Dieu n'est pas tant ami de faire des miracles, et, comme on dit, quand Il les fait, c'est qu'Il ne peut plus faire autrement. C'est pourquoi Il reprenait les pharisiens qui ne croyaient qu'à la force des prodiges : “Si ne voyez, dit-il, des prodiges et des signes, vous ne croyez pas” (S. Jean, IV, 48). Ceux-là donc qui se réjouissent volontiers en ces œuvres surnaturelles perdent beaucoup touchant la foi.


 

10. Le troisième dommage est que communément, par la joie de ces œuvres, ils tombent dans une vaine gloire ou quelque vanité. Parce que la joie même de ces merveilles (comme nous avons dit) n'étant pas purement en Dieu et pour Dieu, est vanité ; comme il paraît en ce que Notre Seigneur reprit ses disciples qui se réjouissaient de ce que les diables leur étaient soumis (cf. S. Luc, X, 20) - de quoi Il ne les eût point blâmés si cette joie n'eût pas été vaine.

 

Ibid., XXXII :

 

De deux profits qu’on reçoit à rejeter la joie en

ce qui concerne les grâces surnaturelles

 

1. Outre les profits que l'âme tire de se délivrer des trois dommages susdits par la privation de cette joie, elle en acquiert deux autres excellents. Le premier est de glorifier et exalter Dieu ; le second est que l'âme s'exalte elle-même. Car Dieu est exalté en l'âme de deux façons : l'une en retirant le cœur et la joie de la volonté de tout ce qui n'est pas Dieu pour les mettre en Lui seul. Ce que David a voulu dire au verset que nous avons allégué au commencement de la nuit de cette puissance, à savoir : “L'homme s'élèvera au cœur haut, et Dieu sera exalté” (Psaumes, LXIII, 7 et 8 - Vulgate : « Accedet homo ad cor altum, et exaltabitur Deus »). Parce qu'élevant le cœur par-dessus toutes choses, l'âme s'exalte par-dessus toutes.


 

2. [...] Ce qui ne se fait sans évacuer la joie et la consolation de la volonté à l'égard de toutes choses, comme Il dit par David, en ces termes : “Vaquez et voyez que je suis Dieu” (Psaumes, XLV, 11). Et ailleurs : “En une terre déserte, sèche et sans chemin, j'ai paru devant Toi pour voir Ta vertu et Ta gloire”(Ibid., LXII, 3). Et puisqu'il est vrai qu'on exalte Dieu en mettant la joie en séparation de toutes choses, on L'exalte bien davantage en la retirant de celles-ci, qui sont plus merveilleuses pour la mettre en Lui seul - vu qu'elles ont un être plus relevé à raison qu'elles sont surnaturelles [et ce d'autant plus que tout ce qui est en Dieu est Dieu : « quidquid est in Deo est Deus »]. Et ainsi, les laissant en arrière pour réduire la joie en Dieu seul, c'est attribuer une plus grande gloire et excellence à Dieu qu'à elles. Car, tant plus on méprise de choses et de plus grandes pour quelqu'un, tant plus en fait-on de cas et le glorifie-t-on.


 

3. De plus, Dieu est exalté en la seconde manière, lorsqu'on retire la volonté de cette sorte d'œuvres ; parce que tant plus Dieu est cru et servi sans témoignages et sans signes, tant plus Il est exalté par l'âme, puisqu'elle croit en Dieu plus qu'en les signes et les miracles qui ne peuvent Le faire entendre.


 

4. Le second profit dans lequel l'âme s'exalte, c'est parce que, retirant la volonté de tous les témoignages et signes apparents, elle s'exalte en une très pure foi que Dieu verse et augmente en un degré beaucoup plus intense. Et ensemble, Il lui accroît les deux autres vertus théologales, à savoir la charité et l'espérance - où elle jouit de très hautes connaissances divines par le moyen de l'habitude obscure et nue de la foi ; et possède une grande délectation d'amour par le moyen de la charité avec laquelle la volonté ne se réjouit en autre chose qu'en Dieu vivant ; et l'âme jouit d'une satisfaction en la mémoire par le moyen de l'espérance. Or, tout ceci est un profit admirable qui importe essentiellement et directement pour l'union parfaite de l'âme avec Dieu. »

 

 

La mortification ou la nuit obscure et active des sens et de l'esprit

pour arriver à la divine lumière de l'union parfaite d'amour de Dieu

 

S. Jean de la Croix, le Docteur Mystique, docteur de l'Église,

la Montée du Mont Carmel, livre III)

(Suite et fin de la Montée)

 

Ibid., chap. XXXV :

 

Des biens spirituels savoureux qui peuvent distinctement

tomber en la volonté. — Il dit combien il y en a de sortes

 

1. Nous pensons réduire à quatre genres tous les biens qui peuvent distinctement donner de la joie à la volonté, à savoir : motifs [biens motivants, stimulants], provocatifs, directifs et perfectifs, dont nous traiterons par ordre ; et premièrement des motifs - qui sont les images et les portraits des Saints, les oratoires et les cérémonies. [...]


 

2. L'usage des images est ordonné par l'Église pour deux fins principales : pour révérer les Saints en elles et pour émouvoir la volonté et exciter la dévotion par elles à eux. Et en tant qu'elles servent à cela, elles sont de grand profit et leur usage est nécessaire. C'est pourquoi on doit toujours choisir celles qui sont les mieux tirées du naturel et de la vie et qui émeuvent davantage la volonté à la dévotion - ayant plus d'égard à cela qu'à la valeur ou à la curiosité de la façon et au bel ornement. Parce qu'il y a des personnes qui ont plus d'égard à la curiosité de la façon et au prix de l'image qu'à ce qu'elle représente, et emploient la dévotion intérieure, qu'il faut spirituellement adresser au Saint invisible - oubliant aussitôt l'image, vu qu'elle ne sert que de motif - en l'ornement et curiosité extérieure, de manière que le sens s'y plaise et s'y délecte, et l'amour avec la joie de la volonté demeurent là ; ce qui empêche entièrement le vrai esprit, qui requiert un anéantissement d'affection en toutes les choses particulières. [...]


 

4. Ainsi vous verrez des personnes qui ne cessent d'amasser image sur image, et veulent qu'elles ne soient que d'une telle sorte ou façon, et ne soient posées que de telle ou telle manière, de sorte que cela plaise au sens, et cependant la dévotion du cœur est fort petite, et elles y ont autant d'attachement que Micha à ses idoles (cf. Juges, XVIII, 24) ou autant que Laban (cf. Genèse, XXXI, 33-34). Car l'un sortit de sa maison, criant après ceux qui les emportaient, et l'autre, après avoir bien cheminé et s'être bien courroucé à leur sujet, renversa tous les meubles de Jacob en les cherchant.


 

5. La personne véritablement dévote met principalement sa dévotion dans l'invisible et a besoin de peu d'images et n'en use que de peu et de celles qui sont plus conformes aux choses divines qu'aux humaines, les rendant conformes à elles-mêmes et se conformant elle-même à elles, selon la mode de l'autre siècle, et selon l'état des Saints et non à la mode de ce temps, afin que non seulement la figure de ce siècle n'émeuve point son appétit, mais encore afin qu'elle ne se ressouvienne pas de lui par elles, ayant devant les yeux une chose qui lui ressemble ou à ce qui lui appartient. […]

 

 

 

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